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VOYAGE
AUX RÉGIONS ÉQUINOXIAIiES
DU
NOUVEAU CONTINENT.
DE L'IMPRIMERIE DE 3. SMJJJI.
VOYAGE
AUX RÉGIONS ÉQUINOXIALES
DU
NOUVEAU CONTINENT,
paît en 1799, 1800, 1801, 1802, 1803 et 1804,
Par AL^DE HUMBOLDT et Àf BONPLANDj
RÉDIGÉ
Par ALEXANDRE DE HUMBOLDT;
AVEC UN ATLAS GÉOGRAPHIQUE ET PHTSIQUE.
nwiutu«u«u«n«uvut«i*uiv
TOME HUITIÈME.
A PARIS,
Chez N. MAZE, Libraire, rue Git-le-C«ur , n° 4.
1822.
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VOYAGE
AUX RÉGIONS ÉQUINOXIALES
DU
NOUVEAU CONTINENT.
LIVRE VIII.
SUITE DU
CHAPITRE XXIIÏ.
Au- dessous de la Glorieta, suivent, sur le
territoire portugais, le fort de San Josef de Ma-
ravitanos , les villages de Joam Baptista de
Mabbe , San Marcellino (près de l'embouchure
du Guaisia ou Uexié dont nous avons souvent
parlé plus haut), Nossa Senhora da Guy a, Boa-
vis ta près du Rio Içanna, San Felipe, San Joaquin
de Coanne au confluent l du fameux Rio Guape,
Calderon , San Miguel de Iparanna avec un
• Voyex Tom. VII, p. 385.
Relat. hist. tom. 8. 1
2 1.1 Y RE V 1 I I.
fortin, San Francisco de las Caeulbaes, et enfin
la forteresse de San Gabriel «le Cachoeiras.
.rentre tout exprès dans ce détail géographique,
pour montrer combien le gouvernement por-
tugais a formé d'établisseniens, même dans cette
partie reculée du Brésil. II y a onze -villages sur
une étendue de a5 lieues; jusqu'à l'embouchure
du Rio PJegro , j'en connois encore ig , outre
les six villes de Thomare , Moreira ( près du
Rio Demencne ou Uaraca, où habitoient an-
ciennemenl les Indiens Guayannas ) , Bar-
rellos ', San Miguel del Rio Branco , près de la
rivière du même nom qui a joué un rôle si
important dans les fictions sur le Dorado ,
Moura et Ailla do Rio ISegro. Les rives de ce
seul affluent de l'Amazone sont par conséquent
dix fois plus peuplées que toutes les rives
réunies du Haut el du Bas-Orénoque , du Cas-
siquiare , de l'Atahapo et du Rio ISegro es-
pagnol. Ce contraste ne tient guère à la diffé-
rente fertilité du sol ou à la facilité plus grande
de la navigation qu'offre le Rio ISegro, en con-
servant une même direction du nord -ouest
an sud-est. 11 est ferlèt des institutions poli-
tiques. Sous le régime colonial des Portugais,
1 An rmilUiriil du Rio Bulivlmlii . J_n ville étoil placée
jadis .,. Iipue» jilus lioul . mmiiwunicc qui u cause beaucoup
flr confusion ri tins \ùf- rtivii'< modernes.
CHAPITRE XXIII. 5
les Indiens dépendent à la fois de chefs mili-
taires et civils et des religieux du Mont-Carmel.
C'est un gouvernement mixte dans lequel le
pouvoir séculier se conserve indépendant. Les
moines de l'Observance , qui sont les mission-
naires de POrénoque , réunissent, au contraire,
tous les pouvoirs dans une seule main. L'un et
l'autre de ces gouvernemens sont vexatoires ,
sous plusieurs rapports; mais la perte de la
liberté est du moins compensée par un peu
plus d'aisance et de civilisation dans les co-
lonies portugaises.
Parmi les affluens que reçoit le Rio Negro
de la partie du nord, il y en a trois qui doivent
fixer plus particulièrement notre attention ,
parce qu'ils exercent , à cause de leurs embran-
chemens , de leurs portages et de la position de
leurs sources , une influence marquante sur le
problême si souvent débattu de l'origine de
l'Orénoque. Les plus méridionaux de ces af-
fluens sont le Rio Branco l , que l'on a cru
1 Comme les noms Rio Branco et Rio Parime signifient , en
portugais et en caribe , rivière à eaux blanches et grande
eau, il est tout naturel qu'appliqués à différens affluens à la
fois, ils aient causé beaucoup d'erreurs en géographie. Le
grand Rio Branco ou Parime , dont il est souvent question
dans cet ouvrage , est celui qui se forme de l'Urariquera et du
Tacutu, et qui débouche, entre Carvoeyro et la Villa de
i*
4 LIT» T. TU t.
long-temps sortir, conjointement avec l'Oré-
noque, du lac Parime, et le Pûn Padaviri qui
communique par un portage avec le Mavaca,
et par consé(|uent avec le Haut-Orenoque,
h l'est de la mission de l'Esmei aida. Nous aurons
occasion de parler du Rio Iïraneo et du Pada-
viri , lorsque nous serons arrives dans cette
mission; il sufTît ici de nous arrêter au troisième
afiluent du Rio Hegro , le Cababuri , dont les
embrancliemcns avec le Cassiquiare sont e'ga-
Moura , dans le Rio Negrn. (i'ril le Oiieriieue des indigènes :
il forme, a son confluent avec le Rio Ncgro , (in delta tres-
dtroit entre le tronc principal et l'AmayauIiaLi qui Bât un petit
bras plus occidental. Les anciennes caries de D'An ville , de La
Crui et île Caulin élargi s sont ce delta d'une manière fabu-
leuse , et présentent toutes les ri v lires qui dèliouebcnt dans le
Rio Ncgro, sur une dislance de ,jn lieues, entre l'ancienne
mission de Dari et Carvoeyro, comme des bras du RioBranco.
C'est ainsi que le Daralia , le Padaviri et i'Uataca, qui sont des
affluons indèpendans les uns des autres, ont reçu les noms de
/(.*, 3.* ou -i' bras; c'est ainsi que l'on a distingué quelquefois
le grand liio Parime ou Quecuene d'un autre Rio Brancu- , qui
est Je l'adaviri , parce qu'on le place cuire la Villa de Tbo-
mure et Lam;dungfi. D'Auville iiuiiinie liio lirmicii presque
toutes les rivières qui ont des eaux l>Ln< lies , agitât brttncas.
Pour se conyainrre de l'extrême confusion qui règne encore
dans la goograpbie du Rio Negro , il suffit de comparer les
noms des affluons et des missions sur les cartes également dé-
taillées de La Cru/, Caulin, Faden et Arrowsmith , arec
les noms correspondais sur les caries du dépôt hydrographique
de Rio Janeiro.
CftÀPITBE XXIII. 5
lement importans , sous le rapport de l'hydro-
graphie et sous celui du commerce de la salse-
pareille.
Les hautes montagnes de la Parime qui bor-
dent la rive septentrionale de l'Orénoque dans
son cours supérieur, au-dessus de l'Esmeralda ,
envoient un chaînon vers le sud, dont le Cerro
de Unturan forme une cime principale. Ce
pays montueux , de peu d'étendue , mais riche
en productions végétales , surtout en lianes
Mavacure employées dans la fabrication du
poison Curare, en amandiers {Juvias ou Ber-
tholletia excelsa), en Puchery aromatiques et
en cacao sauvages , forme un point de partage
entre les eaux qui vont à l'Orénoque , au Cas-
siquiare et au Rio Negro. Les affluens du nord
ou de l'Orénoque sont le Mavaca et le Dara-
capo , ceux de l'ouest ou du Cassiquiare sont
l'Idapa et le Pacimoni l , ceux du sud ou du
Rio Negro sont le Padaviri et le Gababuri ».
Ce dernier , près de sa source , se divise en
1 Pasimona, même Baximonari des cartes.
a Gavaboris , Gababuris , Cabury, Cauhabury, même Cata-
buhu des cartes. Il paroît que le Baria , qui forme Un canal
naturel de dérivation , est quelquefois à sec dans les étés trés-
chauds. (Corogr. bras. , Tdm. II, p. 554.) La partie supérieure
du Gababuri s'appela Maturaca ( Metarucao ) ; le bras qui va au
Pacimoni porte le nom d'Iminara (Uraariuanî , Uraarynaunj
Umamvari ) , et puis le nom de Baria.
G LI VUE VIII.
deux bras, dont le plus occidental est connu
sous le nom de Baria '. Les Indiens de la
mission de San Francisco Solano nous ont
donné les notions les plus détaillées sur son
cours. 11 offre l'exemple très-rare d'un em-
branchement par lequel un affluent inférieur ne
reçoit pas les eaux de l'affluent supérieur ,
mais au contraire lui envoie une partie de ses
eaux dans une direction opposée à la direction
du récipient principal. J'ai réuni, sur une même
planche de mon Allas , plusieurs exemples de
ces ramifications à contre-courant , de ces
mouvemens apparens à contre-pente , de ces
bifurcations de rivières dont la connoissanee
intéresse les ingénieurs hydrographes. Cette
planche leur rappellera qu'il ne faut pas re-
garder comme chimérique tout ce qui dévie
du type (pie nous nous sommes formés d'après
des observations recueillies dans une partie
trop limitée du globe.
Le Cababuri débouche dans le Rio INegro,
près de la mission de JNossu Senhora das Cal-
<las; mais les rivières Va et Dimity a , qui sont
' Les eaux du Burin , qui est un bras du Cababuri , courent
vers l'ouest , cl se mêlent successivement à celles du l'acinioni ,
du Cassiquiarc cl du Itio Ncpro. Comme ce dernier fleuve se
dirige vers l'est, les euu\ du Karia. après un circuit de 1 10 lieues,
parviennent à l'embouchure du Cababuri.
3 Dimilli ou Cui.miili.
CHAPITRE XXIII. 7
des affluens supérieurs , ont aussi des' com-
munications avec le Cababuri ; 4e sorte que ,
depuis le fortin de San Gabriel de Cachoeirâs *
jusqu'à San Antonio de Castanheira, les Indiens
des possessions portugaises peuvent • s'intro-
duire , par le Baria et le Pacimoni , dans le ter-
ritoire des missions espagnoles. Si* j'emploie
le mot de territoire , c'est d'après l'usage des re-
ligieux de l'Observance. On ne sait pas trop
sur quoi se fonde le droit de propriété dans
des pays inhabités, dont on ignore les limites
naturelles , et qu'on n'a pas tenté de soumettre
à la culture. Les habitans des missions portu-
gaises affirment que leur territoire «s'étend • jus*
qu'à tous les points où ils peuvent arriver en
canot par une rivière dont l'embouchure est
dans les possessions portugaises^ Mais l'occu-
pation est un fait qui ne constitue pas toujours
un droit de propriété; et, d'après ce que nous
avons exposé sur les embranchemens multipliés
des fleuves , il pourroit être également dan-
gereux pour les ..cours de Madrid et de Lis-
bonne de sanctionner cet axiome étrange de
la jurisprudence des missions;
' ' Hy feune suite a*n interrompue de petites cataractes depuis
San Gabriel jusqu'à San Bernardo. La plus considérable est près
du premier de ces endroits; elle s'appelle Cachoeira de Crocobi
ou CorocuyL
S L IV RE Y III.
Le but principal des incursions par le Rio
Cababuri est la récolte de la Salsepareille et
des graines aromatiques du Laurier Pucliery
(Laurus Picliurim). On chercbe ces produc-
tions précieuses jusqu'à deux journées de
l'Esmeralda , au bord d'un lac qui est au nord
du Cerro Unluran , en passant par des portages
du Pacimoni à Fldapa , et de fldapa au Mavaca,
voisin du lac du même nom. La salsepareille
de ces contrées est célèbre au Grand-Para ,
à l'Angostura, à Cumana, à JNueva Barcelona
et en d'autres parties de la Terre-Ferme , sous
le nom de Zarza del Rio JVegro, C est la plus
active de toutes celles que Ton connoisse ; on
la préfère de beaucoup à la Zarza de la province
de Caracas et des monlagnes de Merida. Elle
est sécbée avec beaucoup de soin, et on l'ex-
pose tout exprès à la fumée } alin qu'elle
soit plus noire. Cette liane végète abondam-
ment sur les pentes humides des montagnes
dTJuturan et d Achivaquerv. M. de Candolle ■
a raison de soupçonner que des espèces diverses
de Smilax sont recueillies sous le nom de Salse-
pareille. JVous en avons trouvé douze nouvelles
espèces , parmi lesquelles le Smilax siphiU-
lica du Cassiquiare et le S. ollicinalis de la
■ Pivpr. medic. p. 593.
CHAPITRE XXIII. 9
Rivière de la Madeleine l sont le plus recherchés
à cause de leurs propriétés diurétiques. Comme,
parmi les blancs et les castes mixtes, les maladies
siphilitiques sont aussi communes que bénignes
dans ces contrées , la quantité de Salsepa-
reille employée dans les colonies espagnoles,
pour l'usage de la médecine domestique , est
très - considérable. Nous voyons , par les ou-
vrages de Clusius , qu'au commencement de la
Conquista , l'Europe tiroit ce médicament bien-
faisant des côtes mexicaines d'Honduras » et
du port de Guyaquil. Aujourd'hui , le com-
merce de la zarza est plus .actif dans les
ports qui ont des communications intérieures
avec l'Orénoque, le Rio Wegro et l'Amazone.
Les essais faits dans plusieurs jardins botani-
ques d'Europe prouvent que le Smilax glauca de
Virginie, que Vùjp. prétend être le S. Sarsaparilla
de Linné, peut être cultivé en plein air par-
tout, où la température moyenne des hivers
s'élève au-dessus de 6° à 70 du thermomètre
centigrade 3 ; mais les espèces dont les vertus
sont les plus actives appartiennent exclusive-
* Voyez nos Nov. Gen., Tom. I, p. 271.
9 A la Vera-Cruz , on exporte encore annuellement près de
Booo quintaux. Voyez mon Essai polit., Tom II, p. 44 2.
8 Hiver, à Londres et a Paris, 4°, a et 3°, 7; à Montpellier,
7% 7 ; à Rome, 70, 7; dans la partie du Mexique et de la Terre-
10 LIVRE VIII.
ment à la zone torride, et exigent un degré
de chaleur bien supérieur. On ne conçoit pas,
en lisant les ouvrages de Clusius, pourquoi,
dans nos Matières médicales , on regarde
obstinément, comme le type le plus ancien
des espèces officinales du genre Smilax, une
plante des Etats-Unis.
PJous trouvâmes entre les mains des Indiens
du Rio Negro quelques-unes de ces pierres
verles connues sous le nom de pierres des ama-
zones , parce que les indigènes prétendent ,
d'après une ancienne tradition, qu'elles viennent
du pays «des femmes sans maris (Cougnantain-
secouima ou {femmes vivant seules) Aikeambe-
nano ').y> A San Carlos et dans les villages voi-
sins on nous a nommé les sources de l'Orénoque
qui se trouvent à l'est de l'Esmeralda; dans les
missions de Carony et à l'Angostura, les sources
Ferme, où nous avons vu violer les epèces ik Salsepareille
les plus actives (celles que fournît le cominciro des colonies
espagnoles et portugaises) ■:>.■>" à 26" cenl. Les racines d'une
autre famille île IIiiikhmK léilonées (île quelques Cypc racées)
jouissent aussi Je propriétés dmplioi éhqocs et résolutives. Le
Carcx arcnaiia, le C. liirla , etc., fournissent la Salsepareille
il 'Jllr//tHifiit: (les pliai inacies. D'iipi-ès Clusius , l'Lurope a reçu
la première Salsepareille 1I11 Jutatan et de l'île de la Puni, vis-
à-vis (iiiajaqiul.
' Ce mot est île la langue tamaiiaquc : ce sont les Soie Donne
des missionnaires italiens.
CHAPITRE XXIII. 11
du Rio Branco, comme le lieu qui offre le gi-
sement naturel des pierres vertes. Ces indi-
cations confirment le rapport d'un vieux soldat
de la garnison de Cayenne, cité par M. de La
Condamine, et d'après lequel ces substances mi-
nérales sont tirées du pays des femmes, à l'ouest
des rapides de POyapoc.Les Indiens qui habitent
le fort des Topa y os sur l'Amazone, 5° à l'est
de l'embouchure du Rio Negro, en possédoient
autrefois un assez grand nombre. Les avoient-
ils reçues du Nord, c'est-à-dire du pays que
désignent les Indiens du Rio Negro , et qui
s'étend des montagnes de Cayenne vers les
sources de l'Essequebo, du Carony, de l'Oré-
no que ? du Parime et du Rio Trombetas1, ou
ces pierres sont-elles venues du sud, par le
Rio Topayos qui descend du vaste plateau des
Campos Parecis ? La superstition attache une
grande importance à ces subtances minérales :
on les porte comme amulettes au col, parce
qu'elles garantissent, selon la croyance popu-
laire, des maux de nerfs, des fièvres et de la
piqûre des serpens venimeux. Aussi ont-elles
été, depuis des siècles, un objet de commerce
parmi les indigènes, au nord et au sud de
POrénoque, Les Caribes, qu'on peut consi-
dérer comme les Boukhares du Nouveau-
• Entre les 57? et 67° de long, et les o° et 5° de lat. boréale.
13 LIVRE TIW.
Monde, les ont fait connoitre sur les côtes de
la Guyane; et, les mêmes pierres semblables
à la monnoie qui circule, ayant passé succes-
sivement de nation à nation dans des directions
opposées, il se peut que leur quantité n'aug-
mente pas , et qu'on ignore leur gisement
plutôt qu'on ne le cache. Au milieu de l'Eu-
rope éclairée, à l'occasion d'une vive contes-
tation sur le quinquina indigène , on a proposé
gravement, il y a peu d'années, les pierres
vertes de POrénoque comme un puissant fé-
brifuge : d'après cet appel à la crédulité des
Européens, on ne s'étonnera pas d'apprendre
que les colons espagnols partagent la prédilec-
tion des Indiens pour ces amulettes, et qu'on
les vend à des prix très-considérables '. Le
plus souvent on leur donne la forme des cy-
lindres persépolitains perforés longitudinale-
ment'*, et chargés d'inscriptions et de figures.
Mais ce ne sont pas les Indiens d'aujourd'hui,
ces indigènes de l'Orénoque et de l'Amazone
que nous voyons au dernier degré d'abrutis-
sement, qui ont percé des substances si dures
en leur donnant des formes d'animaux et de
fruits. De tels ouvrages , de même que les
1 Le pri\ d'un cjluuirc de 2 pouces de long est de 11 à ii
1 Dùivw, ilèer die Jssrntr/it Kfilschrifi , iflao , p. \.
CHAPITRE XXIII. l5
émeraudes, percées et sculptées, que l'on
trouve dans les Cordillères de la Nouvelle-
Grenade et de Quito, annoncent une culture
antérieure. Aujourd'hui les habitans de ces
contrées, surtout ceux de la région chaude,
connoissent si peu la possibilité de tailler des
pierres dures (Fémeraude , le jade , le feldspath
compacte et le cristal de roche), qu'ils ont
imaginé que la pierre verte est naturellement
ramollie en sortant de la terre, et qu'elle
s'endurcit après avoir été façonnée à la
main.
U résulte de ce que ce que nous venons de dé-
velopper que la pierre des Amazones n'a pas
son gisement naturel dans la vallée même de
la rivière des Amazones , et que, loin de tirer
son nom de cette rivière, elle l'a pris, de
même que celle-ci, d'un peuple de femmes
belliqueuses, que le père Acuna et Oviedo,
dans sa lettre au cardinal Bembo, comparent
aux Amazones de l'ancien monde. Ce que l'on
voit dans nos cabinets sous la fausse dénomina-
tion de pierre des Amazones, Amazonenstein 9
n'est ni du jade ni du feldspath compacte, mais
un feldspath commun vert-pomme qui vient de
l'Oural et dû lac Onega en Russie , et que je
n ai jamais vu dans les montagnes granitiques
de la Guyane. Quelquefois aussi on confond
l4 LIVRE VIII.
avec la pierre si rare et si dure des Amazones
le néphrite à hache, Beilstein ' de Wemer,
qui est beaucoup moins tenace. La substance
que j'ai obtenue de la main des Indiens appar-
tient au Saussurite a , au vrai jade qui se rap-
proche oryctognostiquement du feldspath com-
pacte, et qui forme une des parties consti-
tuantes du ferde de Corsica ou du Gabbro 3.
Il prend un beau poli et passe du vert-pomme
au vcrt-émer-aude; il est translucide sur les
bords, extrêmement tenace et sonore, à tel
point que, taillé anciennement par les indigènes
en lames très-minces, perforé au centre et
suspendu à un fil, il donne un son presque
métallique, si on le frappe avec un autre corps 4
■ Punamustcin, Jade axinien. Les haches de pierre trouvée*
en Amérique , par exemple au Mexique , ne sont pas de Beils-
tein, mais de li.iil-p.itli compacte.
' Jade de Saussure d'après le système de Brongniart; Jade
tenace et Feldspath compacte tenace de Iiuiïy; quelques Ta-
rie tés du Variolithc de Werner.
3 Euphotide de Hauy ou Schillerfels de Ranmer. ( Voyez le
Mémoire classique de M. Léopold do KiuU , tibvr den Calibro
dans les Me'm. de la Société d'Hist. nat. de Berlin, pour 1810,
Tom. IV, p. i34-)
* M. Brongniart , à qui j'ai montré de ces lames , lors de
mon retour en Europe , a très-bien comparé ces Jades de la
Parime aux pierres .sonores que les (Jlimt)is emploient dans
leurs instnimens de musique nommés King. Traité de Min- ,
Tom. I, p. 2G5.
CHAPITRE XXIII. l5
dur. dette observation ajoute aux rapports que
l'on trouve, malgré la différence de cassure
et de pesanteur spécifique, entre le Saussurite
et la base pétrosiliceuse du Porphyrschiefer
qui est la Phonolite (klîngstein). J'ai déjà fait
observer dans un autre endroit que , comme
il est très-rare de trouver en Amérique le
néphrite , le jade et le feldspath compacte en
place, on a lieu de s'étonner de cette quantité
de haches que l'on découvre presque partout
où l'on creuse la terre depuis les bords de
l'Ohio jusqu'au Chili. Nous n'avons vu dans
les montagnes du Haut-Orénoque ou de la
Parime que des granités grenus renfermant un
peu d'amphibole , des granités passant aux
gneiss et des amphiboles schisteuses. La nature
auroit-elle répété, à l'est de l'Esmeralda, entre
les sources du Carony, de l'Essequebo, de
l'Orénoque et du Rio Branco, la formation
de transition de Tucutunemo z reposant sur du
mica-schiste? La pierre des Amazones seroit-
elle due à des roches d'Euphotide qui forment
le dernier membre de la série des roches
primitives?
Chez les peuples des deux mondes , nous
trouvons , au premier degré d'une civilisation
1 Voyez Tom. VI , p. 28 > et mes Rech. sur les monumens
«mér. , Tom. II , p. ifo.
l(j LIVRE Tiff.
nuis lante , une prédilection particulière pour
certaines pierres , non seulement pour celles
ipii peuvent, être utiles à l'homme, par leur
dureté, comme îustrumens tranchons % mais,
aussi pour des substances minérales qu'à cause
de leur couleur et de leur forme naturelle,
L'homme croit être en rapport avec des fonc-
tions "ioniques , et même avec les penchans
de ranie. Ce culte antique des pierres, ces
vertus bienfaisantes attribuées au jade et à
L'hématite sont propres aux sauvages de l'Amé-
rique comme à ces hahitans des forêts de la
Tlinice que les vénérables institutions d'Orphée
el l'origine des mystères nous défendent de
considérer comme sauvages. Le genre humain,
plus près de son berceau, se croit autoethone;
il se sent comme enchaîné à la terre et aux
substances qu elle renferme dans son sein. Les
forces de lu nature . plus encore celles qui
détruisent que celles qui conservent, sont les
premiers objets de son culte. Ce n'est pas uni-
quement dans tes tempêtes , dans le bruit qui
précède le tremblement de terre, dans le feu
i^u- nourrissent les volcans que ces forces se
unmûstcut ; U roche inanimée . les pierres
pAi* leur éclat et leur dureté . les montasnes
l j. pw ■ ■ h v -■' . le Ji-if iun.« .
CHAPITRE XXIII. 1«J
par leurs masses et leur isolement , agissent
sur les âmes neuves avec une puissance que
nous ne concevons plus dans l'état d'une civili-
sation avancée. Ce culte de pierres une fois
rétabli se conserve près de l'exercice d'autres
cultes plus modernes ; et ce qui étoit d'abord
l'objet d'un hommage religieux, devient l'objet
d'une confiance superstitieuse. Des pierres dw
vines se transforment en amulettes qui pré-
servent de tous les maux de Pâme et du corps.
Quoique cinq cents lieues de distance séparent
les rives de l'Amazone et de l'Orénoque du
plateau mexicain; quoique l'histoire ne rap-
porte aucun fait qui lie les peuples sauvages
de la Guyane aux peuples civilisés d'Anahuac ,
le moine Bernard de Sahagun trouva, au com-
mencement de la conquête , conservées à
Chohila, comme reliques, des pierres vertes qui
av oient appartenu à Quetzalcohualt x. Ce per-
sonnage mystérieux est le Budha des Mexi-
cains : il parut du temps des Toltèques , fonda
les premières congrégations religieuses , et
établit un gouvernement semblable à celui de
Meroé et du Japon.
L'histoire du jade ou des pierres vertes de
Ja Guyane est intimement liée à celle de ces
* Jteeh. sur les monument, Tom. II, p. S87.
RelaU histor. Tom. 8. *
i8 LIVRE riir.
femmes belliqueuses que les voyageurs du sei-
zième siècle ont nommées les Amazones du
]N ou veau-Monde. M. de La Condamine a rap-.
porte beaucoup de témoignages en faveur de
cette tradition. On m'a souvent demandé à
Paris , depuis mon retour de l'Orénoqtie et
de la rivière des Amazones , si je partageois l'o-
pinion de ce savant, ou si je croyois, comme
plusieurs de ses contemporains , qu'il n'avoit
entrepris la défense des Çoitgnarilainsecouima,
de ces femmes indépendantes qui recevoient
les hommes dans leur société pendant le seul
mois d'avril , que pour captiver , dans une
séance publique de l'Académie , la bienveil-
lance d'un auditoire un peu avide de choses
nouvelles. C'est ici le lieu de m'énoncer avec
franchise sur une tradition qui a une phy-
sionomie si romanesque : j'y suis engagé d'au-
tant plus que M. de La Condamine affirme que
les Amazones du Rio Cayame ■ ont traversé
■ Fray Pedro Simon, p. fôo. La Condamine, Voyage à
l 'Amazone, p. loi, ll3et i$a. Cayley, Life of sir If 'aller
Hafeg&,Toi».I,p.*69.Giff,ToHi.I,p. 1^5-154. Orellana,
arrivant au Maragnon par le Rio Coca et le Napo, combattit
les Amazones , à ce qu'il paroi t , entre l'embouchure du Rio
ïfegro et celle il 11 Xiiijjti. M. dr l.a ( lundi)]] 1 ne prétend qu'elles
ont passé , nvi dix-septième siècle , le Maragnon entre Tefe et
l'embouchure du RioPuKU, pris du Cano Cuchii ara <jui est uu
bras occidental du Turin. Ces icmint"* vcuoiciil alors des rive»
CHAPITRE XXIII. ïg
te Maragnon pour s'établir sur le Rio Negro.
Le goût du merveilleux et le désir d'orner
les descriptions du Nouveau - Continent de
quelques traits tirés de l'antiquité classique,
du Rio Cayame ou Cayambe , par conséquent du pays inconnu
qui s'étend, au sud du Maragnon, entre lUcayale et le Madeira.
Ralegh les place aussi au sud du Maragnon , mais dans la pro-
vince des Topayos et sur la rivière du même nom. Il les dit
u riches en vaisselle d'or qu'elles avoient acquise en échange
contre ces fameuses pierres vertes ou piedras hijadas » ( Ra-
legh veut dire sans doute piedras del higado, pierres qui guéris-
sent les maladies du foie. ) Il est assez remarquable que, 1 48 ans
plus tard , M. de La Gondamine trouva encore « en plus grand
nombre que partout ailleurs, chez les Indiens qui habitent
l'embouchure du Rio Topayos, ces pierres vertes (pierres
divines) qui ne diffèrent ni en couleur ni en dureté du jade
oriental. Les Indiens disoient qu'ils avoient hérité de leurs
pères ces pierres qui guérissent de la colique néphrétique et de
lépilepsie, et que ceux-ci les avoient eues des femmes sans
mari. » Voilà ce qui regarde les Amazones au sud du Mara-
gnon; au nord de ce fleuve, on les place (selon différentes
traditions recueillies à Gayenne , au Grand-Para et sur l'Oré-
noque) , x.° à l'ouest des grands rapides de l'Oyapoc , au-delà
des Indiens Amicouanes ( à longues oreilles , Orejones et Orel-
lados); 2 .° à l'ouest des sources du Rio Irijo ou Arijo qui débouche
dans l'Amazone , un peu au sud du Rio Araguary ; 3.° près des
sources du Guchivero, qui se jette dans TOrénoque entre
Gabruta et Alta Gracia. Les deux premières indications con-
duisent à peu près vis-à-vis de la région que dans la vallée du
Bas-Maragnon l'on a dit être habitée par les Amazones. La
ressemblance entre les noms de Cuchivaro ( affluent de Mara-
gnon , près duquel les Amazones passèrent le grand fleuve.1,
et de Guchivero (affluent de rOrénoque) n est pas accidentelle )
2*
30 1. 1 V R E T 1 1 1.
ont sans doute contribué à donner une grande
importance aux premiers récits d'Orellana. En
lisant les ouvrages de Vespucci, de Ferdinand
Colomb, de Geraldini , d'Oviedo et de Pierre
Martyr d'Angliieri, on reconnoît cette tendance
des écrivains du seizième siècle à trouver, chez
des peuples nouvellement découverts , tout ce
que les Grecs nous ont appris sur le premier
âge du monde et sur les mœurs des barbares
Scy tbes et Africains. Conduits par ces voyageurs
dans un autre bémispbère, nous croyons par-
courir les temps passés ; car les bordes de
l'Amérique , dans leur simplicité primitive ,
offrent à l'Europe « une espèce d'antiquité dont
nous sommes presque contemporains. » Ce
qui n'étoit alors qu'un ornement de style et
un plaisir de l'esprit est devenu de nos jours
le sujet de graves discussions. Dans un mé-
moire public à la Louisiane , on a expliqué
toute la fable grecque , sans en exclure les
Amazones , par la connoissanec des loeabtés
du lac de INicanigua et de quelques autres
sites américains !
Si Oviedo , en adressant ses lettres au
(i'apiVs le pire Gili. Ce missionnaire paroïl croire <jue les
AikcMm-btiiarid , (|Lii ik'-i rnduril des Ama/.ones du Miira^non,
ont donné u leur nomelle demeure la dénomination de l'an-
cienne. Je doule de ce l'ait tl de toute celte généalogie.
CHAPITRE rxni. ai
cardinal' Bembo , croydit devoir flatter les
goûts d'un homme si familier avec l'étude de
l'antiquité , le navigateur Sir Watter Ralegh
avoit un but moins poétique '. U vouloit fixer
l'attention de la reine Elisabeth sur le grand
Empire de la Guycme dont il proposoit la con-
quête à son gouvernement. Il donna la des*-
cription du lever de ce roi doi*è ( el dorado *)
auquel ses chambellans , armés de longues
sarbacanes , souffloient tous les matins de la
poudre#d'or sur le corps, après l'avwr couvert
d'huiles aromatiques : mais rien ne devoit
frapper davantage l'imagination de la reine
Elisabeth que la république belliqueuse des
femmes sans mari qui résistoient aux héros
castillans. J'indique les motifs qui ont porté
à l'exagération les écrivains qui ont donné le
plus de réputation aux Amazones de l'Amé-
rique ; mais ces motifs , je le pense, ne suf-
fisent pas pour rejeter entièrement une tradi-
tion répandue chez divers peuples qui n'ont
aucune communication entre eux.
■ »
1 Cest l'opinion de M. Southey. (Hist, ofBrasil, Tom. I,
p. 608 et 653. ) Voyez aussi Cay-ley s Life of Ralegh , Tom. I ,
p. i63, ig8 et 336.
* Le mot dorado n'est pas celai d'un payt; il signifie
WpUmeatUdaré^tlrefdotvdê. n
\j% Vi>wm<M recaeXs par M. de Li
poMéi dan» le pin zrawî iaad . et (w
a ajouter que . « ce «oyasenr a posé a
France et en Aneieterre pour FtnaK fat
la curiosité étoit te pins eoastaamnt active-. 3
est consderé a f^nlo . (bas le pars qu'il a
décrit , comme fhoimae le- pins sacàrc et le
plot TénAqoe. Trente ans après M. de La
Coodamine . 'm astronome portugais qui a par-
couru FAmazone et les antaens qni j't jettent
du côté du nord . M- Fîibeiro , a connnaé
sur les lieux tout ce que le «Tant François
aroit avancé. Il a troavé ces mêmes traditions
parmi Ici Indiens : il les a recueillies avec
d'autant plus d'impartialité qu'il ne croît pas
lui-même aux Amazones comme ayant formé
une peuplade .séparée. ?*e saciiant aucune des
langues qu'on parle à lOrénoque et au Rio
Efogro i je n'ai pu rien apprendre de certain
Sur cea traditions populaires des femmes sans
mari et lur l'origine des pierres vertes qu'on j
croît intimement fiée. Je rappellerai cependant
un témoignage moderne qui ne laisse pas d'avoir
quelque poids , '.eluî du père GilL « En de-
mandant, dit ce missionnaire instruit, à un
Indien Quaqua quelles nations liabitoient le
CBA.PXTRB XXIII. *3
Rio Cuchivero , il me nomma les Achirigotos ,
les Pajuros et les Aikeam-benanos s. Sachant
bien la langue tamauaque, je compris de suite
le sens de ce dernier mot , qui est un mot
composé , et qui signiBe femmes vivant seules.
L'Indien confirma mon observation , et raconta,
que les Aikeam-benanos étoient une réunion
de femmes qjnîifabriquent de lopgues sarba-
canes et d'autres instrumens de guerre. Elles
n'admettent dansliileur société qu'une seule
fois par an les hommes dé la nation voisine
des Vokearos v qu'elles renvoient avec des
cadeaux de sarbacanes. Tous les enfans mâles ,
qui naissent dans cette. . hoqpg^ de femmes,
sont tués en bas -âge.*» "Cette histoire est
comme calquée sur les traditions qui circulent
parmi les Indiens du Maragnon jet pafthi les
Garibes \ cependant l'Indien Quaquâ , dont parle
le père GiH , ignoroit te castillan ; il n'avoir
jamais eu de communication avec des hommes'
blancs, et ne savoit certainement pàiT qu'au
sud de l'Orénoque, il existe ntx autre fleuve
qu on appelle le fleuve des Aikeàm-behanbs oii
des Amazones. . c • * "[
Que faut-il conclure de ce récit dé l'ancien
missionnaire de VEncaramada ? non qu'il y a
' En italien, Acehirecotti , Pajuri, et Mchûatri-bcnano .
>4 LIVRK VIII.
des Amazones sur les rives du Guchivero , mais
que, dans différentes parties de l'Amérique,
des femmes, lasses de l'état d'esclavage dans
lequel elles sont tenues par les hommes, se sont
réunies, comme les nègres fiigîlifs., dans un
palcnque; que le désir de conserver leur in-
dépendance les a rendues guerrières; qu'elles
ont reçu de quelque horde voisjne et amie des
visites, peut-être un peu moins méthodique-
ment que ne le dit la tradition. 11 suffît que
cette société de femmes ait acquis quelque
force dans une des parties de la Guyane pour
que des événemens très-simples, qui ont pu
se répéter en ditjérens lieux, aient été dépeints
d'une manière uniforme et exagérée. C'est le
propre des traditions; et si l'émeute extraor-
dinaire d'esclaves dont j'ai parlé plus haut *
avoit eu lieu non près des côtes de Yenezuela,
mais au milieu du continent , un peuple crédule
auroit vu dans chaque palenque de nègres
marrons la cour du roi Miguel, son conseil
d'état et l'évêque nègre de Buria. Les Caribes
de la Terre-Ferme communiquoient avec ceux
des îles, et c'est par cette voie sans doute que
les traditions du Maragnon et de l'Orénoque
se sont propagées vers le nord. Avant la navi-
■ Ton.. Y,p.30fl.
CHAPITRE XXIII. '*$
gaticm d'Oellana, Christophe Colomb croyoit
déjà avoir trouvé des Amazones dans les An-
tilles. Qn racontoit à ce grand homme que la
petite île Madanino (Montserrate) étoit habitée
par des femmes guerrières qui vivoient, la
majeure partie de Tannée, éloignées du com-
merce des hommes l. D'autres fois aussi les
conquistadores prirent pour des républiques
d'Amazones des femmes qui défendoient leurs
cabanes a dans l'absence de leurs maris, et, ce
qui est une erreur moins excusable , ces con-
grégations religieuses, cescouvens3 de vierges
mexicaines qui, loin die recevoir dans aucune
saison de l'année des hommes dans leur société,
vivoient selon la règle austère de Quetzal-
cohuati. Telle étoit la disposition des esprits,
que, dans cette longue série de voyageurs qui
se pressoient dans leurs découvertes et dans
le récit des merveilles du Nouveau-Monde,
chacun vouloit avoir vu ce que ses prédéces-
seurs avoient annoncé.
. Nous passâmes trois nuits à San Carlos del
Rio Negro. Je compte les nuits, car j'en veillai
■ Pem+Màrtyr, p. 17. lïàklu^s Coïïect. (Lond., 1812) ,
p. S84- Grynceus, p. 69.
• Fray Pedro Simon, Not.G) cap. 26.
3 Un de ces couvens étoit près de Gozumel sur une Ile.
{GrynœuSj p. 5oo.)
26 LITRE vin.
la majeure partie, dans l'espoir de saisir le
moment du passage d'une étoile par le méridien.
Pour n'avoir aucun reproche à me faire, je
tenois toujours les instrumens disposés pour
l'observation. Je ne pus pas même obtenir de
doubles hauteurs pour conclure la latitude par
la méthode de Douvres. Quel contraste entre
deux parties d'une même zone, entre le ciel
de Cunana, où l'air est constamment pur
comme en Perse et en Arabie, et ce ciel du
Rio ISegro voilé comme celui des îles Feroe,
sans soleil, sans lune et sans étoiles. La peine
que j'éprouvai en quittant le fortin de San
Carlos fut d'autant plus vive que je ne pouvois
espérer alors d'obtenir, tout près de ce lieu,
une bonne observation de latitude '.J'ai trouvé
l'inclinaison de l'aiguille aimantée, à San Carlos,
de 2 2",6o div. cent. La force magnétique étoit
exprimée par 216 oscillations en io' de temps.
Comme les parallèles magnétiques se relèvent
à l'ouest, et que j'ai retrouvé, sur le dos des
Cordillères, entre Santa-Fe de Bogota et Po-
' Cinq liiiiilcuvs du sokïil prises le 8 mai (les seules que j'aie
pu obtenir) m'ont donné , d'après le ^arde-lcmps , pour la lon-
gitude de San Carlos, (I9" 5S' 39". L'erreur de la carie de La
(W117. ut rie celles qui l'ont copiée étoit donc de près de a0. On
déplaçait toute celte partie de l'Amérique vers l'est. {Foyez
mes Obsctv, asti:, Vol. I, p. i">>i. )
CHAPITRE XXIII. 2*)
payan, les mêmes inclinaisons observées dans
le Haut-Orénoque et le Rio Negro, ces obser-
vations sont devenues d'une grande importance
pour la théorie des lignes d'égale intensité
ou lignes isodynamiques *. Le nombre des
oscillations est le même à Javita et à Quito ,
et cependant l'inclinaison magnétique est, dans
le premier de ces deux endroits , 26°,4o; dans
le second, i4°,85. La force sous l'équateur
magnétique (au Pérou) étant exprimée par
l'unité, on trouve l'intensité des forces, à
Cumana = 1,1779; à Carichana = 1 , 1 5j 5 ; à
Javita — 1,0675; à San Carlos = i,o4 80. Tel est le
décroissement des forces du nord au sud, sur 8°
de latitude, entre les 66° {■ et 690 de longitude
à l'ouest de Paris. J'énonce tout exprès la diffé-
rence des méridiens ; car , en soumettant mes
observations isodynamiques a à de nouvelles
recherches, un géomètre profondément versé
dans l'étude du magnétisme terrestre , M. Han-
steen, a découvert que l'intensité des forces
varie sur. un même parallèle magnétique, d'après
des lois très-constantes , et que la connoissance
de ces lois fait disparaître une grande partie des
1 Voyez le grand ouvrage de M. Hansteen , qui a paru en
Korwège, sous le titre Ueber afin Magne tismus dcr Erde,
1819, P- *4 et 66-77.
a Journal de Physique , Tom. LIX , p. .187.
2S LfTBE TIII.
anomaUesquecephénomènesembloit présenter.
II est certain, en général, comme je l'ai conclu
de l'ensemble de mes observations, que l'inten-
sité des forces augmente de fequateur magné-
tique au pôle ' ; mais la rapidité de cet accrois-
sement paroît varier sous différens méridiens.
Lorsque deux endroits ont la même inclinaison,
la force est la plus grande à l'ouest du méridien
qui traverse le centre de l'Amérique méridionale;
elle diminue sur le même parallèle à l'est , vers
l'Europe. Dans Phémisplière austral, elle semble
atteindre son minimum sur les cotes orientales
de l'Afrique: puis elle augmente de nouveau,
sur un même parallèle magnétique, jusque vers
la IN'ouvelle-Hollande. J'ai trouvé l'intensité des
forces, à Mexico, presque aussi grande qu'à
Paris, et cependant la différence des inclinaisons
est de plus de 3i° cent. 3 Mon aiguille, qui
oscilloit sous l'équateur magnétique (au Pérou)
211 fois, n'auroit oscillé, sous le même équa-
teur, dans le méridien des îles Philippines, au
plus que 202 ou 20.1 fois. Celte différence frap-
' Depuis le point nu lY-ijuaicur ni.igiitiiirjuc traverse le Pérou
jusqu'à Paris « i : 1,3703. ( Obs. aslr. , Tora. I, p. LXX».
Mémoires tfJrcueil, Ton). I, p. 21. )
1 Mexico (Ut. t9» i5' 45", long. i«i° aS' 3.."). Incl.
46,85. Intensité des forces ■l\?.. Paris (lat. .'^ du' il", long.
o° </). Incl. , en i;ijfi, de 77", fia, Inlemitc :ifi.
CHAPITRE XXIII. 29
pante résulte de la comparaison de mes obser-
vations d'intensité faites à Sainte-Croix de Téné-
riffe avec celles que M. de Rosse!' y a recueillies
sept années auparavant.
Les observations magnétiques faites sur les
bords du Rio Negro èont , de toutes celles
que nous connoissons dans l'intérieur d'un
grand continent , les plus rapprochées de l'équa-
teur magnétique. Elles ont servi par conséquent
à déterminer a la position de cet équateur que
j'ai traversé plus à l'ouest sur la crête des
Andes , entre Micuipampa et Caxamarca ? par
les 70 degrés de latitude australe. Le parallèle
magnétique de San Carlos ( celui de 220,
60 cent. ) passe par Popay an et dans la Mer du
Sud par un point ( à 3° 1 2 ' de lat. bor. et 890 36'
1 Mon aiguille oscilloit , à Ténériffe, 238 fois; celle de
M. de Rossel 288 fois. La première auroit donc fait, à Brest,
en la réduisant aux observations de M. de Rossel , 24$ oscilla»
rions. C'est exactement le nombre qu'elle a donné à Paris , et
ce nombre confirme l'exactitude de la comparaison. ( Hans~
kwi, p. 70 et 72.)
* M. Hansteen trouve , d'après mes observations , F équateur
magnétique dans la longitude de San Carlos del Rio Negro
(69» 58' à r ouest de Paris), par les 9° 7 de lat. austr. M. Orlet ,
dans un intéressant travail présenté récemment à l'Académie
des science*, fait passer la ligne sans inclinaison par 7» 44' de-
W. austr. M. Bkrt donne! Ban Gàiiot 10° iV 1 V* de latitude
magnétique.
3o LIVRE T II r.
(le long. oc. ) où j'ai eu le bonheur de pouvoir
observer par un temps très-calme1.
Le 10 mai. Notre pirogue avoit été chargée
pendant la nuit : nous nous embarquâmes un
peu avant le lever du soleil pour remonter le
Rio JNegro jusqu'à l'embouchure du Cassiquiare,
et pour nous livrer à des recherchas sur le
véritable cours de cette rivière qui unit l'O-
rénoque à l'Amazone. La matinée étoit belle;
mais , à mesure que la chaleur augmentait , le
ciel eommençoit a. se voiler. L'air est tellement
saturé d'eau clans ces forêts , que les vapeurs
vésieulaires deviennent visibles par le moindre
accroissement de l'évaporalion à la surface de
la terre. Comme la brise ne se fait jamais sentir,
les couches humides ne sont point remplacées
et renouvelées par un air plus sec. Cet aspect
d'un ciel couvert nous altristoit chaque jour
davantage. M. Bonpland perdoit, par l'excès de
l'humidité, les piaules qu'il avoit recueillies : de
mon côté , je craignois de retrouver dans la
vallée du Cassiquiare les brumes du Rio Negro.
Depuis un demi-siècle , personne dans ces mis-
sions ne doutoit plus de la communication qui
' l'opayan (lat. 2° îG' i7"bor. ; long. 78" 5(,')- Ind. a3°,o5
cent. Mur du Si»! ( le jmint ili'-si^m; ilmis lu texte). Incl. aa°,8o
cent. Miiis If parallèle isudynami^un A<: San Carlos, c'est-à-
dire la ligne d'égale intcnsilc passe au sud de ces deux endroit».
CHAPITRE XXIII. 3l
existe entre deux grands systèmes de rivières;
le but important de notre navigation se ré-
duisoit donc à fixer, par des observations as-
tronomiques , le cours du Cassiquiare , surtout
le point de son entrée dans- le Rio Negro , et
celui de la bifurcation de l'Orénoque. Sans la
vue du soleil et des étoiles , ce but étoit
manqué , et nous nous étions exposés inutile-
ment à des privations longues et pénibles. Nos
compagnons de voyage auroient voulu re-
tourner par le chemin le plus court , celui du
Pimichin et des petites rivières ; mais M. Bon-
pland préféroit, comme moi, de persister dans
le plan du voyage que nous nous étions tracé
en franchissant les Grandes Cataractes. Nous
avions déjà fait en canot , depuis San Fernando
de Apure à San Carlos (sur le Rio Apure,
l'Orénoque , l'Atabapo , le Temi , le Tuamini
et le Rio Negro ), 1 80 lieues. En rentrant dans
l'Orénoque par le Cassiquiare , nous devions
encore naviguer , de San Carlos à Y Angostura ,
20 lieues. Dans ce chemin, nous avions à lutter
pendant dix jours contre les courans ; tout le
reste devoit se faire en descendant l'Orénoque.
Il auroit été blâmable de nous laisser décou-
rager parla crainte d'un ciel obscur et par les
mosquitos du Cassiquiare. Notre pilote indien ,
qui avoit été récemment à Mandavaca , nous
J» LIYIIE VIII.
promettait le soleil et « ces grandes étoiles qui
mangent les nuages, » dès que nous serions
sortis des eaux noires du Guaviare. Nous exé-
cutâmes donc notre premier projet de re-
tourner à San Fernando de Atabapo par le
Cassiquiare ; et , heureusement pour nos re-
cherches , la prédiction de l'Indien ne se
trouva point en défaut. Les eaux blanches nous
amenèrent peu à peu un ciel plus serein , des
étoiles, des mosquitos et des crocodiles.
Nous passâmes entre les îles Zaruma et
Mini ou Mil)) ta , couvertes d'une épaisse végé-
tation ; et , après avoir remonté les rapides
de la Piedva de Uinumane , nous entrâmes,
à 8 milles de distance du fortin de San Carlos,
dans le Itio Cassiquiare. La Piedra , ou le
rocher granitique qui forme la petite cata-
racte , attira notre attention par le grand
nombre de filons de quarz qui la traversent.
Ces filons avoient plusieurs pouces de large,
et piouvoient par leurs masses qu'ils étoient
d'ancienneté et de formation très -différentes.
Je vis distinctement que , partout où ils se
croisoient , les liions renfermant du mica et
du schôrl noir traversaient et /étoient hors de
leur direction ceux qui ne contenoient que du
quaiv. blanc et du feldspath. D'après la ihéorie
de Werner , les filons noirs étoient par con-
cflÀPiTiu xxin. 55
roquent d'une formation plus récente que les
filons blancs. Elève de l'école de Freiberg j je
devois m'arrêter avec quelque satisfaction au
rocher d'Uimimane pour observer , près de
l'équateur, des phénomènes que j'avois vus si
souvent dans les montagnes de ma patrie. La
théorie ^ qui considère les filons comme des
fentes remplies de diverses substances par le
haut , mfe sourit aujourd'hui , je l'avoue, un
peu moins qu'elle ne le fit alors; mais ces modes
d'intersection et de rejet, observés dans les
veines pierreuses et métalliques, n'en méritent
pas moins l'attention des voyageurs comme un
des phénomènes de géologie les plus géné-
raux et les plus constans. A l'est de Javita, tout
le long du Cassiquiare , et surtout dans les
montagûes de Duida , le nombre des filons
augmente dans le granité. Ces filons sont
remplis de druses , et leur fréquence semble
indiquer que le granité de ces contrées n'est
pas d'une formation très-ancienne.
Nous trouvâmes quelques Lichens sur le
rocher Uinumane , vis-à-vis l'île Chamanare ,
au bord des rapides; et , comme le Cassiquiare,
près de son embouchure , tourne brusquement
de l'est au sud-ouest , nous y vîmes pour la
première fois ce bras majestueux de l'Oré-
noque dans toute sa largeur. 11 ressemble assez,
Relat. histor. Tom. 8. 5
54 LITRE VIII.
par l'aspect général du paysage , au Rio Negro.
Comme dans le bassin de celui-ci , les arbres
de la forêt avancent jusqu'au rivage et y
forment un taillis épais ; mais le Cassiquiare a
les eaux blanches, et change plus souvent de
direction. Près des rapides d'Linumane > sa
largeur surpasse presque celle du Rio Negro,
et, jusqu'au-dessus de "Vasiva, je l'ai trouvée
partout de 2jo à 2S0 toises. Avant de passer
l'ile de Garigave , nous aperçûmes , au nord-
est , presque à l'horizon , une colline à sommet
hémisphérique. C'est la forme qui, sous toutes
les zones, caractérise les montagnes de granité.
Comme sans cesse on est entouré de vastes
plaines , les rochers et les collines isolés fixent
l'intérêt du voyageur. Des montagnes con-
tinues ne se trouvent que plus à l'est, vers
les sources du Pacimoni , du Siapa et du
Mavaea. Arrivés au sud du Raudal de Cara-
bine, nous aperçûmes que le Cassiquiare, parla
sinuosité île son cours , se rapproche de nou-
veau de San Carlos. 11 n v a du fortin à la
mission de San Francisco Solano , où nous
couchâmes , que deux lieues et demie par le
chemin de terre : on en compte 738 par la
rivière. Je passai une partie de la nuit en plein
air dans la vaine attente des étoiles. L'air étoit
bruineux, malgré les agitas blancas qui de-
CHAPITRE JLXIII. 55
voient nous conduire sous un ciel constam-
ment étoile.
La mission de San Francisco Solano , située
sur la rive gauche du Cassiqniare , a été ainsi
nommée en l'honneur d'un des chefs de Y ex-
pédition des limites , Don Joseph Solano , dont
nous avons eu occasion de parler plusieurs fois
dans cet ouvrage. Cet officier instruit n'a jamais
dépassé le village de San Fernando de Ata-
bapo • il n'a vu pi les eaux du Rio Negro et du
Cassiquiare , ni celles de l'Orénoque à l'est de
l'embouchure du Guaviare. C'est par une
erreur, fondée sur l'ignorance de 1# langue
espagnole , que des géographes ont cru trouver
dans la célèbre carte de La Cruz Olmedilla la
trace d'une route de 4<*o lieues de long, par
laquelle on prétend que Don Joseph Solano
est parvenu aux sources de l'Orénoque, ;au lac
Parime ou mer Blanche , aux riyes du Caba-
buvy et de l'Uteta. La mission de San Fran-
cisco a été fondée , comme la plupart des
établissemens chrétiens au sud des Grandes-
Cataractes de l'Orénoque , non par les moines,
mais par l'autorité utilitaire. Lors de Vexpé-
ditiqn des limites , des yillages furent construits
à mesure qu'un subtenipnte ou un caporal
avançoit avec sa troupe. Uue partie des in-
3*
36 l r v r e v i r / .
digèues , pour conserver leur indépendance,
se retirèrent sans combattre ; d'autres , dont on
avoit gagné \es chefs 1rs plus puissans ' , s'agré-
gèrent aux missions. Là où il n'y avoit pas d'é-
glise, on se contentoit d'élever une grande croix
debois rouge, et de construire à côté de la croix
une casa Jïierte , c'est-à-dire une maison dont
les parois étoient formées de grosses poutres ap-
puyées horizontalement les unes sur les autres.
Cette maison avoit deux étages; dans le haut
étoient placés deux pierriers ou canons de petit
calibre; au rez-de-ebaussée vivoient deux soldats
servis par une famille indienne. Ceux des indi-
gènes avec lesquels on étoiten paix établissoient
leurs cultures autour de la casa fuerte. Les
soldats les réunissoient au son du cor ou d'un
botuto de terre cuite, lorsqu'on redoutoit l'at-
taque de quelque ennemi. C'est ainsi qu'étoient
les prétendus dix-neuf établissemens chrétiens
fondés par Don Antonio Santos dans le chemin
de l'Esmeralda à l'Everato. Des postes mili-
taires, qu n'avoient aucune influence sur
la civilisation des indigènes, figuroient, sur
les cartes et dans les ouvrages des mission-
naires, comme des villages (pueblos) et des
* Dans le Cassiqtiiarc , c'etoient le capiiaine Mara, chef dei
Mnisanas , c! Imù , chef d'uni' branche des MnrepîzaiiM. '
CHAPITRE XXIII. Zl
redicciones apostolicas x. La prépondérance
militaire s'est soutenue , sur les rives de l'Oré-
noque , jusqu'en i^85 où a commencé le ré-
gime des religieux de Saint-François. Le peu
de missions fondées ou plutôt rétablies depuis
cette époque sont dues aux pères de l'Obser-
vance ; car aujourd'hui les soldats répartis dans
les missions sont dépendans des missionnaires,
ou du moins censés l'être , d'après les préten-
tions de la hiérarchie ecclésiastique.
Les Indiens que nous trouvâmes à San Fran-
cisco Solano étoient de deux nations : des Pa-
cimonales et des Cheruvichahenas. Gomme les
derniers descendent d'une tribu considérable
fixée sur le Rio Tomo, près des Manivas du
Haut-Guainia , je tâchai de tirer d'eux quel-
ques notions sur le cours supérieur çt les
sources du Rio Negro j mais l'interprète que
j'employois ne pouvoit leur faire comprendre
le sens de mes questions. Ils répétèrent seu-
lement jusqu'à satiété que les sources du Rio
Negro et de l'Inhida étoient rapprochées
« comme deux doigts de la main. » Dans une
de ces cabanes des Pacimonales, nous fîmes
l'acquisition de deux beaux et grands oiseaux,
1 Voyez la Corogra/ïa del Padre, Caulin, p. 77, et U
marte des missions de I0rénoque} parSurvitte% 1778.
58 LITRE TIIÏ.
d'un Toucan (Pi'apoco ■), voisin du Ramphastos ,
erythrorynchos , et de XAna, espèce d'Ara,
de 17 pouces de long, ayant tout le corps
couleur de pourpre comme le P. Macao. JNous
avions déjà dans notre pirogue sept perroquets ,
deux coqs de roche (Pipra), un Motmot, deux
Gitans ou Pavas de monte, deux Manaviris
(Cereoleptes ou Yiverra caudivolvula) et huit
singes; savoir deux Atèlcs a, deux Titis 5 une
Viudila 4, deux Douroucoulis ou singes noc-
turnes 5 et le Cacajao à courte queue 6. Aussi
le père Zea se plaignoit-il tout bas de voir
augmenter journellement cette ménagerie am-
bulante. Le Toucan n les mœurs et l'intelli-
gence du corbeau, c'est un animal courageux
et facile à apprivoiser. Son bec, long et fort,
lui sert à se défendre de loin. Il se rend le
maître de la maison, vole tout ce qu'il peut
1 Kiapoco ou Aviapoco.
* Marlntonda des Grauiles-Cataractcs, Siniia Belzebulh ,
Brisson.
' Siniki si-îuit'a , le Saïniiii de Buffon. ( Voyez mon Rec.
dOheiv.dc Zoologie, Tom.I,p. 3j- , 334,333 et 357.)
4 Sinùa lugem. (t. c, p. Stg.)
* Guaii'usi 1H1 Siniia lri»irsa1n , ( L. c. , p. 307 et 358. ) C'est
V Aolu* dUliger.
6 Simia inelanoct'pliala , Mono Jeu. {L. c. , p. 3i;.) Ce*
trois deiiùèi-es ejjièces sont noureltej.
CHAPITRE XXIII. 5g|
atteindre 7 aime à se baigner souvent et à
pêcher au bord de la rivière. L'individu que
nous avions acheté étoit très-jeune ; cependant
il se plais oit, pendant toute la navigation, à
harceler les Gusicusis ou singes de nuit qui sont
tristes et colères. Je n'ai pas vu que le Toucan
soit forcé , par la structure de son bec , comme
on le rapporte dans quelques ouvrages d'his-
toire naturelle, d'avaler sa nourriture en la
jetant en l'air. Il la relève, il est vrai, asseï
difficilement de terre; mais, l'ayant une fois
saisie de la pointe de son énorme bec , il n'a
qu'à le relever, eu jetant la tête en arrière , et
à le tenir perpendiculairement aussi long-temps
qu'il avale. L'oiseau fait des gestes extraor-
dinaires lorsqu'il s'apprête à boire. Les moines
disent qu'il fait le signe de la croix sur l'eau,
et cette croyance populaire a valu au Toucan ,
de la part des créoles , le nom bizarre de Dios-
tedè (Dieu te le rende).
La plupart de nos animaux étoient renfermés
dans de petites eages d'osier, d'autres parcou~
rôient librement toutes les parties de notre
pirogue. A l'approche de la pluie, les Aras
poussoieot des cris épouvantables , le Toucan
voulut gagner le rivage 'pour pêcher, -lés petits
singes Titis cherchoient le père Zeà pour s'a-
briter dans les manches un peu larges de son
40 LIVRE VIII.
liabit de Saint-François. Ces scènes se répé-
toient souvent et nous faisoient oublier le
tourment des mosquitos. De nuit , au bivouac ,
on plaçoil au centre un caisson fait en cuir
(pelaca), renfermant nos provisions , puis les
instrumens et les cages des animaux; tout à
l'entour étoient suspendus nos hamacs, et plus
loin ceux des Indiens. Le cercle extérieur étoit
formé par les feux qu'on allume pour se ga-
rantir des Jaguars de la forêt. Telle étoit la dis-
position de notre bivouac sur les rives du
Cassiquiare. Les Indiens nous parlèrent sou-
vent d'un petit animal nocturne , à nez alongé ,
qui surprend les jeunes perroquets dans leur
nid, et se sert des mains pour manger à la ma-
nière des singes et des Manaviris ou Kinkajous.
Us l'appeloieut Guachi : c'est sans doute un
Coati, peut-être le Yiverra nasua, que j'ai eu
occasion de voir sauvage au Mexique , mais non
dans la partie de f Amérique méridionale que
j'ai parcourue. Les missionnaires défendent
gravement aux indigènes de manger la chair du
Gueichif à laquelle, d'après des idées supers-
titieuses très-répandues, ils attribuent ces
mêmes qualités stimulantes que les Orientaux
recherchent dans les Seinques >, et les Améri-
cains dans la chair des Caymans.
' Laccrtascincus, L.
CHAPITRE XXIII. 4l
Le 1 1 niai. Nous partîmes assez tard de la
mission de San Francisco Solano pour ne faire
qu'une petite journée. La couche uniforme de
vapeurs commencent à se partager en nuages à
contours distincts. Il y avoit un peu de vent
d'est dans les hautes régions de l'air. A ces signes
nous reconnûmes un changement prochain de
temps, et nous ne voulûmes pas nous éloigner
de l'embouchure du Cassiquiare , dans l'espoir
d'observer, pendant la nuit suivante , le passage
de quelque étoile par le méridien. Nous décou-
vrîmes au sud le Caho Daquiapo, au nord le
Guachaparu, et, quelques milles plus loin, les
rapides de Cananivacari. La vitesse du courant
étant de 6,3 pieds par seconde , nous eûmes à
lutter contre des vagues qui formoient un
clapotis assez fort dans le RaudaL Nous mîmes
pied à terre, et M. Bonpland découvrit, à
quelques pas dû rivage, un Almendron x, ou
magnifique tronc de Bertholletia excelsa. Les
Indiens nous assuroient qu'on ignoroit, à San
Francisco Solano , à Vasiva et à l'Esmeralda ,
l'existence de ce précieux végétal sur les rives
du Cassiquiare. Ils ne croyoient pas que l'arbre,
qui avoit plus de 60 pieds de haut, eût été semé
accidentellement par quelque voyageur. On sait,
' JuyiU.
43 LITRE TIII.
par les expériences faites à San Carlos, combien
il est rare qu'on réussisse à faire germer le
BerthoUetia, à cause de son péricarpe ligneux et
de l'huile si facile à rancir que renferme son
amande. Peut-être ce tronc annonçoit-il l'exis-
tence de quelque forêt de BerthoUetia, dans
l'intérieur des terres à l'est et au nord-est. Nous
sa vous du moins avec certitude que ce bel arbre
est sauvage sur le parallèle de 5° dans les Cerros
de Guanaya. Les piaules qui vivent en société
ont rarement des limites tranchées, et il arrive
qu'avant de parvenirà un Valmarou àunPûial1,
on trouve des palmiers ou des pins isolés. C'est
comme des colons qui se sontavancés aumilieu
d'un pays peuplé de végétaux diiferens.
A quatre milles de distance des rapides de
Cunauivacari, s'élèvent, au milieu des plaines,
des ruchers qui ont les formes les plus bizarres.
On voit d'abord Un mur étroit de 80 pieds de
haut et coupé à pie; puis, à l'extrémité méridio-
nale de ce mur, paraissent deux tourelles, dont
les assises de granité sont à peu près horizontales.
L'agi 'Dupe meut des rochers de Guanari est
tellement symétrique, qu'on les prendrait pour
les ruines d'un ancien édifice. Sont-ee les restes
' Deux mois de la Lingue castillanne qui, selon une ferme
laliuc , désignent de» forcis de palmiers {palmetum) et de pini
CHAPITRE XXIII. 4^
d'îlots au milieu d'une mer intérieure qui cou-
vrait les terrains entièrement unis entre là
Sierra Parime et les monts Parecis x , ou ces
murailles de rochers et ces tourelles de granité
ont-elles été soulevées par les forces élastiques
qui agissent encore dans l'intérieur de notre
planète? 11 est permis de rêver un peu sur l'o-
rigine des montagnes , lorsqu'on a vu * là dispo-
sition des volcans mexicains et des cimes de
trachytes sur une crevasse prolongée, lorsque,
dans les Andes de l'Amérique méridionale, on
a trouvé alignées dans un même chaînon les
roches primitives et volcaniques , et qu'on se
rappelle de cette île de 3 milles de circonférence
et d'une hauteur extraordinaire , qui est sortie
* Sierra de la Parime ou du Haut-Orénoque ; Sierra (ou
Campos ) dos Parecis faisant partie des montagnes de Matto-
Grosso et formant le revers septentrional de la Sierra de Chi-
tjttitôs. Je Homme ici les deux chaînes de montagnes dirigées de
l'est à l'ouest qui bordent les plaines ou bassins du Gassiquiare ,
du Rio Negro et de l'Amazone , entre les 5° 3o' de lat. bor. et
les 14° de lat. austr.
* Voyez Tom. IV , p. 48, et mon Essai polit, sur la Nom*
vélle-Êspagne , Tom. I, p. 45, a53. Langsdorf, Travels ,
ïom. îî , p. 5o , 242 , et surtout les faits nouveaux exposés pair
M. Léopoid dé Buch , dans deux mémoires célèbres sur les cra-
tères de soulèvement et les étonnantes révolutions qu'a subies
Ffie de LaUcerdfe depuis' ifio jusqu'en 1736. Les Russes ap-
^etrt la nouvelle île, ptès d'Unalaihfca Gromofsin, enfant du
tonnerre.
kk LIVRE VIII.
île nos jours, près d'Unalashka, du fond de
l'Océan.
Les rives du Cassiquiare sont embellies pa*r
le palmier Ckiriva à feuilles pennées et argentée s
en dessous. Le reste de la forêt n'offre que des
arbres à grandes feuilles coriaces, lustrées et
non dentelées. Cette physionomie particulière *
de la végétation du Guainia, du Tuamini et du
Cassiquiare est due à la prépondérance qu'ac^
quièrent, dans les régions équatoriales , les
familles des Guttifères, des Sapolilliers et des
Laurinées. Comme la sérénité du ciel nous
promettoit une belle nuit, nous résolûmes d'é-
tablir noire bivouac, dès les 5 heures du soir,
près de la Piedra de Culiinacari, rocher grani-
tique et isolé comme tous ceux que je viens de
décrire entre l'Àtabapo et le Cassiquiare. Le
relèvement des sinuosités de la rivière nous
faisoit connoître que ce rocher est à peu près
dans le parallèle de la mission de San Francisco
Solano. Dans ces pays déserts où l'homme n'a
laissé jusqu'ici que des traces fugitives de son
existence, j'ai tâché constamment d'ohserver
près de L'embouchure d'une rivière ou au pied
d'un rocher reconnoissable par sa forme. Il n'y
' Celle physionomie ne nous a tiifiii frapp/'s , dans la vaslfi
forêt de la Guyane espagnole, qu'entre a" cl j° de latttud»
bortale.
CHAPITRE XXIII. 45
a que ces points, immuables par leur nature, qui
peuvent servir de hase aux cartes géographiques.
J'obtins, dans la nuit du 10 au n mai, une
bonne observation' de latitude parade la Croix
australe;la longitude fut de'terminée, maisavec
moins de précision, chronométriqucment, par
les deux belles étoiles qui brillent dans les pieds
du Centaure. Cette observation nous a fait con-
naître à la fois , et avec une précision suffisante
pour les usages de la géographie, les positions
de la bouche du Rio Pacimoni , du fortin de
San Carlos et de la jonction du Cassiquiare avec
le Rio Negro. Le rocher de Culiniacari est très-
exactement parles iao'hi" de latitude, et pro-
bablement par 1cs6q°33' ~tor/ de longitude. J'ai
développé , dans deux mémoires rédigés en
espagnol, et adressés, l'un au capitaine général
de Caracas, l'autre au ministre secrétaire d'état,
M. d'Urquijo, ce que ces déterminations astro-
nomiques oll'roicnt d'intéressant relativement à
la connoissance des limites des colonies portu-
gaises. Du temps de l'expédition de Solano , on
■ Toutes les hauteurs partielles ne s'écartent pour la latitude
que de 6" à 10" de la moyenne. Voyez nies Obs. astr., Tom. I,
p. ?3$. Une faute de chiffres dans mon journal a rendu la lon-
gitude ineerlaine a 4''i" en temps , ou j de degré prés : mais le*
ungles horaires pris à Siui Carlos élant e\acts à 3" ou /t" près ,
nous ayons conclu la longitude de Ctuimarari de celle de Fortin
de SanCarloi.
46 Ll VHE V 111.
plaroit la jonction du Cassiquiare et du Rio
Negi'O à un demi-degré au nord * de l'équateur;
et, quoique la commission des limites no soit
jamais parvenue à un résultat définitif, on a tou-
jours regardé, dans les missions, l'équateur
comme une limite provisoirement reconnue. Or
il résulte de mes observations que San Carlos
del Rio Negro3, ou, comme on dit fastueuse-
' La véritable latitude do cette jonction me paraît peu dif-
férer de ■'." ■■'. Sa longilude e.it de 70" 0'.
* M. Fadcn , dans 5a carte de l' Amérique méridionale,
ptaçoit aussi San Carlos par o° S// de lai. ; et M. Arrowsmith ,
non dans l'édition de 181 1 , mais dansla première édition de 1804,
fiiisuil passer l'érfiiateur (comme La Cruz) de i° trop an nord,
par l'embouchure de l'Ctela on Xiè. Une faut point cire surpris
que les cartes du Brésil , construites récemment au Dépôt hy-
drographique de Rio Janeiro, indiquent San Carlos à peu
pri's dans sa rentable position. 11 est dit tout exprès , daos un
avertissement joint à la carte du Rio Ncgro de José Joaquim
Victoria da' Costa, José Simoens de Carvallio et Manocl de
Gama Loho, que tout ce qui a rapport ù la 'iujane espagnole
est pris de la carte du Voyage de Dépens qui a été tracée par
M. Poirson , d'après mes observations faites sur les lieue*.
(Voyez mes Obs. n.vi/'., Tom. I, p. j3K.) Les Portugais avoient
d'ailleurs, comme je l'ai développé Tom. VII, p. ^S, l'ha-
bitude d'étendu: leurs fi nulières vers le nord, et peut-être des
observations fuites aux loris de San Gabriel das Cadioeiras et de
San José da Maribilamias avoicnt-cllcs éclairé les astronomes
portugais, avant mon voyage, sur la vraie posiliou de San
Carlos. I.a carie de licquena, (racée en i;!'5 cl fondée sur des
matériaux portugais . lui assigne ■>." 1 -'. fille pèche même de
■*4' vers le nord. I.ej }'!'• points dont j'ai fisc l;i posiliou aitro-
CHAPITRE XXIII. 4j
ment ici , la forteresse de la frontière, loin d'être
placé par o° 20' de latitude, comme l'affirme le
père Caulin, bu par les o° 63', comme le veulent
La Cruz et Surville (qui sont les géographes offi-
ciels de la Real Expédition de limites) , se trouve
par i°53/4**f- L'équateur ne passe donc pas au
nord du fortin portugais de San José da Mara-
bitannas , comme le marquent1 toutes les cartes
jusqu'à ce jour, excepté la nouvelle édition de
la carte de M. Arrowsmith , mais 25 lieues plus
au sud, entre San Felipe et l'embouchure du
Rio Guape. La carte manuscrite de M. Requena,
que ]e possède , prouve que les astronomes por-
tugais avoient reconnu ce fait dès l'année 1 785,
par conséquent .35 ans avant qu'on ait com-
mencé à l'indiquer sur nos cartes en Europe.
Comme c'étoit une opinion anciennement
reçue dans la Capitainerie générale de Caracas ,
nomîqae par mes propres observations, dans l'intérieur des
terres., ont été calculés et publiés pour la première fois par
M. Otemaans , en 180$ (par conséquent un an avant la publi-
cation de mon Recueil à* Observations astronomiques) y dans
un mémoire qui a pour titre Conspectus long, et lai. per de*
cursum annorum 1799-1804, in plaga œquinoctiali astro-
nomie* ohservatarum.
'* B^Anvflle seul auroit-ii deviné, en 1750, que féquateur
passe par le confluent du Rio Uaupe ? Ce géographe l'indique
effectivement prés d'une rivière à laquelle il donne le nom
bizarre de Rio Cachiquiari de Baupes; mais il placé l'embou-
48 ^ LIVRE .V.
que Tliabile ingénieur Don Gabriel Clavero
avoit construit le fortin de San Carlos del
Rio Negro sous la ligne équinoxiale même,
et comme près de cette ligne les latitudes
observées pécboient, selon M. de La Conda-
minc ' par excès vers le sud, j'étois préparé à
trouver l'équateur un degré au nord de San
Carlos, par conséquent sur les bords du Terni
et du Tuamini. Les observations faites à la
mission de San Baltasar ( le passage de trois
étoiles par le méridien) m'avoient déjà fait en-
trevoir la fausseté de celte bypotbèse ; mais ce
n'est que par la latitude de Piedra Cubmacari,
que j'ai appris à connoitre la véritable position
des frontières. L'île de San José, dans le Rio
cliure du véritable Cassiquiare par i" aoi de lai. nuslr. , donc
de 3° au' trop au sud. Tels doivent Être leâ effets d'un t.llon-
ncmcnt qui ne s';>|i[ni voil sur anrunc uliscrvutiou astronomique
ii cent lieues il la ronde.
■ «On m'astura , en arrivant nu Pari , dit M. de La Con-
daminc, que j'étois précisément sous la liync; cependant j'y
trouvai l.i lat. nuslr. de i° -iHl. CelN: même Intilitdc d'un endroit
où personne n'avoil observé , xt: trouve indiquée par i.net , mais
aucun gcngraplie postérieur u'nvoit suivi rette indication, m
(1'riyage A V Ama:i<iie , p. 179.) Le père Samuel Fritz , muni
d'un demi-cercle île Ikus de 3 pouces de rayon, avoit assez
bien reconnu la latitude du Pari, quoiqu'il place en général
la rivière des Amazones la où elle s'élend à l'est de l'embou-
chure du Ilio Neen>, trop nu sud. {lettres édifiantes, éd. d*
(717, Ton». XII, p. ai:..)
CHAPITRE XXIII. 49
JVegro , considérée jusqu'à ce jour comme li-
mite entre les possessions espagnoles et por-
tugaises, est au moins par i° 38 ' de latitude
boréale ; et si la commission d'Ituriaga et de
Solano étoit parvenue au but de ses longues
négociations , si l'équateur eût été définitive-
ment reconnu par la cour de Lisbonne pour
la frontière entre les deux états, six villages
portugais et le fortin même de San José y
placés au nord du Rio Guape , appartien-
draient aujourd'hui à la couronne d'Espagne f .
Ce que Ton auroit acquis alors , grâce à quel-
ques observations astronomiques précises ,
est plus important que ce que l'on possède
aujourd'hui; mais il faut espérer que deux
peuples qui ont jeté les premiers germes de
la civilisation sur une immense étendue de
l'Amérique méridionale à l'est des Andes , ne
renouvelleront pas des querelles de limites sur
un terrain de 33 lieues de largeur , et sur la
possession d'un fleuve dont la navigation doit
être libre comme celle de l'Orénoque et de
l'Amazone 3.
* Les missions de San Miguel, Santa Âna, San Felipe, Nosta
Senhora da Cuia, San Joam Baptiste de Mabbe , San MarceUin*
et le fort de San José da Marabitannas.
* Tayois développe ces mêmes idées dans un mémoirt
Relat. hiitor, tom. 8. 4
5o LITRE VIII.
Le i a mai. Satisfaits de nos observations, nous
quittâmes le rocher de Culiinacari à une4ieure et
demie de la nuit. Le tourment des mosquitos,
adressé, en t8oa, nu chevalier Don Mariano Luis de Urqiiijo.
Quoique la cour fût alors dans la jouissance d'un poim.ir illi-
mité, il m'éloit permis de m'éucinCL'i' avec (rrinr -liise vis-à-vis
d'un miuislrc qui s'est mnnliij '-'"in si n ■ J j tri fu t anime d'un noble
désir de rornioitre le véritable état des colonie?. Voici les ré-
Bparece que un mnnarca que tiene tan dila:adas y vaslas
colonias , no neecsita aumentarlas con un corlo lerreno en la»
mar^encs del Rio iNegro ; peio espreciso considerar quelo que
te lia perdidn, vale mas que las ruatro imsiones de Tomo,
Maroa , D.itijic y San (."arl'is. Sei ia mil lambïen que se aien-
d e-e a sostener lus limites al F.sle , porqite al présente los Indios
de las niî>ioncs Put lu^ucsas .' s n sei vistns de la foi laleza de San
Crins), suben por loi nos Cababuiy, Barîa, Paciinoni y
Idupa basla Mavaca y la Esmeralda , mas de Go léguas detras
de los establc iimeiitrjs l^p innles , lutscando en el terri torio
Espannl la preciusn Znrza que es un ramo de comercio del
Grand farj. Aunqiieno liaj pi obabilidad que, pur las c rcuns-
tanci.is p .1 ticas acliudcs , \ . h. pu cria atender a estos asuntos,
parece sieinpie util que el i;iili.i;i un esl<: putilual mente inslruido
sobre la vetd.idtia situation de sus limites. Lo que sella lo mu
digno de ser oblcmiiu hajo el icvnado del Bey Carlos IV, por
el mediu de mutuas concesiones , séria una liberlad entera y
reciproca de eomcrcio eu estos raàgesluosos rios, cl Orinoco,
el Cassiqui;.re, el Rio Se^n, y el Maranon. Nada séria mas
piopio para iouien'ai' la pro^pei idad de unos p.ii-cs lan alra-
tados en el cultive de las lierras . para so-en>ar el ardor coq el
cuai los Americau'is piden cl ejercuio du sus drreclros natu-
ralc.î y para dlsmiuuir la aulipatia que existe désira ciada m ente
CHAMTHfe XXX 11. 5l
auquel nous étions exposés de nouveau, aug-
mentait à mesure que nous nous éloignions
du Rio Negro. Dans la vallée du Cassiquiare
il n'y a pas de zancudos ( Culex ) ; mais les
Simulies et tous les autres insectes de la famille
des Tipulaires y sont d'autant plus fréquens
et plus venimeux *. Comme dans ce climat
humide et malsain nous avions encore à passer
huit nuits à la belle étoile avant d'atteindre
la mission de l'Esmeralda, le pilote étoit bieh
feise de diriger notre navigation de manière
à ce que nous puissions jouir de l'hospitalité
du missionnaire de Mandavaca et de quelque
abri dans le village de Vasiva. Nous eûmes
beaucoup de peine à remonter contre le cou-
rant, qui étoit de 9 pieds, et, dans quelques en-
droits (ou je l'ai mesuré avec précision), de
11 pieds S pouces par seconde, c'est-à-dire
presque de 8 milles par heure. Notre bivouac
n'étoit vraisemblablement pas éloigné de trois
lieues en ligne droite de la mission de Manda-
Vâcaj et, quoique nous n'eussions point à nous
plaindre de l'activité de nos rameurs , nous
employâmes 14 heures dans ce court trajet.
Vêts le lever du soleil , nous passâmes Fem-
bouchure du Rio Pacimom. C'est la rivière
/
' t'oyez Ton*. Vît, p. in.
4*
5» LIYJtK Yllt.-
dont nous ayons parlé plus haut ' à l'occasion
du commerce de la Salsepareille , et qui offre
(par le Baria) un embranchement si extraor-
dinaire avec le Cabahuri. Le Pacimoni naît
dans un terrain montueux et du confluent
de trois 'petites rivières 3 que les caries des
missionnaires n'indiquent pas. Ses eaux sont
noires , mais a' un moindre degré que celles du
lac de Vasiva qui communique aussi avec le
Cassiquiare. Entre ces deux afïluens venant de
l'est, est placée l'embouchure du Rio Idapa
dont les eaux sont blanches. Je ne reviendrai
plus sur la difficulté d'expliquer cette coexis-
tence de rivières diversement colorées dans un
petit espace de terrain; je ferai observer seu-
lement qu'à l'embouchure du Pacimoni et sur
les bords du lac Vasiva, nous avons été de nou-
veau frappés de la pureté et de l'extrême trans-
parence de ces eaux brunes. Déjà d'anciens
voyageurs arabes avoient observé que la
branche alpine du Nil qui se réunit au liahar-
el-Abiad, près de Halfaja, a les eaux vertes, et
sont à tel point transparentes, que l'an dis-
tingue les poissons au fond de la rivière 3.
Avant d'arriver à la mission de Mandavaca,
1 foj'ezpli.ishaul.p. 5.
1 Les Riris («iiajavacîi . Morcje cl Cnrlievaynery.
■ Et. QualrKtni're , Mèm. sur VÉgypte, Tom. II, p. j ;
CHAPITRE XXIII. 55
nous passâmes des rapides assez tumultueuses.
Le village, qui porte aussi le nom de Quira-
buena, n'a que 60 naturels. L'état de ces éta-
Blissemens chrétiens est en général si misé-
rable que, dans tout le cours du Cassiquiare,
sur une longueur de 5o lieues , on ne trouve
pas 200 habit ans. Aussi les rives de ce fleuve
étoient-elles plus peuplées avant l'arrivée des
missionnaires. Les Indiens se sont retirés dans
les bois , vers l'est ; car les plaines de l'ouest
sont à peu près désertes. Les. natifs se nour-
rissent , une partie de l'année , de ces grandes
fourmis dont j'ai parlé plus haut. Ces insectes
Burckhardt , Tr. , p. 498. Il est bien remarquable que le Nil
bleu (Bahar el azrek) soit appelé par quelques géographes
arabes le Nil vert , et que les poètes persans nomment souvent,
le ciel vert (akhzar) , comme le béril bleu ( zark). On ne peut .
croire que les peuples de race sémitique confondent dans leurs
sensations le vert et le bleu, comme à leur oreille ils con-
fondent quelquefois les voyelles oetu, e et i. Le mot azrek
est appliqué à toute eau très-limpide qui n'est pas laiteuse ; et
abi-rank (couleur d'eau) signifie bleu. Abd-AUatif , en parlant
' de cette branche transparente et verte du Nil qui vient d'un lac
situé dans les montagnes au sud-est de Sennaar , attribue déjà
la couleur verte de ce lac alpin « à des substances végétales qui
abondent dans les eanx stagnantes. » (Relat. de l Egypte y
trad. par M. Silvestre de Sacy , p. 235. ) C'est l'explication que
j'ai donnée plus haut (p. 389 ) de ces eaux colorées , faussement
appelées agitas negras. Partout lés eaux les plus limpides et
\«i plus transparentes sont celles qui ne sont pas blanches.
54 LIVRE V III,
sont aussi recherches ici que le sont dans l'hé-
misphère .'Mistral les araignées de la tribu des
Epeïres qui l'ont les déliées des sauvages de la
Nouvelle-Hollande. C'est à Mandavaca que
nous trouvâmes ce bon vieux missionnaire
qui avoit déjà passé <c vingt années de mous-
tiques dans les ùosqucs del Cassiquiare i>, et
dont les jambes éloieut tellement tigrées par
la piqûre des insectes, qu'on avoit presque de
la peine à reconnoîlre la blancheur de sa peau.
Il nous parla de son isolement et de la triste
nécessité dans laquelle il se trouvoit souvent
de laisser impunis, dans les deux, missions de
Mandavaca et de Yasiva, les crimes les plus
atroces. 11 y avoit peu d'années que, dans le
dernier endroit, un alcade indien avoit mangé
une de ses femmes après l'avoir conduite dans
son conuco ' et l'avoir bien nourrie pour l'en-
graisser. L'anthropophagie des peuples de la
Guyane n'est jamais causée par le manque de
nourriture ni par les superstitions du culte,
comme dans les des de la mer du Sud : elle est
généralement l'effet de la vengeance du vain-
queur, et (comme disent les missionnaires)
« d'un appétit déréglé. » La victoire sur une
horde ennemie est célébrée par un repas dans
' Cabane entourée de terres cultivées , espèce Je maison dq
campagne que les naiiuels prièrent au séjour des n;
CHAPITRE XXIII. 55
lequel on dévore quelques parties du cadavre
d'un prisonnier. D'autres fois on surprend de
nuit une famille sans défense, ou l'on tue
d'une flèche empoisonnée un ennemi que l'on
rencontre par hasard dans les bois. Le cadavre
est coupé en morceaux et rapporté comme un
trophée à la cabane. C'est la civilisation qui a
fait sentir à l'homme l'unité du genre humain ,
qui lui a révélé, pour ainsi dire, les liens de
consanguinité qui l'attachent à des êtres dont
les langues et les mœurs lui sont étrangères.
Les sauvages ne connoissent que leur famille :
une tribu ne leur paroît qu'une réunion plus
nombreuse de parens. En vojant arriver,
dans la mission qu'ils habitent, des Indiens de
la forêt qui leur sont inconnus, ils se servent
d'une expression qui m'a souvent frappé par
sa naïve candeur : ce ce sont sans doute de
mes parens, je les entends lorsqu'ils me
parlent. » Ces mêmes sauvages détestent tout
ce qui n'est pas de leur famille ou de leur
tribu : ils chassent les Indiens d'une peuplade
voisine qui vivent en guerre avec la leur,
comme nous chassons le gibier. Ils connoissent
les devoirs de famille et de parenté, mais non
ceux de l'humanité qui supposent la conscience
d'un lien général entre des êtres faits comme
nous. Aucun mouvement de pitié ne les en*»
46 LIVRE VI11.
pêche de tuer des femmes ou des enfans d'une
race ennemie. Ce sont ces derniers que l'on
mange de préférence dans les repas donnés à
la fin d'un combat ou d'une incursion lointaine.
Les haines que les sauvages ont pour la plu-
part des hommes qui parlent un autre idiome,
et qui leur paroissent des barbares d'une race
inférieure, renaissent quelquefois dans les mis-
sions, après avoir été long-temps assoupies. Peu
de mois avant notre arrivée à l'Esmeralda, un
Indien, né dans la forêt ', derrière le Duida,
voyageoit seul avec un autre Indien qui, après
avoir été fait prisonnier par les Espagnols sur
les rives de Yentuario, vivoit tranquillement
dans le village, ou, comme on dit ici, « sous le
son de la cloche, » debaxo de la campaha. Ce
dernier ne pouvoit marcher qu'avec lenteur,
parce qu'il soullroit de ces fièvres que prennent
les naturels loisqu'ils arrivent dans les missions
et changent subitement de régime. Ennuyé du
retard, sou compagnon de voyage le tua et cacha
le cadavre derrière un taillis d'arbres épais, près
' En el monte. On distingue les Indiens nés dans les n
de cru* qui su ni nés dans les liois. l.e mut mtiute signifie , dans
les culmiics, plus souvent toril ( ùnt'/ue) que montagne, et
celte eirronslaiicc a donné lieu à de graves erreurs dans nos
cartes qui figurent îles rhumes de morilugiios (sierras) là où ÎI
n'y il que ô ('juisses l'nrcl* . mtnite espeso.
CHAPITRE XXtII. 57
de l'Esmeralda. Ce crime , comme tant d'autres
parmi les Indiens , seroit resté inconnu si le
meurtrier n'avoit fait les apprêts d'un festin pour
le lendemain. Il voulut engager ses enfans , nés
dans la mission et devenus chrétiens , à venir
chercher avec lui quelques parties du cadavre.
Les enfans parvinrent avec peine à le dissuader,
et c'est par la rixe que causa cet événement dans
la famille que le militaire , posté à l'Esmeralda ,
apprit ce quelles Indiens auroient voulu sous-
traire à sa connoissance.
On sait que l'anthropophagie et l'habitude des
sacrifices humains qui y est souvent liée se
trouvent dans toutes les parties du globe et chez
des peuples de races très différentes *; mais ce
qui frappe davantage dans l'étude de l'histoire ,
c'est de voir que les sacrifices humains se con-
servent au milieu d'une ci vilisation assez avancée,
et que les peuples qui tiennent à honneur de dé-
1 Quelques accidens d enfans enlevés par les nègres à l'île de
Cuba ont fait croire , dans les colonies espagnoles , qu'il y avoit
des peuplades africaines anthropophages ; cependant cette opi-
nion, soutenue par quelques voyageurs (Bowdich, p. 4^i)»
est contraire aux recherches de M. Barrow sur F intérieur de
r Afrique. (Exp. to the Zaïre. Introd., p. xx. ) Des pratiques
superstitieuses peuvent avoir donné lieu à des inculpations qui
sont peut-être aussi injustes que celles dont les familles juives
ont été les victimes dans des siècles d'intolérance et de per-
sécution.
■ /
58 LITRE VIN.
vorer !es prisonniers ne sont pas toujours les
plus abrutis et les plus féroces. Cette observation
a quelque chose d'attristant et de pénible; elle
n'a pas échappé à ceux des missionnaires qui sont
assez éclairés pour méditer sur les mœurs des
peuplades environnantes. Les Cabres, les Gué*
pimavis et les Caribes ont toujours été plus
puissans et plus civilisés1 (pie les autres hordes
de FOi'éuoqne ; cependant les deux premiers
sont aussi adonnes à l anthropophagie que les
derniers en ont été constamment éloignés. 11 faut
soigneusement distinguer entre les différentes
branches dans lesquelles se divise la grande
famille des peuples Caribes. Ces branches sont
aussi nombreuses que celles des Mongols et
des ïailares occidentaux ou Turcomans. Les
Caribes du continent, ceux qui habitent les
plaines entre le Bas-Orénoque , le Rio Branco ,
l'Kssequebo et les sources de l'Oyapoc, ont en
horreur l'habitude de dévorer les ennemis. Cette
habitude barbare3 n'a existé, à la première dé-
' Non v' È a rui credero , loltane auesio vitio di mangiare
le mitant- 1 tirai, uo;i îiiutiime fiii'i slimiiliili: di ( îui|iiiiiavi, Hanuo
un l.'M Europeo, un aria mtliUie o civile. Citi, 'l'uni. II,
p. «s.
; Vuyei Geraldini Itîncrarhtm , p. iB6, cl l'éloquent
inorcu 1j cardinal Bc-mho sur Ici découvertes de Colomb.
«Itwulvrum paitcm domines incolebant feri trucesque, qui
pucmnini el rirwiini rarnibus qims ni ils in iniulis bello «ut
CHAPITRE XXIII. 5$
couverte de l'Amérique, que chez les Caribes des
îles Antilles. Ce sont eux qui ont rendu syno-
nymes les mots Cannibales, Caribes et Antrhopo-
pliages; ce sont leurs cruautés qui ont donné
lieu à la loi * promulguée en i5o4, par laquelle
il est permis aux Espagnols de faire esclave tout
individu d'une nation américaine dont on peut
prouver l'origine caribe. Je pense cependant que
l'anthropophagie des liabitans des Antilles a été
beaucoup exagérée dans les contes des première
voyageurs a. Un grave et judicieux lustorien,
Herera, n'a pas dédaigné de rapporter ces contes
dans les Décades historicas : il a même ajouté
foi à cet accident extraordinaire qui a fait x*e •
latrociniis cœpissent, vescebantur; a feminis obstinebant ,
Canibales appeUati. » (Hist. venet. , i55i , p. 85. ) L'usage de
laisser la vie aux prisonnières confirme ce que j ai dit Tom. YII y
p. 36i , du langage des femmes. Le mot Cannibale , donné aux
Caribes des Antilles, est-il d'une langue de cet archipel (de
celle d'Haïti ) , ou doit-on le chercher dans un idiome de la
Floride que quelques traditions indiquent comme lé premier site
des Caribes? (Petr. Martyr., p. 6, Rochefort, Hist. desAnlilles%
Liv. U, Chap. YII.) Si ce mot est significatif, il paroît plutôt
indiquer « des étrangers (brts et vaillans » que des anthropo-
phages. (Herera , Decad. I, p. 11.) Garcia , dans ses rêveries
étymologiques, y trouve tout simplement du phénicien; Annibéd
et Cannibal ne peuvent dériver , selon lui , que dune même
racine sémitique.
1 Voyez l'histoire de cette loi qui déclare la liberté de
toutes les nations non -Caribes dans Gomara, p. ■47 F-:* 8 T.
a Vespucci , p. 91 . Grynœus , p. 68.
00 LIVRE Tlll.
noncer les Caribes à leurs habitudes barbares.
« Les naturels d'une petite île avoient mangé un
moine dominicain enlevé sur les côtes dePorto-
rico '.Ils tombèrent tousmalades, et ne voulurent
plus manger ni moine ni séculier. »
Si les Caribes de l'Orénoque ont dilîéré de
mœurs, dès le commencement du seizième
siècle, d'avec ceux des Antilles, si c'est ton jours
à tort qu'ils ont été accusés d'anthropophagie, il
est difficile d'attribuer cette différence à une
amélioration dans leur état social. Les contrastes
les plus bizarres se rencontrent dans ce mélange
de peuples dont les uns ne vivent que de pois-
sons, de singes et de fourmis , et dont d'autres
sont plus ou moins cultivateurs, plus ou moins
occupés à fabriquer et à peindre de la poterie, à
tisser deshamacs ou des toiles de coton. Plusieurs
île ces derniers ont conservé des usages inhu-
mains qu'ignorent totalement les premiers. Le
caractère et les mœurs d'une nation expriment
à la fois, comme son langage, l'état passéet l'état
présent : ce n'est qu'en connoissant toute l'his-
toire de la civilisation ou de l'abrutissement
d'une horde, ce n'est qu'en suivant les sociétés
dans leur développement progressif et les diffé-
rentes stations de leur vie, qu'on pourrait parve-
CHAPITRE XXIII. 6l
Tenir à résoudre des problêmes qu# la seule coti-
noissance des rapports actuels ne peut éclaircir.
ce Vous ne sauriez vous figurer, dis oit le vieux
missionnaire de Mandavaca , ce qu'il y a de per-
versité dans cette familiade lndios. Vous rece-
vez des gens d'une nouvelle peuplade dans le
village} ils paroissent doux, honnêtes, bons tra-
vailleurs : permettez-leur de prendre part à une
incursion (entrada) que vous faites pour ramener
des naturels , vous aurez de la peine à les empê-
cher d'égorger tout ce qu'ils rencontrent et de
cacher quelques portions de cadavres. » En réflé-
chissant sur les moeurs de ces Indiens, on est
comme effrayé de cette réunion de seirtimens
qui semblent s'exclure mutuellement, de cette
faculté des peuples de ne s'humaniser que par-
tiellement , de cette prépondérance des usages ,
des préjugés et des traditions sur les affections
naturelles du cœur *. Nous avions dans notre
pirogue un Indien , fugitif du Rio Guaisia , qui ,
en peu de semaines, s'étoit civilisé assez pour
nous être utile en disposant les instrumens
nécessaires aux observations de nuit. Il montroit
autant de douceur que d'intelligence, et nous
avions quelque envie de l'attacher à notre ser-
vice.Quelfut notre regretlorsque nous apprîmes,
1 J'ai traité cette matière dans un autre ouvrage. Voyez met
Menum. Amer. , Tom. I , p. 270. ]
Ca livre vrir.
en causant avec lui par l'intermède d'un inter-
prète, « que la chair des singes Ma ri mon des,
quoique plus noirâtre, lui paroissoit avoir le goût
de la chair humaine. «A assarait«.qv.eses parwa
(c'est-à-dire les gens de sa tribu) préféroient
dans l'homme, comme dans l'unis, l'intérieur
des mains.» Cette assertion fut accompagnée de
gestes d'une joie sauvage. Mous fîmes demander
à ce jeune homme , d'ailleurs calme et très-alFec-
tueux dans les petits services qu'il nous rendoit,
si encore il se scnto.it quelquefois envie te de
manger de l'Indien Clieruviehahena; » il répon-
dit, sans se trnuhler, que, vivantdans la mission,
il ne mangeroit que ce qu'il voyoit manger à /os
Pndres. Les reproches adressés aux naturels sur
l'abominable usage que nous discutons ici, ne
produisent aucun effet; c'est comme si un Brame
du (lange, voyageant en Europe, nous repro-
choît l'habitude de nous nourrir de la chair des
animaux. Aux yeux de l'Indien du Guaisia, le
Cheruvichahena étoit un être entièrement diffé-
rent de lui; le tuer ne lui semhloit pas plus
injuste que île tuer les jaguars de la forêt. C'étoit
simplement par un système de bienséance
qu'aussi long-temps qu'il seroit dans la mission,
il ne vouloit manger que ce que l'on servoit à
las Padres. Les naturels, soit qu'ils retournent
parmi les leurs {al monte), soit qu'ils se voient
CHAPITRE XXIII. 53
presses par la faim, reprennent bientôt leurs
anciennes habitudes d'anthropophagie. Et com-
ment serions-nous étonnés de cette incons-
tance chez les peuples de l'Orénoque, lorsque
des exemples terribles et les mieux avérés nous
rappellent ce qui s'est passé dans les grandes
disettes chez des peuples civilisés. En Egypte,
au treizième siècle , l'habitude de manger de la
chair humaine se répandit dans toutes les classes
de la société : c'étoit aux médecins surtout que
l'on tendoit des pièges extraordinaires. Des gens
qui avoientfaim se disoient malades et les faisoient
appeler. Cen'étoit pas pour les consulter, c'étoit
pour les manger. Un historien très-véridique ,
Àbd-Allatif, nous a rapporté ((comment un usage
qui d'abord inspira de l'horreur et de l'effroi, ne
causa bientôt plus la moindre surprise I.».
1 Relation de l Egypte, par Abd-Allatif, médecin de Bag-
ituT, trad. par M, Silv* de Sacy, p. 36o-374» Lorsque le»
pauvre» commencèrent à manger de la chair humaine, l'horreur
et f étotuicment que causoient des repas aussi extraordinaires?
étoient tels que ces crimes faisoient la matière de toutes les con*
versatiotis , et que Ton ne tarissoit pas à ce sujet : mais dans la
saké on s'y accoutuma tellement , et Ton conçut tant de goot?
poar ces ittets détestables, qu on vit les gens riches et d une cou-
dition* honnête en faire leur nourriture ordinaire, en manger par
légal, etmème en faire prévision. 0» imagina diverses manières
teppirêter cette chair , et F usage s en étant une fois introduit s#
pepigm dajfts les provinces? en sorte qu'il n?y eut aueqn»
partie de l'Egypte où Ton n'en vît des exemples. Àfewit>*9
66 LITRE TIII.
par la fabrication du poison Curare qui ne
le cède pas en force au Curare de PEsme-
ralda. Malheureusement cette fabrication occupe
beaucoup plus les naturels que l'agriculture.
Cependant le sol est excellent sur les rives du
Cassiquiare. On y trouve un sable granitique
brun noirâtre qui est couvert, dans les forets ,
d'épaisses couches de humus; sur les bords du
fleuve, d'argile presque imperméable à l'eau. Le
sol du Cassiquiare paroît plus fertile que celui
de la vallée du Rio Negro, où le maïs vient assez
mal. Le riz, les fèves, le coton, le sucre et l'in-
digo donnent de riches récoltes partout où l'on
en a essayé la culture *. Nous avons vu de l'in-
digo sauvage autour des missions de San Miguel
de Davipe, de San Carlos et de Mandavaca. On
île peut révoquer en doute que plusieurs peuples
de l'Amérique, surtout les Mexicains, long-
temps avant la conquête, employ oient dans leurs
peintures hiéroglyphiques un véritable indigo ,
et que de petits pains de cette substance se ven-
doient au grand marché de Tenochtitlan *. Mais
une matière colorante, chimiquement identique,
2 M. Bonpland a trouvé , à Mandavaca , dans les cabanes des
naturels , une plante à racines tubéreuses toute semblable au
manioc (yucca). On l'appelle Cumapana, et on la mange
cuite sur la braise. £Ue croît spontanément sur les riveji du
Cassiquiare.
? Voyez mon Essai polit., Tom. H, p. 447.
CHAPITRE XXIII. $7
peut être extraite de plantes appartenant k des
genres voisins, et je n'dserois affirmer aujour-
d'hui si les Indigofera originaires de l'Amérique
n'offrent pas quelque différence de genre avec
i'Indigofera anil et I'Indigofera argentea de l'an-
cien continent. Dans les Cafiers des deux mondes,
cette différence a été observée.
L'humidité de l'air et l'abondance des insectes,
qui en est une suite naturelle, opposent ici,
comme au Rio Negro, des obstacles presque
invincibles aux nouvelles cultures. Même par un
ciel serein et bleu, nous n'avons jamais trouvé
l'hygromètre de Deluc au-dessous « de 02°. Par-
tout on rencontre de ces grandes fourmis qui
marchent en bandes serrées, et qui diligent
d'autant pluâ leurs attaques sur les plantes cul-
tivées que celles-ci sont herbacées et succu-
lentes, tandis que les forêts de ces contrées
n'offrent que des végétaux à tiges ligneuses.
Lorsqu'un missionnaire veut tenter de cultiver
dé la salade ou quelque plante potagère de
l'Europe, il se voit forcé, pour ainsi dire, de
stispéiidre son jardin en l'air. Il remplit de
bonne terre un vieux canot ; et , après y avoir
semé des graines, il le suspend, à quatre pieds
de hauteur au-dessus du $ol; par des cordages
• Pc 87» Sawu,
5*
65 LITRB tl t I.
de palmier Cbiquiehiqui; le plus souvent il le
place sur un échafaudage léger. Cette position
garantit les jeunes plantes de la mauvaise lieibe,
des vers de terre et de ces fourmis qui pour-
suivent leur migration en ligue droite, et,
ignorant ce qui végète au-dessus d'elles, ne se
détournent généralement pus pour grimper sur
des pieux, dépouillés de leurécorce. Je rappelle
cette circonstance pour prouver combien sont
pénibles, entre les tropiques, sur le bord des
grands fleuves, les premières tentatives de
l'homme pour s'approprier un petit coin de terre
dans ce vaste domaine de la nature envahi parles
animaux et couvert de plantes spontanées.
Le 10 mai. J'avois obtenu, pendant la nuit,
quelques observations d'étoiles, malheureuse-
ment les dernières, du Cassiquiare. La latitude
de Mandavaca est 2° 4 ' ;"; sa longitude, d'après
le garde-temps, 6(J° 27' . J'ai trouvé l'inclinaison
magnétique 25",^ 5, div. cent. Elle avoit donc
considérablement augmenté depuis le fortin de
San Carlos. Cependant les roches environnantes
ne sont que ce même granité, mêlé d'un peu
d'amphibole, que nous avions trouvé à Javita, et
qui prend un aspect syénitique. Nous quittâmes
Mandavaca à deux heures et demie de la nuit.
Nous avions encore à lutter pendant huit jours
contre les tourans du Cassiquiare; et le pays
CHAPITRE XXIII. 69
que nous devions parcourir avant d'atteindre
de nouveau San Fernando de Atabapo est tei-
ntent désert, que ce n'étoit qu'après un trajet
de treize jours que nous pouvions espérer de
trouver un autre missionnaire Observantin,
celui de Santa Barbara. Après six heures de
navigation., nous passâmes, à l'est, l'embou-
chure de l'Idapa ou Siapa qui naît su? la mon-
tagne d'Unturan, et offre, près de ses sources,
un portage avec le Rio Mavaca, un des
affluens de l'Orénoque. Cette rivière a les
eaux blanches : elle est la moitié moins large
que le Pacimoni dont les eaux sont noires.
Son cours supérieur est étrangement défiguré
sur les cartes de La Cruz et de Surville qui
ont servi de type à toutes les cartes posté-
rieures. J'aurai occasion de parler des hypo-
thèses qui ont donné heu à ces erreurs, en
parlant de l'origine de l'Orénoque. Si le père
Caulin avoit pu voir la carte qu'on a jointe à
son ouvrage, il auroit dû être surpris d'y
trouver reproduites des fictions qu'il a com-
battues par des notions certaines et acquises
sur les lieux. Ce missionnaire dit simplement
que l'Idapa naît d'un pays montueux près
duquel vivent les Indiens Amuisanas. Ces
Indiens ont été travestis en Amoizanas ou en
Amazones j et l'on a fait naître le Rio Idapa
70 LIVRE VIII.
d'une source qui, au moment où elle sourdit
de terre, se divise en deux bras dont le cours
est diamétralement opposé. Cette bifurcation
d'une source est purement imaginaire.
Nous bivouaquâmes près du Raudal du Cu-
min. Le bruit de la petite cataracte augmenta
sensiblement pendant la nuit. JVqs Indiens
prétendoient que c'étoit un présage certain de
la jtluit:. Je me rappelois que les montagnards
des Alpes ont beaucoup de confiance dans le
même pronostic Ml pleuvoit en eiFet long-temps
avant le lever du soleil. D'ailleurs les singes
* ■ II va pleuvoir , parce qu'on l'on entend de plus près le
murmure des torrens , » disent Ica montagnards des Alpes
comme eeus: des Andes. M, Dclite a tâché d'expliquer ce phé-
nomène par un changement 'le pression harom étriqué , par un
accroissement du nombre de bulles d'air qui crèvent à la sur-
face de l'eau. (Modifiait, du L'atmosphère , §. io5i.) Cette
explication est aussi forcée que peu satisfaisante. Je ne tenterai
pas de la remplacer par une autre hypothèse, mais je rappellerai
que la cause du phénomène est une modification de l'atmosphère
qui influe à la fois sur les ondes sonores et les ondes haai-
nguses. Le pronostic lire de l'accroissement de l'intensité
du son c*t intimement lie au pronostic que l'on tire d'une
moindre extinction île la lumière, Les montagnards annoncent
un changement île temps, lorsque, tout d'un coup, par nn air
calme, les Alpes, couvertes de neiges perpétuelles, paroissent
rapprochées de l'observateur . et que leurs contours se dé-
tachent avec une netteté extraordinaire de la voûte azurée dn
ciel Qu'est-ce qui fait disparaître instantanément le manque
d homogénéité des couches verticales de l'atmosphère ?
CHAPITRE XXIII. 71'
Àraguates, par leurs hurlemens prolongés, nouf
avoient avertis de la proximité de l'averse bien
avant l'accroissement du bruit de la cataracte.
Le i4 niai. Les mosquàos , et surtout les
fourmis, nous chassèrent du rivage avant les
deux heures de la nuit. Nous avions cru jus-
que-là que les dernières ne suivoient pas les
cordes par lesquelles on a l'habitude de sus-
pendre les hamacs j mais , soit que cette opinion
ne fut pas exacte, soit que les fourmis, tom-
bassent sur nous de la cime des arbres, il est
certain que nous eûmes bien de la peine à
nous débarrasser de ces insectes incommodes.
A mesure que nous avançâmes , la rivière
devint plus étroite >: ses bords étoient si ma-
récageux, que M. Bonpland ne put parvenir
qu'avec bien du Jtravail au pied d'un tronc de
Carolinea princeps chargé, de grandes fleurs
pourprées. Cet arbre est le plus bel ornement
de ces forêts et de celles du Rio JNtegro, Nous
examinâmes, pendant la journée, à plusieurs
reprises, la température du Cassiquiare. L'eau ■
a la surface d^ fleuve:> n'tfvoit que 24° (quand
IVir étoik à 25°,6) : c'e$t à peu près la tempé-
rature du Rio Negro , mais 4P à 5° de moins
qi^e l'Qrénoque \ Après avoir passé,, 3 l'ouest ^
' VoyetHom. VI, p. 3bi, Z$l ; Ton». VII, ^ ao3, 867.
7* LITKI r III.
l'embouchure du Caho Caterico , qui a les
eaux noires et d'une transparence extraordi-
naire, nous quittâmes le lit du fleuve pour
aborder à une île sur Inquelle est établie la
mission de Vasiva '. Le lac qui entoure cette
mission a une lieue de large , et communique
par trois déversoirs avec le Cassiquiare. Le pays
d'alentour, rempli de marécages, est extrême-
ment fiévreux. Le lac dont les eaux sont jaunes
par transmission se dessèche dans la saison des
grandes chaleurs , et alors les Indiens même ne
résistent pas aux miasmes qui s'élèvent de la
vase. Le manque absolu de vent contribue
beaucoup à rendre le climat de ces contrées
plus pernicieux. J'ai fait graver l'esquisse du
plan de Vasiva que j'ai levé le jour de notre
arrivée. Une partie du village a été transplantée
dans un endroit plus sec, vers le nord , et ce
changement est devenu la source d'une longue
querelle entre le gouverneur de la Guyane
et les moines. Le gouverneur prétendit que
ceux-ci n'avoient pas le droit de transplanter
leurs villages sans la permission de l'autorité
civile; mais, comme il ignoroit entièrement la
position du Cassiquiare, il adressa ses re-
proches au missionnaire de Carichana, qui
CHAPITRE XXIII. 7$
demeure à i5o lieues de distance de Vasiva,
et qui ne put comprendre de quoi il étoit
question. Ces méprises géographiques sont
très-communes dans des pays gouvernés gé-
néralement par des hommes qui n'en ont ja-
mais possédé une carte. En 1785, on a donné
au père Valor la mission de Padamo , en lui
enjoignant <c de se rendre de suite auprès des
Indiens qui étoient sans pasteur. » Il y avoit
plus de quinze ans que le village de Padamo
n'existoit plus, et que les Indiens s'étaient
enfuis al monte.
Depuis le 1 4 au 2 1 mai , nous couchâmes
continuellement à la belle étoile ; mais je ne
puis indiquer les lieux où nous établîmes
notre bivouac. Ces contrées sont si sauvages
et si peu fréquentées , qu'à l'exception de
quelques rivières , les Indiens ignoroient le
nom de tous les objets que je relevois à la
boussole. Aucune observation d'étoile ne me
rassuroit sur la latitude , dans une distance
d'un degré. Après avoir passé le point l où
1 C'est au-dessus de Vasiva , à peu près parles 20 3o' de lati-
tude; le même bras du Cassiquiare entre , sous le nom de Co-
norichite , dans le Rio Negro, près de Tomo. (Voyez Tom. VII,
p. 437.) Plus au nord viennent le Cano Curamuni , le Port
*» Cacaoyers sauvages , le Rio Marainavi , le lac Duractumuni
•t k Rio Pamoni.
^4 LIVRE VIII.
l'Itinivini se sépare du Cassiquiare pour prendre
sou cours à l'ouest, vers les collines granitiques
de Daripabo , nous trouvâmes les bords maré-
cageux du fleuve garnis de Bambousiers. Ces
graminées en arbre s'élèvent jusqu'à 20 pieds
de hauteur \ leur ebaume est constamment
argué vers le sommet. C'est une nouvelle es-
pèce de Bambusa à feuilles très-larges. M. Bon-
pland fut assez heureux pour trouver un indi-
vidu en Heur; je parle de cette circonstance,
parce que les genres Nastus et Bambusa avoient
été très-mal distingués jusque-là , et que rien
n'est plus rare, dans le Nouveau-Monde , que
de voir fleurir ces graminées gigantesques.
M. Mutis a herborisé pendant vingt ans dans
un pays où le Bambusa Guadua forme des
forêts marécageuses de plusieurs lieues de
large , sans avoir jamais pu s'en procurer la
fleur, ^ious avons envoyé à ce savant les
premiers épis de Bambusa des vallées tem-
pérées de I'opayan. Par quelle cause les parties
de la fructification se développent-elles si ra-
rement dans une plante indigène et qui végète
avec une forée extraordinaire depuis le niveau
de l'Océan jusqu'à yoo toises de liauteur, c'est-
à-dire jusqu'à une région subalpine dont le
climat , entre les tropiques , ressemble à celui
de l'Espagne méridionale ? Le Bambusa lali-
CHÀPITRB XXIH. J%
folia paroît propre aux bassins du Haut -Or é-
noque , <lu Cassiquiare et de l'Amazone ; c'est
une plante sociale , comme toutes les gra-
minées de la famille des Nastoïdes l j mais , dans
la partie de la Guyane espagnole que nous
ayons parcourue , elle ne forme pas de ces-
grandes associations que les Espagnols - Amé-
ricains appellent Guaduales, ou forêts de Bam-
bo osiers.
Notre premier bivouac, au-dessus de Vasiva,
fut assez facilement établi. Nous trouvâmes
un petit coin de terre sec et libre d'arbustes
au sud du Caho Guramuni , dans un endroit
où nous vîmes des singes Capucins*, recon-
noissables à leur barbe noire et à leur air
triste et farouche , se promener lentement sur
les branches horizontales d'un Genipa. Les
cinq nuits suivantes furent d'autant plus pé-
nibles, que nous approchions de la bifurcation
4e l'Orénoque. Le luxe de la végétation aug-
mente d'une manière d#nt on a de la peine
■ Voyez, sur l'histoire physique de cette famille, mon ou-
vrage dé Distribut, geogr. plant. , p. 306-2 1 4. Avec le Bambusa
Utifolift, que M. fionpland a. décrit et figuré dans nos Plantes
éqtùtyyçiaies, Tora. I, p. 68, végètent, sur les rives du Cassi-
quiarç, Pariana/ftmpestris, Dufoureaglajbra, et de belles espèces
dftypericum en arbres.
* Simià chiropotes, nouvelle espèce. {Voyez mon Rec.
<*Ofo wofc f Tom. K, p. Si 3 y 3itf, S&8.)
^6 LlYftE VIII.
à se former une idée , même lorsqu'on est ac-
coutumé à l'aspect des forêts entre les tro-
piques. Il n'y a plus de plage ; une palissade
d'arbres touffus forme la rive du fleuve. On
voit un canal de 200 toises de large qui est
bordé de deux énormes murs tapissés de
lianes et de feuillages. Nous essayâmes souvent
d'aborder, mais sans pouvoir sortir du canot.
Quelquefois , vers le coucher du soleil , nous
longeâmes la rive pendant une heure pour
découvrir, je ne dirai pas une clairière ( il n'en
existe pas), mais un endroit moins fourré, où,
à force de coups de hache et de labeur , nos
Indiens pouvoient gagner assez d'espace pour
établir un bivouac de 12 ou i3 personnes.
Il nous étoit impossible de passer la nuit dans
la pirogue. Les mosquitos qui nous tourmen-
toient pendant le jour, s'accumuloient vers le
soir sous le toldo , c'est-à-dire sous le toit
couvert de feuilles de palmiers qui nous servoit
d'abri contre la pluie. Jamais nous avions eu les
mains et le visage plus enflés. Le père Zea,
qui s'étoit vanté jusque-là d'avoir , dans ses
missions des Cataractes , les moustiques les
plus grosses et les plus vaillantes ( las mas fé-
roces ) , convenoit peu à peu que les piqûres
des insectes du Cassiquiare étoient plus dou-
loureuses que toutes celles qu'il eût jamais
CHAPITRE XXIII. 77
senties. Au milieu d'une forêt épaisse , nous
éprouvâmes une grande difficulté de trouver
du bois pour faire du feu : car, dans ces ré-
gions équatoriales eu il pleut toujours , les
branches d'arbres sont si pleines de suc qu'elles
ne brûlent presque pas. Lorsqu'il n'y a pas de
plages arides , on ne peut gière se procurer
de ce vieux beis dont les Indiens disent qu'il
est cuit au soleil. D'ailleurs le feu ne nous
étoit nécessaire que comme moyen de défense
contre les animaux de la forêt : nous étions
dans une telle disette de vhres, que nous
aurions pu à peu près nous en passer pour pré-
parer nos alimens.
Le 18 mai, vers le soir, nous découvrîmes
un endroit où le bord du fleuve est garni de
Cacaoyers sauvages. La fève de ces Cacaoyers
est petite etamère : les Indiens de la forêt sucent
la pulpe et rejettent la fève qui est ramassée
par les Indiens des missions. Elle est vendue à
ceux qui ne sont pas très-délicats dans la fabri-
cation de leur chocolat, ce C'est le Puerto del
Cacao , disoitle pilote, c'est là que couchent
los Padres quand ils vont à l'Esmeralda acheter
des sarbacanes et des Juvia (les amandes savou-
reuses du Bertholletia). » Il n'y a cependant pas
cinq canots qui passent annuellement par le
Cassiquiarej et, depuis May pures, c'est-à-dire
^8 LITH TIII.
depuis un mois , nous n'avions rencontre ame
vivante sur les fleuves que nous remontions, si
ce n'étoit dans le voisinage le plus immédiat des
missions du sud du lac Duractumuni, nous
coucliâmes dans une forêt de palmiers. Il pleuvoit
à verse; mais les Potlios, les Arum et les lianes
formoicnt un treillis naturel si épais, que nous
nous trouvions à l'abri comme sous une voûte
de feuillage s. Les Indiensplacés au bord dufleuve
avoient établi, en entrelaçant des Heliconia et
d'autres Musacées, une espèce de toit au-dessus
de leurs hamacs. Nos feux éclairaient, à 5o ou
60 pieds de liant, le tronc des palmiers, les lianes
chargées de fleurs, et ces colonnes de fumée
blanchâtre qui montaient droit vers le ciel.
C'étoit un spectacle magnifique; mais, pour en
en jouir paisiblement , il auroit fallu respirer un
air libre d'insectes.
De toutes les souffrances physiques, les plus
décourageantes sont celles qui, uniformes dans
leur durée, ne peuvent être combattues que
par uni- longue patience. Il est probable que
M. Bonpland u recueilli , dans les exhalaisons des
Forêts du Cassiquiare , le germe de la cruelle
maladie à laquelle il a manqué succomber à
nuire arrivée à l'Augostura. Heureusement pour
lui et pour moi, rien ne nous faisoit présager le
danger qui le nieiiaçoil. La vue du fleuve et Ie
CHAPITRE XXIII. 79
bourdonnement des moustiques nous parois-
soient un peu monotones ; mais qitelque reste
de gaîté naturelle nous fit trouver des soulage-
mens au milieu de ces longs ennuis. Nous décou-
vrîmes qu'en mangeant à sec de petites portions
de cacao broyé sans sucre et enbuvant beaucoup
d'eau du fleuve, nous réussissions à chasser l'ap-
pétit pour plusieurs heures. Les fourmis et les
mosquitos nous occupoient plus que l'humidité
etle manque de nourriture. Malgré lesprivations
auxquelles nous avons été exposés pendant nos
courses dans les Cordillères , la navigation de
Mandavaca à l'Esmeralda nous a toujours paru
l'époque la plus pénible de notre vie en Amé-
rique. Je conseille aux voyageurs de ne pas
préférer le chemin du Cassiquiare à celui de
l'Âtabapo, s'ils ne sont pas très-avides de
voir de leurs yeux la grande bifurcation de PO*
rénoque.
Au-dessus du Caho Duractumuni, le Cassi-
quiare suit une direction uniforme du nord-est
au sud-ouest. C'est là que , sur la rive droite ,
on a commencé à fonder le nouveau village de
Yasiva. Les missions de Pacimona * , de Capi-
?ari et de Buenaguardia , comme le prétendu
fortin près du lac de Vasiva, ne sont que des
1 Cest peut-être sous ce nom qu'on a voulu indiquer Mai**
&Taca.
So LiVBE VIII.
fictions de nos cartes. Nous fûmes surpris 6&
voir combien, par l'effet des crues subites du
Cassiquiarc, les berges avoient été minées sur
les deux rives. Des arbres déracinés formoient
comme des radeaux naturels : à demi-enfoncés
dans la Vase, ils sont très -dangereux pour les
pirogues. Il est probable que si l'on avoit le mal-
heur de chavirer dans ces lieux inhabités, on
disparoîlrnit sans qu'aucun indice de naufrage
ne pût dire conuoUre où et comment l'on
aurOil péri. On upprendroit simplement et bien
lard sur les eûtes qu'un canot, parti de Yasiva,
n'a pas été vu , à cent lieues de là, aux missions
di-NaiilalIaihaiactdeSanr'crnandodeAtabapo.
Nous passâmes la nuit du 20 mai, la dernière de
notre navigation du Cassiquiare, près du point
de la bifurcation de l'Orénoque. IVous eûmes
quelque espoir de pouvoir faire une observation
astronomique; car des étoiles filantes d' une gran-
deur extraordinaire étoient visibles à travers
les vapeurs qui voiloient le ciel. ISous en con-
elùmes que Cette couche de vapeurs ne devoit
être que très-mince; car on n'a presque jamais
vu des météores de ce genre au-dessous d'un
11 unue. (leu\ dont la vue nous frappoitse diri-
gc oient vers le uord, etse suivoient à des inter-
valles île temps presque égaux. Les Indiens, qui
n'anoblissent guère par le langage les écarts de
CHAPITRE XXIII. 8t
imagination, nomment les étoiles filantes
Vurine ; et la rosée, la salive des étoiles K Les
nuages s'épaississdient de nouveau , et nous ne
Times ni les météores ni les véritables étoiles
que nous attendions impatiemment depuis plu-
sieurs jours.
On nous avoït annoncé que nous trouverions
à l'Ësmeralda les insectes encore ce plus cruels
et plus voraces » que dans ce bras de l'Oréno-
que que nous remontions : malgré cette attente,
nous nous livrions avec plaisir à l'espoir de cou-
cher enfin dans un endroit habité , et de faire
quelque exercice en herborisant. Notre satisfac-
tion fut troublée dans le dernier bivouac du
Gassiquiare. J'ose rapporter un fait qui n'est pas
<Fun grand intérêt pour le lecteur, mais que je
crois pouvoir consigner dans un journal qui
peint les incidens d'une navigation à travers un
pays si sauvage. Nous couchâmes au bord d'une
foret. Au milieu de la nuit, les Indiens nous
avertirent que l'on entendoit de très-près les
cris du jaguar, et que ces cris venoient du haut
des afrbres voisins. Telle est l'épaisseur des forêts
de Ce$ contrées qu'on y trouve à peine d'autre*
animaux que ceux qui grimpent sur les arbres ,
Comme les Quadrumanes, les Çercoleptes, les
' * Èit tannmaque , Chirique*thucura et Uftilpu-seitearè.
Relut» histon. Tom. 8. 0
LIVRE VIII
"Viverres et diverses espèces du genre Felis,
Comme nos feux étoient bien allumés, et que,
par l'ellet d'une longue habitude , on parvient à
se rassurer (je pourrois dire systématiquement)
sur des dangers qui ne sont pus chimériques,
nous fîmes peu d'attention aux cris des jaguars.
C'étoient l'odeur et la voix de notre chien qui
les attiroit. Ce chien ( de la race des grands
dogues ) commencoit d'abord à aboyer : quand
le tigre étoit plus près , il se mettait à hurler et
se caclioit sous nos hamacs comme s'il cherchoit
le secours de l'homme. Depuis nos bivouacs sur
les bords du Rio Apure, nous élions accoutumés
à ces alternatives de courage et de peur dans un
animal qui étoit. jeune, doux et extrêmement
caressant. Quelle fut notre peine, lorsque, le
matin, au moment de nous rembarquer, les
Indiens nous annoncèrent que le chien avoit
disparu! On ne pouvoit douter que c'étoient les
jaguars qui Pav oient enlevé. Peut-être, n'écou-
tant plus leurs cris, il s'étoit éloigné des feux du
côté de la plage ; peut-être n'avions-nous point
entendu le gémissement du chien, parce que
nous étions plongés dans le plus profond som-
meil. Il nous a été souvent affirmé par les habi-
tans des rives de POrénoque et du Rio Magdelena
que les jaguars les plus vieux (par conséquent
ceux qui ont chassé de nuit pendant de longues
CHAPITRE XXIII. 85
années ) sont assez rusés pour enlever des ani-
maux au milieu d'un bivouac, en leur àerrant le
cou pour les empêcher de crier. Nous atten-,
dîmes une partie de la matinée, dans l'espoir
que notre chien s'étoit égaré. Trois jours plus
tard nous revînmes à la même plage. Les cris
des jaguars se firent entendre de nouveau, car
ces animaux ont de la prédilection pour de cer-
tains lieux : mais toutes nos recherches furent
vaines. Le dogue qui nous accompagnoit depuis
Caracas, et qui, en nageant, a voit tant de fois
échappé à la poursuite des crocodiles f, avoit
été dévoré dans la forêt. Je ne fais mention de
cet incident que parce qu'il jette quelque jour
sur les ruses de ces grands chats à robes mou-
chetées.
Le 21 mai, nous entrâmes de nouveau dans
le lit de l'Orénoque , trois lieues au-dessous de
la mission de l'Esmeralda. 11 y avoit un mois
que nous avions quitté ce fleuve près de l'em-
bouchure du Guaviare. 11 nous restoit encore
75o milles a à naviguer jusqu'à l'Angostura, mais
c'étoit à la faveur du courant, et cette considé-
ration pouvoit adoucir nos peines. En descen-
dant les grands fleuves , on suit le thalweg* le
1 Voyez Tom. YI , p. 207.
v * De 960 toises ou a5o lieues marines. *
6*
*4 iivbe rin.
milieu du lit, où il y a peu de mosquitos; en
remontant, on est obligé, pour profiter des
remous et des contre-cou ran s , de se tenir près
du rivage où la proximité de la forêt et le détritus
des substances organiques, jetées sur les plages,
accumulent les insectes tipulaires ». Le point de
la célèbre bifurcation de l'Orénoque offre une
vue très-imposante. De liantes montagnes grani-
tiques s'élèvent sur la rive septentrionale. On
découvre de loin , parmi elles, le Maragtiaca et
le Duida. Il n'y a pas de montagnes sur la rive
gauche de l'Orénoque, à l'ouest et à l'est de la
bifurcation, jusque vis-à-vis l'embouchure du
Tamatnm». C'est là qu'est placé le rocher Gua-
raco , qu'on dit jeter des flammes de temps en
temps dans la saison des pluies. Lorsque l'Ore'-
noque n'est plus entouré de montagnes vers le
sud , et qu'il arrive à l'ouverture d'une vallée ou
plutôt d'une dépression qui aboutit au Rio
]Negro, il se divise en deux branches. Le tronc
principal ( le Itio Paragna des Indiens) continue
son cours vers l'ouest-nord-ouest, en contour-
nant le groupe des montagnes de la Parime; le
bras qui l'orme la communication avec l'Ama-
zone se jette dans des plaines dont la pente
générale est inclinée vers le sud, mais dont les
■ Orollana a fait la mémo observation dans l'Amazone. (Sou-
tkej, Toi». I,p. 618.)
CHAPITRE XXIII. 85
ylans partiels penchent dans le Cassiquiare vers
le sud-ouest, dans le bassin du Rio Negro y ers
le sud-est. Un phénomène, si bizarre en appa-
rence, et que j'ai vérifié sur les lieux, mérite
une attention toute particulière. 11 en est doutant
plus digne qu'il peut répandre quelque jour sur
des faits analogues que l'on croit avoir observés
dans l'intérieur de l'Afrique. Je terminerai ce
chapitre par des considérations générales sur le
système hydraulique de la Guyane espagnole, et
je prouverai , par des exemples tirés de l'ancien
continent, que cette bifurcation, qui a épouvanté
si long -temps les géographes, lorsqu'ils oM
tracé des cartes de l'Amérique , est l'effet d'un
concours de circonstances qui, pour être rares,
ne s'en présentent pas moins dans l'un et l'autre
hémisphère.
Accoutumés à ne considérer les rivières de
l'Europe que dans cette partie de leur cours où
elles sont renfermées entre deux lignes d&
faites , par conséquent encaissées dans des
vallées, oubliant que les obstacles qui inflé-
chissent les afïluens où les récipîens principaux
«ont plus rarement des chaînes de montagnes
que de foibles relèvemens de contre-pentes r
nous avons de la peine à concevoir l'existence
simultanée de ces sinuosités, de ces bifurcations^
ée ces communications des rivières du Nouveau?-
86 LITRE TIII.
Monde. Ce vaste continent est plus remarquable
encore par l'étendue et l'uniformité de ses
plaines que par l'élévation gigantesque de ses
Cordillères. Des phénomènes que nous obser-
vons dans notre hémisplière, sur les côtes de
l'Océan ou dans les steppes de la Bactriane ,
autour des mers intérieures de l'Aral et de la
Caspienne, se retrouvent en Amérique, à trois
ou quatre cents lieues de distance de l'embou-
chure des fleuves. Les petits filets d'eau qui
serpentent dans nos prairies (les plus parfaites
de nos plaines) peuvent offrir une foible image
de ces embranchera ens et de ces bifurcations;
m;iis, comme on dédaigne de s'arrêter à des
objets si petits, on esl plus frappé du contraste
que de l'analogie des systèmes hydrauliques
des deux mondes. L'idée que le Rhin pourroit
donner un bras au Danube , la "V istule à l'Oder,
la Seine à la Loire, paroît au premier abord si
absurde que, lors même que nous ne doutons
plus de la réalité de la communication entre
l'Orénoqueet l'Amazone, nous demandons en-
core qu'on nous prouve la possibilité de ce qui
existe.
En remontant par le delta de l'Orénoque vers
l'Angostura et le confluent du Rio Apure, on
laisse constamment à sa gauche la haute chaîne
des montagnes de la Parime. Cette chaîne, loin
CHAPITRE XXIII. 87
de former (comme l'ont admis plusieurs géo-
graphes célèbres ) un seuil qui sépare les deux
ï>assins de l'Orénoque et de l'Amazone, offre,
«tu contraire, sur son revers méridional, les
sources du premier de ces fleuves. L'Orénoque
(exactement comme l'Arno dans la célèbre
voltata entre Bibieno et Ponta Sieve ) décrit les
trois quarts d'un ovale dont le grand axe est di-
rigé dans le sens d'un parallèle. Il contourne un
groupe de montagnes qui , de ses deux revers
opposés , lui envoie également ses eaux. Depuis
les vallées alpines de Maraguaca, le fleuve
coule d'abord vers l'ouest et l'ouest-nord-ouest,
comme s'il devoit déboucher dans la mer du
Sud* puis, près du confluent du Guaviare,
il commence à incliner vers le nord , et suit
la direction d'un méridien jusqu'à l'embou-
chure de l'Apure qui est un second point de
rebroussement. Dans cette partie du cours,
l'Qrénoque remplit une espèce de gouttière
formée par la foible pente qui ^descend de la
chaîne très-éloignée des Andes de la Nouvelle-
Grenade et de la contre-pente extrêmement
courte qui se relève à l'est , vers la cote abrupte
des montagnes de la Parime. Cette disposition
du terrain est la cause de ce que les plus grands
affluens de l'Orénoque sont ceux de l'ouest.
Le récipient principal étant très-rapproché dest
88 livre rm.
montagnes de la Parime qu'il contourne du sucï
au nord (comme s'il devoit se diriger vers Por-
tocabello, aux côtes septentrional de Vene-
zuela), son lit se trouve obstrué par des rochers.
C'est lare'gion des Grandes-Cataractes : le fleuve»
en mugissant, se fraie un passage à travers les
contre-forts qui s'avancent vers l'ouest ; de
sorte que , dans le grand détroit terrestre l entre
les Cordillères de la Nouvelle-Grenade et la
Sierra Parime, les rochers qui bordent la rive oc-
cidentale appartiennent à cette même Sierra. Près
du confluent du Rio Apure, on voit l'Orénoque
changer une seconde fois, et presque subite-
ment, sa direction du sud au nord en une direc-
tion de l'ouest à l'est, tout comme on a vu le
confluent du Guaviare marquer le point où le
cours vers l'ouest se convertit brusquement
en une direction vers le nord. Dans ces deux
inflexions, ce n'est pas seulement l'impulsion des
eaux de l'affluent qui détermine la direction du
1 C'est une ouverture de 80 lieues de large, la seule par
laquelle les bassins réunis du Haut-Orënoque et de l'Amazone
Communiquent avec le bassin dit Bas-Ordnaque ou des Llanos
de Venezuela. Nous considérons celte ouverture géologique-
ment comme un ili'lrni! /mestrr, purée qu' elle donne lieu au
passage îles eaux courantes, et que, sans elle, la chaîne de la
Parime, qui s'étend de l'est à l'ouest comme les chaînes du
littoral de Caracas et de Malo-Grosso ou de Chiquilos , se
rattacherait immédiatement aux Andes de la Nouvelle-Grenade'
CHAPITRE XXIII. 89
récipient principal, c'est aussi une disposition
particulière des pentes et des contrepentes qui
influent à la fois et sur la direction des versans
ou rivières secondaires et sur celle de l'Oré-
noque. On chercherait en vain sur ces points
de rebroussement , si importans pour le géo-
graphe, quelques montagnes ou collines qui
empêchassent la grande rivière de continuer son
premier cours. A. l'embouchure du Guaviare ,
il n'en existe aucune; et, près du confluent de
l'Apure , la petite colline de Cabruta n'a certai-
nement pas influé sur la direction de l'Orénoque.
Ces variations de direction sont l'effet de causes
plus générales : elles résultent de la disposition
des grandes pentes qui composent la surface
polyédrique des plaines. Les chaînes de mon-
tagrçes ne s'élèvent pas comme des murs sur des
plans horizontaux : leurs massifs plus ou moins
prismatiques sont toujours supportés par des
plateaux, et ces plateaux se prolongent en pentes
plus ou moins inclinées vers le thalweg du fleuve.
C'est donc parce que les plaines se relèvent vers
tes montagnes que les fleuves vont si rarement
s? briser contre les montagnes, et qu'ils ressen-
tent pour ainsi dire l'influence de ces lignes de
fifUes à de très-grandes distances. Les géographes
<F*i ont étudié la topographie dans la nature , et
Çà ont exécuté des nivellemens sur le terrain ,
go LIVKË v m.
ne seront pas surpris de voir que , dans des
cartes dont l'échelle ne permet pas d'exprimer
des inclinaisons de pentes de 3° à 5°, rien n'in-
dique matériellement les causes des grandes
inflexions des rivières. Depuis le confluent de
l'Apure jusqu'à son embouchure sur la côte
orientale de l'Amérique, l'Orénoque court dans
un sens parallèle, mais contraire à celui de sa
première direction; son thalweg y est formé,
au nord, par une pente presque insensible qui
se relève vers la chaîne côtière de Venezuela;
au sud , par la contre-pente courte et rapide qui
s'appuie à la Sierra Parime. Par cette disposition
particulière du terrain, l'Orénoque entoure un
même groupe de montagnes granitiques au sud,
à l'ouest et au nord ; et, après un cours de 1 35o
milles (à 900 t.), il se trouve à 3oo milles de
son origine. C'est un fleuve dont l'emboucbure
est située, à a° près, dans le méridien de ses
sources.
Le cours de l'Orénoque, dont nous venons
de tracer rapidement le tableau , offre trois par-
ticularités bien dignes d'attention : i.° 1« cons-
tance avec laquelle il reste rapproché du groupe
de montagnes qu'il contourne au sud , à l'ouest
et au nord; 2.° la position de ses sources dans
un terrain qu'on croiroit appartenir aux bassins
du Rio JN'egro et de l'Amazone; 3.° sa bifurca-
CHAPITRE XXIII. 91
tion en envoyant un bras à un autre système de
rivières. D'après des idées purement théoriques,
on seroit tenté d'admettre que les fleuves , une
fois sortis des vallées alpines , aux sommets des-
quelles ils ont pris naissance, doivent s'éloigner
rapidement des montagnes , en suivant un plan
plus ou moins incliné dont la plus grande pente
est perpendiculaire au grand axe de la chaîne
ou de la ligne de faîtes principale. Une telle
supposition seroit contraire à ce que nous ob-
servons dans les plus majestueuses rivières de
l'Inde et de la Chine. C'est un trait caractéris-
tique1 de ces rivières de suivre, à leur sortie des
montagnes , un cours parallèle à la chaîne. Les
plaines dont les pentes se relèvent vers les mon-
tagnes prennent, à leur pied, des formes irrégu-
lières. Souvent la nature des roches feuilletées
et la direction des couches , parallèle à la di-
rection des grandes chaînes, peuvent être la
cause du phénomène que nous discutons ;
mais , comme le granité de la Sierra Parime est
presque toujours en masse et non stratifié, la
1 Ritter, Erdkunde , Tom. I, p. 248. Il ne faut pas con-
fondre avec ces rivières qui longent pendant quelque temps
une chaîne de montagnes , lorsqu'elles sont déjà parvenues dans
les plaines , d'autres rivières qui coulent dans des vallées lon-
gitudinales , et par conséquent aussi parallèles au grand axe
de la chaîne.
93 I. iv lit: vill.
proximité dans laquelle nous voyons l'Orénoque
suivre les contours de ce groupe de montagnes
indique une dépression du terrain qui tient à un
phénomène géologique plus grand, à une cause
qui est peut-être liée à la formation même des
Cordillères. Dans les mers et les lacs intérieurs,
les endroits les plus profonds sont ceux où les
côtes sont les plus élevées et les plus abruptes,
lin descendant l'Orénoque , de l'Esmeralda à
l'Angostura, on découvre toujours ( que l'on
navigue vers l'ouest, vers le nord ou vers l'est),
sur une distance de 200 lieues, à la rive droite ,
des montagnes très-élevées; à la rive gauche,
des plaines qui s'étendent à perte de vue. La
ligue des plus grandes profondeurs , les maxima
de dépression , se trouvent par conséquent au
pied même de la Cordillère , sur les contours
de la Sierra Parime.
Une autre particularité qui nous frappe au
premier abord dans le cours de l'Orénoque,
c'est que le bassin de cette rivière paroît se con-
fondre primitivement avec le bassin d'une autre
rivière, celui de l'Amazone. En jetant les yeux
sur la carte, on voit le llaut-Orénoque traverser
de Test à l'ouest la même plaine que l'Amazone
parcourt dans un sens parallèle, mais contraire,
savoir de l'ouest à l'est. Cette identité Je bassin
u'est qu'apparente :il ne faut point oublier qua
CHAPITRE XXIII. g3
les grandes surfaces de terrain, que nous appelons
des plaines , ont leurs vallées comme les mon-
tagnes. Chaque plaine est composée de différens
systèmes de pentes alternatives f, et ces systè-
mes se trouvent séparés par des arêtes ou faites
secondaires que leur peu d'élévation rend presque
insensibles à nos yeux. Une plaine continue et
couverte de forêts remplit le vaste espace entre
les 5pt de latitude boréale et les i4° de latitude
australe, entre la Cordillère de la Parime et
celle de Chiquitos et du Brésil2. Jusqu'au paral-
lèle des sources du Rio Terni 3, sur une surface
de ao4,ooo lieues carrées 4, toutes les eaux se
rendent au récipient principal de l'Amazone j
mais , plus au nord , par une disposition particu-
lière du terrain, sur une surface qui n'a pas
i5oo lieues carrées, un autre grand fleuve y
FOrénoqiie , forme un système hjdraulique
particulier. La plaine centrale de l'Amérique du
Sud comprend par conséquent deux bassins de
rivières, car un bassin est l'ensemble de toutes
les surfaces de terrains circonvoisins dont les
lignes de plus grande pente aboutissent au thal-
1 Des pentes qui sont inclinées dans des sens opposé* &
Tègard de l'horizon.
a Voyez Tom. VI, p. 57 ; Tom. VII, p. 41.
*' Lat«knr. a* 45',
ê 9*dkoê dix fins plus grande que cette de la France.
C)4 LIVRE VIII.
weg, c'est-à-dire à la dépression longi tudinale qui
forme le lit du récipient principal. Dans le court
espace entreles 68° et 700 de longit., l'Orénoque
reçoit les eaux qui découlent de la pente mé-
ridionale de la Cordillère de la Périme : mais
les alïluens ■ qui surgissent à cette même pente,
à l'est du méridien de 68°, entre le Mont Ma-
raguaca et les montagnes de la Guyane portu-
gaise, parviennent à 1 Amazone. C'est donc sur
une longueur de 5o lieues seulement que, dans
cette immense vallée équatoriale , des plans
situés immédiatement au pied de la Cordillère
de la Parinie ont des lignes de plus grande
pente qui conduisent hors de la vallée, d'abord
au nord , et puis vers l'est. La Hongrie a nous
offre un exemple analogue et très-remarquable
' LePadnvirict le Rio Branco { affluons du Rio Ncgro); le
Rio Trombctns , le Gmupntulia et le l'uni qui tombent, immé-
diatement (buis l'Amazone. Ces rivières , appartenant toutes à
un même bassin , n:iis>i'iil. du lu cou Li un ni lu il de lu Cordillère
de la Parime , ù l'est des sources de l'Orénoque , là où celte
Cordillère se prolonge par lu Sierra l'acaruimo { point de par-
tage des eaux du Rio Branco et du Rio Cnrony) vers les
montagnes des Gnyancs (i-ançoise et portugaise, c'esl-à-dire
vers les sources de l'Essequebo el de l'Oyapoc.
3 Les Carpathes, que l'on représente généralement comme
une cbaîne de montagnes imii iiiteiTomjiue entre 1.1 Pologne et
la Hongrie , ne forment que des groupes élevés et liés entre eux
par des plutcuux de deux ou trois cents luises de heuteur. C'est
ainsi que le groupe du Taira, auquel appartient le Pic de
CHAPITRE XXIII. g5
de fleures qui , naissant au sud d'une chaîne de'
montagnes , appartiennent au système hydrau-
lique de la pente septentrionale. Le partage
d'eaux entre la Baltique et la mer Noire se
trouve au sud du Tatra , un des groupes de
montagnes des Carpathes , entre Teplicz et
Ganocz , sur un plateau qui n'a que trois cents
toises d'élévation. Le Waag et le Hernad cou-
lent au sud vers le Danube , tandis que le
Poprad contourne le groupe de Tatra à l'ouest,
et se jette, avee le Dunajetz, vers le nord,
dans la Vistule. Le Poprad qui , par sa position,
paroîtroit appartenir aux affluens de la mer
Noire , se dégage en apparence de leur bassin
et mêle ses eaux à celles de la Baltique.
Dans l'Amérique du Sud , une plaine im-
mense contient le bassin de l'Amazone et une
portion du bassin de l'Orénoque ; mais , en
Allemagne , entre Melle et Osnabrûck , nous
avons l'exemple rare d'une vallée extrêmement
étroite qui réunit deux bassins de petites ri-
Lomnitz de i32o toises de hauteur, se termine brusquement
à Test, tandis qu'il se réunit, vers l'ouest, par une arête très-
bassse , au groupe du Tatra qui n'a que 900 toises d'élévation
absolue. Le Dunajetz, qui naît au nord du Tatra, reçoit le
Poprad qui vient de la pente méridionale du même groupe : le
Waag, qui naît au sud, reçoit l'Arva qui vient de la pente
septentrionale. Voyez la grande Carte de Hongrie par Lipski
et fVahlenberg, Flora Carpath, p. xxxm et nx.
p,6 LIVRE VU.
-vières indépendantes l'une de l'autre. L'Else
et l'Haase ont d'abord un cours iff«w*wJi4 et
parallèle du sud au nord ■ *»*"' ,..iimt dans
la plaine , Us divergent' et à l'ouest , et
s'unissent à deux sjstè; vs hydrauliques en-
tièrement duTérens , celui de Werra et de
l'Eins.
J'en viens à la troisième particularité que
l'on observe dans le cours du Haut-Orénoque,
à cette bifurcation dont l'existence avoit e'té
révoquée en doute au moment de mon départ
pour l'Amérique. Cette bifurcation {divergium
amnis) se trouve , selon les observations as-
tronomiques ■ que j'ai faites à la mission de
1 Ces observations ont été de quelque importance, parce
qu'il ii en ut' autre n'a jamais été feîle dans un point plus central
de l'Amérique du Sud , au nord de l'cqualeur. Dans la nuil du
î'i mai, j'ai oliseiiè les passages par le méridien de a de la
Croi* et B du Centaure. Le premier donne, pour la latitude de
la mission de l'Esmeralda, 3" 1 1' 8"; le second, 5° io' 5a".
Sir angles horaires du soleil , dont aucun ne difleroit de plus
de \",i de la moyenne, fixent, d'après le chronomètre , la
longitude de la mission à 6B° a5' 19". Comme la marclie de
l'iiorloge a pu être vériliéc par le double passage des Grandes-
Cataractes et de la bouche de l'Apure , et comme le retard
diurne a été' extrêmement uniforme (entre San Fernando de
Alnliapo et Maypurcs , par 24° et 'S)" de température , dé aS",5;
entre San Fernando de Atabapo, le RioNegro, le Cassiquinre
el l'Esmeralda, par as° à ;>(« de température, de a;",g), on
peut r< Q^rdBr le point central de l'Esmeralda comme suffi-
CHAPITRE XXIII. gj
l'Esmefalda , par 3° io/ de latitude boréale , et
68° 5if*^Mft|lgitude à l'ouest du méridien de
Paris.^*» i , ^anft Intérieur de l'Amérique
méridionale ce ^ *h£us trouvons sous toutes
"'MB.
samment bien déterminé. On le peut d'autant plus que mes
longitudes chronomé triques de lin teneur sont appuyées sur
Cumana et Caracas , deux points de la côte où j'ai observé des
satellites de Jupiter , des distances lunaires et une éclipse de
soleil. Les cartes qui ont paru avant la publication de mes obser-
vations de TOrénoque offrent des positions qui pèchent par
excès vers F est et le sud. D'An vil le seul , par un heureux tâton-
nement , a voit mieux vu que ceux qui Font suivi. Comme les
géographes différaient jadis beaucoup dans les longitudes ab-
solues qu'ils assignoient aux points d'attérage ( à la Barbade ,
à lîle de la Trinité ou à Cumana) , j'ai réduit , dans le tableau
suivant , les longitudes au méridien du château Saint- Antoine
de Cumana t
ESMERALDA.
long. oc. i° 537 d'après des observ. astron*
oc. 2° 19/ D'Anville.
or. o° i5' La Cruz Olmedilla.
or. o° i87 Surville et Caulin.
or. o° 8; Faden.
oc. o° 8' Buache.
Les cartes espagnoles , rédigées sur les matériaux rapportés par
l'expédition de Splano, admettent 3° 44' pour la différence des
méridiens de l'Esmeralda et de San Fernando de Atabapo,
mais il n'y en a que 2^7.' Ces mêmes cartes placent TEsme-
ralda à 1 1° 557 de Cayenue ; la véritable distance est de 1 3° 48'.
{Voyez, pour les fondemens de ces calculs, le Rec. d*Obs.
astron. que j'ai publié , conjointement avec M. Oltmanns ,
Tom. I , p. '2uZ et. 261- 2-; 8. ) Ces remarques suffisent, je pense,
pour faire entrevoir à ceux qui s'occupent de géograrHie astro*
Relut, hist.tom. 8. '7
lat
3°
11'
ic
•58'
3°
4c/
3°
38'
3°
28'
3°
38'
gS LIVRE vin.
les zones, le long des côtes. Des considérations
géométriques très-simples nous font entrevoir
que lu configuration du sol et l'impulsion des
aiîluens modifient la direction des eaux cou-
rantes d'après des lois stables et uniformes. Les
deltas sont l'effet d'une bifurcation dans la
plaine d'un littoral; et, en les observant avec
soin , on trouve quelquefois , près de cette bi-
furcation océanique, des communications avec
d'autres rivières dont les brandies sont voi-
sines. Or, partout où, dans l'intérieur des con-
tinens , on rencontre une surface unie comme
celle du littoral, les mêmes phénomènes doivent
se répéter. Les causes qui produisent des bi-
furcations près de l'embouchure d'un grand
fleuve , peuvent en faire naître aussi près de
ses sources et dans son cours supérieur. Trois
circonstances y contribuent principalement :
les ondulations extrêmement petites d'une
plaine qui renferme à la Ibis deux bassins de
rivières , la largeur d'un des récipiens prin-
cipaux , et la position du thalweg au bord
même de la limite des deux bassins.
Si la ligne de plus grande pente passe par un
nomique , que j avi>i« quelque^ iiii.it il s tl>' regarder comme trèa-
néc essai ces au peri'eclionnemenl (les caries de l'Amérique les
observations ailrouoiuiqiK.'s laites sur les rives Uu Haut-Oré-
aoque, du Cassiquiare et du Rio Negro.
CHAPITRE XXIII. 09
point donné, et si, indéfiniment prolongée,
elle ne rencontre pas la rivière , ce point
( quelle que soit sa proximité au thalweg) n'ap-
partient guère au même bassin. Dans des bassins
limitrophes , nous voyons souvent les affluens
d'un récipient naître tout près d'un autre réci-
pient, entre deux affluens tributaires de celui-ci.
Ces rapports particuliers de coordination que
Ton observe dans des pentes alternatives don-
nent aux limites des bassins des formes plus ou
moins sinueuses. Le sillon longitudinal ou
thalweg ne se trouve pas nécessairement dans
le milieu du bassin ; il n'occupe même pas tou-
jours les parties les plus basses, car ces parties
peuvent être environnées d'arêtes qui em-
pêchent que les lignes de plus grande pente y
arrivent. C'est l'inégale longueur des affluens
qui aboutissent aux deux rives d'un fleuve ,
qui nous fait juger, avec assez de justesse,
de la position du thalweg par rapport aux li-
mites du bassin. Lorsque le récipient principal
se rapproche d'une de ces limites , lorsqu'il
coule près de l'arête qui fait la ligne de par-
tage entre les deux bassins , la chance d'une
bifurcation est la plus grande. La moindre dé-
pression de cette arête peut alors causer le
phénomène que nous discutons, à moins qu'une
vitesse déjà acquise ne retienne le fleuve entier
7*
100 I.ÏVR E V III. ,
dans son lit. Quand l;i bifurcation a lieu , la li-
mite des deux bassins traverse longitudinale-
ment le lit du récipient principal, et une partie
du thalweg de a renferme des points dont les
lignes de plus grande pente conduisent au
thalweg de b. Le bras qui se sépare ne peut
plus revenir vers a; car un filet d'eau qui,
une fois, est entré dans un bassin, ne peut
plus s'en dégager sans avoir passe par le lit de
la rivière qui en reunit toutes les eaux.
11 reste à examiner comment la largeur d'une
rivière favorise , à circonstances égales , la
chance de ces bifurcations qui , semblables aux
canaux à points (la portage ', présentent , par
la disposition naturelle du terrain , une ligne
navigable entre les bassins de deux rivières
voisines. En sondant une rivière dans une coupe
transversale , un observe que son lit est ordi-
nairement composé de plusieurs sillons de pro-
fondeurs inégales. Plus une rivière est large,
plus ces sillons sont multipliés: ils conservent
même, à de grandes distances , un parallélisme
plus ou moins parfait. Il en résulte que la plu-
' Dans les canaux creusés par lu ni.iin de l'Iiumme . la ligne
défaites est placée entre lea deus récipien* ; an contraire , dans
la ligne défaillit ou l'nrctc du pai!a-e coupe Icuiçilud mate-
rnent le lii d'una dev deus rivières.
CHAPITRE XXIII. 101
part des fleuves peuvent être considérés comme
composés de plusieurs canaux très-rapprochés ,
et qu'une bifurcation se forme lorsqu'une pe-
tite portion de terrain qui avoisine la rive , est
plus basse que le fond d'un sillon latéral *.
D'après les circonstances que nous venons
d'exposer, les bifurcations des fleuves ont lieu
ou dans un même bassin , ou sur l'arête de
partage entre deux bassins. Dans le premier
cas , ce sont ou des bras 2 qui rentrent dans
la thalweg dont ils se sont séparés à une dis-
tance plus ou moins grande , ou des bras 3 qui
■ Voyez le Mémoire d'Hydrographie, que j'ai publié, en
1810, dans le Journal de ï École polytechnique > Tom. IV,
p. 65-68.
3 Près du récipient principal , le rapport entre les pentes
alternatives de différens ordres est généralement tel que les bras
ne s'éloignent pas beaucoup. La grande île sur laquelle est placé
le village de Morales a cependant 3 à 4 lieues de large entre le
récipient principal du Rio Magdalena et le brazo de Ocana.
3 Voyez mes cartes du Rio Apure et du Rio Magdalena. Le
Guaricoto sort de l'Apure pour s'unir à la Portuguesa qui est un
affluent de l'Apure. C'est ainsi que le Cano de Lobo se sépare
du Magdalena pour tomber dans le Cauca. ( Voyez , sur un
embranchement analogue entre l'Amazone et le Jupura,
Tom. VII, p. 459.) Comme nos cartes n'indiquent généralement
pas la direction du cours des eaux , on prend souvent , d'après
la simple inspection du tracé, pour un delta dajfluens le
terrain contenu entre différentes branches de rivières , dont les
supérieures enlèvent de l'eau au récipient principal , tandis,
que les inférieures lui en donnent.
. &* Aw «fcn«n '. Quel*
tf&trÀ* att&w ee sont des delUt famé* , soit à
r< wlwwnfallif de* fleure* dms les mers, soit
M& du 'Vrtiflueot arec un autre fleure. Lors-
<i»p l* bifurcation te fait sur la limite de deux
b**si»s f «t que cette limite passe par le lit
même du récipient principal , le bras qui
hi-\n\-;ni: établît une communication hydrau-
lique entre deux systèmes de rivières, et fixe
d'autant plus notre attention qu'il est plus
large et plus navigable. La largeur du Cassi-
quiarc lurpiusse deux à trois fois celle de la
Si-un- »res 'lu Jardin des Hantes ; et, pour
prouver combien ce fleuve est remarquable,
nous (■appellerons * qu'en cherchant avec soin
■ 11 y u, i" des i/i-lt/is nci'aniques , com me aux embouchure*
<ln rOiclmn|ue, iln llici Miigdnk'11,1 , du Gange; s" des deltas au
i'iii.l ilii mil • inti'i-irmi'S, rumine n; u s de l'Oxus el du Sinon ou
Sir! '" <!••* ■'''""■> ita0ueiu, comme ceux à l'embouchure de l'A-
|im,i' , <U< I ,\ï«ui\. rt du IUii Brimai. Lorsque plusieurs rivières
nv.uiiljii r* 11 in i vuisinr.it dt* iMtas iT afjluens , il arrive dan*
l'intoriaur d«i lare
ont re que l'on
observe sur le littoral.
pï.S tien JWfcM t'.'tiifi
fm-t : le* Liant.
if* les plus rapprochée»
- ««*!«« I«
* ennv, ellbmi
-nt ua réseau de rivières
.,n'.M, , tir 1. p,m, ;
w omioîtn* da
is le temps des grandes
iitMhUiHtm Sur ou *
rahrancbemeni
ïtraordinaire à contre-
i plu* haut . p. V
■i il . fr iltgne J<- cimpietjiiedeî communication!
tjmttM* .!<- nut'jis ioJcpfiiJuilcs [ c'esl-4-diie de
i- Snn ImiM r mbouchurw dans rOcéaa ) .
CHAPITRE XXIII. I03
des exemples dç bifurcations dans i'inte'rieur
des terres, même parmi des versans beaucoup
N moins considérables , on n'en a trouvé jus-
qu'ici , avec quelque certitude , que trois ou
quatre. Je ne citerai pas les embranchemens
des grands fleuves de l'Indo-Chine , les canaux
naturels qui semblent réunir les fleuves d'Ava
et de Pegu l comme ceux de Siam et de
et je suppose que ces communications ont lieu loin du littoral ,
par le moyen d'un bras qui sort d'un des récipiens principaux
pour se jeter dans l'autre , soit immédiatement , soit en se réu-
nissant à un affluent. J'exclus par conséquent : les bifurcations
ou deltas océaniques; les rameaux que, près des côtes, un
fleuve envoie à un autre fleuve dont l'embouchure dans la mer
est très-rapprochée de la sienne ; les exemples très-nombreux de
communications qu'on observe dans l'intérieur des terres,
entre deux affluens d'une même rivière; enfin les lacs ou ma-
récages placés sur une ligne de Jattes ou arête entre deux
bassins , et donnant , comme les étangs de Longpendu en France
(Brisson, dans le Journal de T École polyt.x Tom. VII,
p. 280 ) , comme le lac de Lessoe en Norwêge ( Buch , Voyage
en Laponie, Tom. I, p. 182), comme les lacs et les ma-
récages des gouvernemens d'Olonetz et de Penne en Russie , et
ceux des steppes (Pampas) de la Patagonie , des eaux à deux
systèmes de rivières indépendantes les unes des autres.
1 L'Anan paroît former , à cent lieues des côtes , d'après les
recherches de M. Dalrymple , un canal semblable au Cassi-
quiare , entre le Mei-Kong ou Gombodja et le Menam ou fleuve
de Siam. Les communications entre le grand fleuve d'Ava ou
Irawaddy et le Sitlang ou Martaban (rivière du Pegu?) ne me
paroissent ducs qu'à un déversement de quelques lacs , à un
j>oint de partage placé entre les deux bassins , loin du lit des*
Catnbodja ; le mode de ces communications
n'est pas suffisamment éclairai. Je me bornerai
à rappeler un phénomène hydraulique que les
belles cartes de Norwège du baron d'fler-
mclin ont t'ait connoître dans le plus grand
détail. En Laponie , la îivière de Torneo envoie
un bras ( le Tàrendo-Elf } au Calix-Ëlf qui
forme un petit système hydraulique séparé. Ce
Cassiquiare de la zone boréale n'a que 10 à
12 lieues de long; mais il fait, de tout le terrain
qui avoisine le golfe de Bothnie, une véritable
île fluviatile. M. de Buch ' nous apprend que,
deux récipiens principaux. ( Voyez la grande: Carte cfMie de
M. Arrowsmith , de 1818 , cl une discussion judicieuse sur le
cours des Heures de l'empire du Birmans, dans Malte-Brun,
Ge'ogr..Toni.IV, p. 170, igo.jUn ]>arta£<.-<l'r:ati analogue paroit
furmei", pri-s de Ja^lied(.'rp'.nii' . mu: remniiinication estraordi-
naire entre deux grauds Meuves de l'Iudostan : le Mahanuddy
cl le Gudavery. M. Bowdicli , dans la relation de son Voyage
aux AshanUes (p. 1S7 , 484)- a annoncé récemment une
double bifurcation du Niger . d'upi-rs laquelle lu Quolla com-
iiiuniiriicroit avec le Rio Congo ou Zaire. Ce rovageur pense
qu'un bras du Quolla se dirige vers le sud-ouest sous le nom
d'Ogooawai , et que cet Ogociawai. près d'Adjooniba , se di-
vise de nouveau, en formant à l'ouest le Neuve Assazee qui dé-
Jxiuchc près du cap Lopez, et , à l'est, près de Tanyau. un
affluent du Congo.
' Voyage en Nnrwège, Tom. TI. p. '•^7. T. a France méridio-
nale offre, mais j peu i]e'li*L:i[iied[-bi Méditerranée, un exemple
de bifurcations semblables à celles du Cassiquiare et du Cono-
richile. Voyez, sur la grande carie de Cassinî, l'embran-
CHAPITRE XXI1Ï. 105
pendant long-temps , l'existence de ce canal
naturel a été niée tout aussi obstinément que
celle d'un bras de l'Orénoque qui va au bassin
de l'Amazone. Une autre bifurcation , et qui
est plus digne d'intérêt à cause de l'ancienne
communication des peuples du Latium et de
l'Etrurie , paroît avoir eu lieu jadis près du lac
de Trasimène. L'Arno, dans la célèbre voltata
qu'il fait au sud , à l'ouest et au nord , entre Bî-
bieno et Ponta Sieve , se divisoit, près d'Arezzo,
en deux bras , dont l'un alloit à la mer par
Florence et Pise , comme aujourd'hui, et dont
l'autre , après avoir suivi le Val de Chiana ,
mêloit ses eaux au Tibre, soit immédiatement,
soit après les avoir confondues avec celles de
la Paglia. M. Fossombroni a fait voir com-
ment , dans le moyen âge , par l'effet des
attérissemens , il 's'est formé un point de par-
tage dans le Val de Chiana , et comment la
partie septentrionale de XArno Teverin coule
aujourd'hui (à contre-pente) du sud au nord,
du petit lac de Montepulciano dans l'Amo *.
chement extraordinaire entre la Sorgue, la Louvèze et la
rivière de Vesque , près d'Avignon et de Monteux.
' Carie d Italie de Bâcler Dalbe , n.** 18 , 2 3 , 24. Fossom-
broni, Memoria idraulica sopra la Val di Chiana, 1789,
p. 17. Prony, sur le système hydraulique d'Italie, dans le
Journal de l École polytechnique , Tora. IV, p. 62.
106 LIYRE V III.
Le sol classique de l'Italie renfermoit donc,
parmi tant de prodiges de la nature et des
arts , une de ces bifurcations dont les forêts du
Nouveau-Monde nous of Tient un autre exemple,
sur une échelle beaucoup plus grande.
On m'a souvent demandé , depuis mon retour
de l'Orénoque, si j'inclinais à croire que le
canal du Cassiquiare serait bouché par des
uttérissemens successifs, et si je ne pensois pas
que les deux plus grands systèmes de rivières
de l'Amérique équiuoxiale parviendroient,
dans la suite des siècles, à s'isoler entièrement.
M'étant imposé la loi de ne décrire que des
faits, et de comparer les rapports qui existent,
eu diflerens pays, entre la configuration du
sol et le cours des eaux, je dois éviter tout ce
qui est purement hypothétique. Je rappellerai
d'abord que le Cassiquiare, dans son état ac-
tuel, n'est pas, comme disent les poètes du
Latiuni, placîdus ot mittssimus amnis : il ne
ressemble guère à cet cri-ans tanguida Jîumine
Cocjtus, puisque, dans la majeure partie de
son cours , il a l'excessive vitesse de G à 8 pieds
par seconde. 11 n'est donc pas à craindre qu'il
comble entièrement un lit qui a plusieurs cen-
taines de toises de largeur. L'existence de ce
bras du Haut-Orénoque est un phénomène*
hop grand pour que les petits changement
CHAPITRE XXIII. I07
que nous voyons s'opérer à la surfarce du
globe, puissent le faire disparaître , ou même
le modifier considérablement. Nous ne nierons
point, surtout lorsqu'il s'agit de rivières moins
larges et douées d'une très-petite vitesse,
qu'il existe, dans tous les versans, une ten-
dance générale à diminuer leurs embranche-
mens et à isoler leurs bassins. Les fleuves les
plus majestueux, en examinant les faces
abruptes des coteaux ou berges éloignés, ne
nous paraissent que de petits filets d'eau errant
dans des vallées qu'ils n'ont pu creuser eux-
mêmes. L'état de leur lit actuel nous rappelle
suffisamment la diminution progressive des
eaux courantes. Partout nous voyons les traces
d'anciens bras desséchés et de bifurcations *
dont il reste à peine quelque document histo-
rique. Les difFérens sillons, plus ou moins
parallèles, qui composent les lits des fleuves
de l'Amérique, et qui les font paroître beau-
coup plus riches en eau qu'ils ne le sont effec-
tivement, changent peu à peu de direction; ils
s élargissent et se confondent par l'érosion
des arêtes longitudinales qui les séparent. Ce qui
fcétoit d'abord qu'un bras devient bientôt le
1 Celles du Gihon (Ritter, Geogr., Tom. II, p. 665-
&)3) et du Nil, près de l'ouverture du Fayoum Rozière ,
Oonst. pfys. de t Egypte, p. 3a-53; Girard, Vallée de tE*
ïo8 1.1 vue v il t.
seul récipient; et, dans (les versans qui oui
peu de vitesse, les bifurcations ou embran-
cliemens en Ire deux systèmes hydraubques
disparaissent de trois manières , soit parce
que le déversoir ou canal communiquant en-
traîne dans son bassin toute la rivière bifurques,
soit parce que le canal se bouche par des at-
terissemens là où il sort du récipient principal,
soit enfin parce qu'au milieu de son cours il
se forme une arête transversale, un point de
partage qui donne une contre-pente ' à la
partie supérieure, et fait refluer les eaux dans
une direction opposée. Les pays très-bas et
sujets à de grandes inondations périodiques ,
comme la Guyane en Amérique et le Dar-Saley
ouBaghermi3 en Afrique, nous font entrevoir
combien ces communications par des canaux
naturels peuvent avoir été jadis plus fré-
quentes qu'elles ne le sont aujourd'hui 3.
Après avoir considéré la bifurcation de l'O-
rénoque sous le rapport de X Hydrographie
* C'est le e;is aujourd'hui dam l'Amo Tererin , entre Chi"sl
et Citta délia Pievc dans le Val de Chiaua.
' Au sud-est de ltornou et du lac jNou , dans la partie i"
Suuiliiu où, tVapi'ès les dernières nolio'is acquises par tuon
infortune ami, M. Hildiic, le Xigor icroil lu Shary et se jette
dans le Nil blanc.
' Voyez, sur les communications qui existent encore te"1"
poiaii eiiunl h I f'-| jr>fjm: îles ^ratub's pluies entre le bassin «u
fleuve Saint-Laurent et celui du Missîssipi , Tnm. V,p. tSh
CHAPITRÉ: XXIII. IO9
comparée, il me reste à exposer succincte-
ment l'histoire de la découverte de ce phéno-
mène extraordinaire. Il en a été de la com-
munication de deux grands systèmes de ri-
vières comme du cours du Niger vers l'est. Il
a fallu découvrir plusieurs fois ce qui pa-
roissoit, au premier abord, contraire à l'ana-
logie et à des hypothèses reçues. Lorsque des
voyageurs avoient déjà reconnu le mode de
communication de l'Orénoque avec l'Ama-
zone , on ré voquoit encore en doute , et
à plusieurs reprises , la possibilité du fait.
Une chaîne de montagnes, que le géographe
Hondius avoit imaginée à la fin du seizième
siècle pour séparer les bassins des fleuves,
fat admise et niée tour à tour. On ou*
blioit que l'existence de ces montagnes ne
prouveroit pas d'une manière absolue la sé-
paration de deux systèmes hydrauliques,
puisque les eaux se sont ouvert des passages
a travers la Cordillère des Andes et la chaîne
de l'Himalaya *?la plus élevée du monde connu.
d sur l'inondation d'un mois par lequel un moine du Choco a
]tâmi la mer du Sud à l'Océan atlantique , mon Essai polit. r
Tom.I,p. a5.
4 Le Sutledge , le Gogra , le Gunduk , FArun , le Teesla et le
Buramputer passent par des vallées transversales , c'est-à-dire
Perpendiculaires au grand axe de la chaîne de l'Himalaya.
LIVRE
On auirmoit, et non sans raison, que des
voyages, qu'on avoit ditexécutés avec le même
canot, n'étoient guère une marque certaine
que la navigation n'avoit pas été interrompue
par des portages '. J'ai pu vériiïer par moi-
même toutes les circonstances de cette bifur-
cation si long-temps contestée; mais je suis
loin de blâmer les savans qui, guidés par un
noble zèle dans la recberclie de la vérité, ont
bésité d'admettre ce qui ne leur paroissoit pas
suffisamment éelairci.
Comme la rivière des Amazones a été fréquen-
tée par les Portugais et les Espagnols bien avant
que le Haut-Orénoque ait été connu à ces
nations rivales, les premières idées vagues de
l' embranchement de deux, fleuves sont venues
en Europe de L'embouchure du Rio INcgro. Les
ContjuisLidvres et plusieurs historiens, comme
Herera, l'Yav Pedro Simon et le père Garcia a,
Toutes ces rivière* brisent \r.u conséquent In chaîne, comme
l'Amazone, le Patlie et le l'astaza brisent la Cordillère de*
Andes. fryeiTora. VU, p. fo.
' Ces unêines doutes sur l'existence de quelques portages,
)à où d'autres géographes supposent une communication par
eau , ont clé élevés récemment à l'égard de la communication
problématique du Niger avec le Nil, et, ce qui est plus cilraor-
diuairc encore , à l'égard du détroit de Ucriog et du voyage du
Cosiirmc Uescliuew.
3 Fri'y Gregario Garcia ( Origen de Içs Indios , Katencia ,
CHAPITRE XXIII. 111
Confondirent , sous les noms de Rio Grande et
des Mar dulce (grande rivière, mer d'eau douce),
VOrénoque et le Maragnon. Le nom du premier
de ces fleuves ne se trouve pas même encore sur
la fameuse carte de l'Amérique de Diego Ribero,
construite en 1 529. Les expéditions d'Orellana
(i54o).et de Lope de Aguirre ( l56o) ne four-
nirent aucune connoissance sur la bifurcation
de l'Orénoque; mais la rapidité avec laquelle
Aguirre avoit atteint l'île de la Marguerite, a
fait croire long-temps qu'au lieu de sortir par
une des grandes bouches de l'Amazone, il étoit
parvenu à la mer par quelque communication
intérieure des rivières x.Le jésuite Acuna a sou-
tenu cette hypothèse , qui n'est pas conforme
aux résultats des recherches que }'ai faites dans
les ouvrages des premiers historiens de la con-
quête3, ce Comment croire, dit ce missionnaire,
*
1607 1 pag* i65 ) dit avoir appris d'un moine , qui avoit eu
h malheur de se trouver à la suite de Pedro de Ursua et
du tyran Lope de Aguirre , a que le Maragnon , après avoir tra- .
versé les grandes plaines (Ilanos) du Dorado et des Amazones,
débouche vis-à-vis des îles de la Marguerite et de la Trinité. »
(Voyez aussi Herera, Tom. I , Cap. vin, p. i/\ , et Frajr Pedro
Simon, not. a, Cap. vn).
1 Voyez Tom. II, p. 276 ; Tom. V, p. a33,3i3, Tom. VII,
p. 395.
3 Acuna , Nuevo discubrimiento del Rio de las Amazonas ,
Madrid^ 1641. La comparaison (p. 3a ) de la^ distance de l'O*
que Dieu auroit permis qu'un tyran eût des
succès, et qu'ilfitlabelle découverte de l'embou-
chure du Maragiion.w Açuiïa suppose qu'Aguirre
rénoque el de 1» Roca de Dragos au\ embouchures du Rio de
Felipe et du Maraguon , semblerait prouver qu'Acuna place le
Rio de Felipe un peu au nord-ouest du cap Word; tandis
que, dans un autre endroit (p. i) , il dit qu'Aguirre est "sorti
du Maraguon par «un liras, vis-à-vis de l'île de] la Trinité. s
Les anciens géographes sont très-roulus sur tout ce qui a rap-
port à la côte, entre la pointe Tigioca el le cap Orange,
comme le prouvent le nom du cap JNoid, donné au cap Orange
{Lmt, Nav. Orbis, p. 63G) , et la position du Rio Yiccnte
IJinzon , qui a induit en erreur les diplomates à la conclusion
de la paï\ d'Utrecht. Il ne me pareil aucunement probable
qu'Agi li ire ait débouché au-delà du cap Nord par l'embran-
chement des esteras, qui existent entre l'Amazone (au-dessous)
■le Macapa), l'Araguari et le Matario . je croirois plutôt (fin-
mi/la, Tom. I, p. /|3 ) qu'Acuna a voulu désigner, sous \"
nom de Rio Felipe, l'embouchure la [dus septentrionale (Ie
l'Amazone , celle qui se trouve entre la pomle oeeïdentale &e
l'Ile Caviana et le cap Nord. Les nouvelles cartes du dëpô*
hydrographique de Rio Janeiro appellent cette bouche can^'
de Braganra. Les premiers Conquistadores avoient norai»^
Maraguon (Maranhaô) la petite rivière Meary ou Mearim i
à cent lieues au sud-est de la bouche de la rivière des km»—
zones, l'oyez,, sur la mépri-c géographique qui a donné Le'**
à cette dénomination de la rivière et de toute la province adji»"
ceitte, la Corog. bras., ïom. II, p. ?5i , 353 et aGo.L'idtî»
île- -ii'.'ii.'iis gi'iiyi-upîu:.'. île regrirthr raramc un même fleuVc
l'Orénoqiie, l'Amazone ou Oreliana, cl le Meary ou MaranbaÔ,
eloil loinlée sur uni; l'uiiiiuissiinrc ImjMiiit'Io de l'embouchu*"*
de «es. trois rivières, et «un sur des hypothèses de cor»'"
m u » ica lions intérieures,
CHAPITRE XXIII. Il5
est parvenu à la mer par le Rio de Felipe, et
que cette rivière ce se trouve à quelques lieues de
distance du cap Nord. »
Ralegh , dans différens voyages exécutés par
lui-même ou faits à ses frais *, n'apprit rien sur
une communication hydraulique entre l'Oré-
noque et l'Amazone; mais Keymis, son lieute-
nant, qui, par flatterie (et surtout à l'imitation
du nom d'Orellana donné au Maragnon), dé-,
signe l'Orénoque sous le nom de Raleana, eut le
premier une idée vague des portages entre
l'Essequebo , le Caroni et le Rio Branco ou Pa-
rime a. Ces portages furent convertis par lui en
un grand lac salé, et c'est sous cette forme
qu'ils paroissent dans la carte construite en
i5q9 sur les relations de Ralegh. On figure une
Cordillère entre l'Orénoque et l'Amazone j et ,
en omettant la bifurcation qui existe , Hondius
en indique une autre purement imaginaire : il
fiait communiquer l'Amazone (parle Rio Tocan-
tbes) avec le Parana et le fleuve de San Francis-
co, Cette communication s'est conservée sur les
cartes pendant plus d'un siècle, de même qu'une
prétendue bifurcation du Rio Magdalena, dont
un bras devoit aller au golfe de Maracaybo.
' Cayîeys Life of sir Waker Ralegh , Tom. I, p. i5a ,
"9»aô3, 376, 3?7, et Tom. II, p. io3, 118.
' L* c, Tom» I, p. a32 , 236 , a5i t 283.
Rtlat. histor. tom. 8. &
I |(j LIVRE vu r.
En iG3p,, les jésuites Christoval de Acuûa ef
Andrès de Artedia firent, à la suite du capitaine
Texeyra, le voyage de Quito au Grand-Paràj
ils apprirent, au confluent du Rio iNegro avec
l'Amazone, «que la première de ces rivières
appelée par les indigènes Curtguacura ou Uruna,
à cause de la couleur brune de ses eaux très-
limpides , donne un bras au Rio Grande * qui se
jette dans la mer du ?Jord, et dont l'embou-
chure est entourée d'établissemenshollandois.»
Acufia conseille de construire une forteresse-
«nonauconfïuentdu Rio jVegro avec l'Amazone,
mais là où se sépare le bras de communication.»
Il discute quel peut être ce Rio Grande? et il
conclut que ce n'est certainement pas l'Oré-
noque, mais peut-être le Rio dulce ou le Rio de
Felipe, le même par lequel Aguirre est parvenu
' ■ Los primeros Imlios que pueblan un brazo que eï Rio
Ncgro aroja , pur donde segun inibrmacion se vienc salir al
Rio Grande, en euya boca en el niar dol Norfe estan los
Qlandeses , son los (iuarauaqiiazanas. » ( Acuna , p. Î2 ). Plus
bas le même voyageur dit que le fortin devrait être placé , b en
cl lirai») que desemliorn al Uni Grande que desaguu M Oceano,
el mal brazo no es en ninguna mariera eï Orinoco. » Il place
le Ri» Felipe o algunas léguas despues ciel cabo del Piorle, i
C'est là tout ce que l'on trouve dans l'édition originale du
Voyage d' Acuna sur un point assez important pour l'histoire
de la géographie. Teieira avoit remonté l'Amazone accom-
pagné de îdiin Indiens.
CHAPITRÉ XXIII, ll5
à la mer l. La dernière de ces suppositions lui
paroît la plus probable. 11 faut distinguer , dans
des notions de ce genre , ce que les voyageurs
ont appris des Indiens à l'embouchure du Rio
* Je doute qu'Acuna ait eu lui-même une idée assez nette de
ce qu'il appelle Rio dulce et Rio de Felipe, en distinguant
le dernier de la bouche principale de l'Amazone. Yicente
Pinzon avoît nommé , Fan i5oo (en Tenant de la bouche du
Maragnon à la côte de Paria ) , Rio dulce l'embouchure d'une
rivière «près de laquelle, à 20 lieues de la côte, il fit de
l'eau. » Herera (Tom. I, dec. 1 , p. 108) croit que c'est un
bras du Yuyapari ou Orénoque : je pense plutôt que c'est
rOrénoque même. Mais qu'est-ce que la rivière que les Hol-
landoîs appeloient Rio dulce ou Felipe Hadias? {Southey',
Tom, I » p. 6oa. ) Je l'ignore. La carte très-rare de. Paulo di
Forlani de Vérone {La descrittiorte di tutto il Peru), con-
servée à la bibliothèque du Roi, à Paris, sous le n.° 4$7 »
offre , du sud au nord , le Maragnon , l'Oregliana , le Rio dulce
*
et Je Rio- \iaparo , comme autant de rivières indépendantes;
La. première est , par sa position, le Rio Meàry de la pro-
vince de Maranham, auquel on a donné la longueur du cours
de l'Amazone 9 tel qu'Orellana Ta déterminé en i54o. La
seconde est indiquée comme une très-petite rivière , quoique ,
à en juger par la latitude, ce soit la véritable rivière des
Amazones dont Pinzon découvrit l'embouchure en i5oo, et
qui , comme M; Boutbe y Yk très-bien prouvé , prit dès-lors 1e
nom de Maranottf par conséquent long-temps avant lVxpéditioll
. <FÀgutrre. La troisième rivière paroît être le Marony (Maro-
trinfe,* Mararreni, Marvfryné) , ou la grande rivière d'Esse-
quebb ; enfin !a quatrième , le Viaparo , est , à n'en pas douter ,
FOrénoque. Près du1 cap Orange , le géographe De Tïsle indique
on fleuve ce qui doit communiquer avec F Amazone» et par
lequel le tyran Aguirrc auroit pu déboucher. Il le nomme Arcoa;
8*
1 iC LIVRE V H (.
Negro, et ce qu'eux-mêmes y ont ajouté, d'après
des hypothèses que leur foumissoit l'état de la
géographie dans le siècle où ils vivoient. Un bras
qui sort du Rio Negro doit se jeter dans un
très- grand fleuve qui débouche dans la mer du
Nord, sur une côte habitée par des hommes à
cheveux roux ; c'est ainsi que les naturels ,
accoutumés à ne voir que des blancs a che-
veux noirs ou bruns^àes Portugais ou des Espa-
gnols, désignent les Hollandois. Or, nous con-
noissons aujourd'hui, depuis le confluent du
Rio Negro avec l'Amazone jusqu'au Caho Pi-
michin , par lequel je suis entré dans le premier
de ces fleuves , tous les aDluens du nord et de
l'est. Il n'y en a qu'un seul, le Cassiquiare, qui
communique avec une autre rivière : les sources
du Rio Branco sont tracées dans le plus grand
détail sur les nouvelles cartes du dépôt hydro-
graphique du Brésil, et nous savons que cette
rivière ne communique par aucun lac avec le
je trouve que c'est l'Aracow de Sanson et l'Arucawa de D'An-
viile , cotre le L'assipour ou l'Oyapoc ( Wiapoco des anciens
géographes). Il est probable que la mile de De liste devoit se
rapporter à l'Oyapoc , rivière considérable à laquelle on attri-
buoit , par erreur , des enihnuiclienicns extraordinaires. Acuna
(p, aï,S.44) croit 'J plusi[,Llr' communications entre l'em-
bouchure de l'Amazone et des rivières qui se jettent à la mer
à l'ouest du cap Nord : il nomme le Rio de Felipe aima boca
iriinsversal del Rio de las Amazonas. a
chapitre xxnr. i 17
Rio Carony, l'Essequebo ou tout autre versant
de la côte de Surinam et de Cajrenne. Une haute
chaîne de montagnes , celle de Pacaraymo,
sépare les sources du Paraguamusi (confluent
du Carony) de celles 'du Rio Branco, comme
Don Antonio Santos l'a reconnu, en 1775, dans
son voyage de l'Angostura au Grand-Para1. Au
sud de la chaîne de Pacaraymo et de Quimiro-
paca, il y a 'tin portage de trois jours entre le
Sarauri ( bras du Rio Branco ) et le Rupunuri
(bras de l'Essequebo ). C'est ce portage qui a été
traversé, en 1739, par le chirurgien Nicolas
Hortsmann, natif de Hildesheim, dont j'ai eu le
journal entre les mains ; c'est ce chemin aussi
par lequel Don Francisco José Rodrigues Barata,
lieutenant-colonel du f .er régiment de ligne du
Para, est venu, en 179?, pour les affaires de
son gouvernement, deux fois de l'Amazone à
Surinam. Encore plus récemment, au mois de
février 1811, des colons anglais et hollandois
se sont présentés au portage de Rupunuri pour
solliciter du commandant du Rio Negro la per-
mission de passer au Rio Branco : le commandant
ayant accédé à leur demande, ces colons sont
arrivés dans leurs csmots au fort Saint- Joaquin
* Journal manuscrit de Don Nicolas Rodriguez que j'ai
acquis pendant mon séjour à l'Orénoque.
I l8 LITRE VIII.
del Rio Branco '. Nous aurons à parler de nou-
veau, dans la suite, de cet isthme ou terrain
en partie montueux, en partie marécageux, dans
lequel Kevinis (auteur de la relation du second
voyage de RalegU ) place le Dorado et la grande
ville de Manoa, mais qui sépare, comme nous
le Gavons aujourd'hui avec certitude, les sources
du Caronv, du lUipunuri et du Rio Branco,
trois allluens de trois dillérens systèmes de ri-
vières , de l'Orénoque, de l'Essequebo et du Rio
INegro ou de l'Amazone.
Il résulte de ce que nous venons d'exposer,
que les naturels qui parlèrent à Texeira et à
Acuùa de la communication de deux grandes
rivières, se trompaient peut-être eux-mêmes
sur la direction des eaux du Cassiquiare,ou qu'A-
cuiîa a mal interprété leurs paroles. La dernière
supposition est d'autant plus probable, qu'en me
servant d'interprète, comme le voyageur espa-
gnol, j'ai souvent éprouvé moi-même combien
il est facile de se inéprendre sur des bras qu'une
rivière donne ou reçoit, sur la direction d'un
affluent qui suit le soleil ou qui se meut « contre
le soleil.» Je doute que les Indiens aient voulu
1 Notes iiiaiiusmlrs qui iu'uiil ilti olili^caïuiiicnt coramu-
ii'muées par H. lu chevalier de llriui , ambassadeur de Portugal
CHAPITRE XXItl. 119
parler » Àcuna des communications qui pou-
voient a voir lieu avec les possessio 11s hollandois es
par les portages entre le Rio Branco et le Rio
Essequebo. Les Caribes arriv oient sur les bords
du Rio Negro par l'un et l'autre chemin , par
l'isthme du Rupunuri et par le Cassiquiarej
mais une communication non interrompue de
rivières devoit paroître aux naturels un objet
plus digne de fixer l'attention des étrangers j et
si l'embouchure de l'Orénoquenese trouye pas*,
à proprement parler, dans les possessions hollanr
doises , ces possessions en sont au moins extrê-
mement rapprochées. Le séjour qu' Acuna fit au
cpnfluent du Rio Negro ne procura pas seule-
ment à l'Europe la première connoisance de la
communication de l'Amazone avec l'Orénoque;
il eut £ussi des résultats utiles pour l'humanité.
■lia troupe de Texeira voulut forcer son com-
mandant d'entrer dans le Rio Negro pour enlever
des esclaves. Les deux religieux, Acufia et
Artedia, protestèrent par écrit contre cette
expédition injuste et contraire à la politique. Ils
$p*$inrent en nçiênie iteçaps (et ce principe est
; assez bizarre) que «. la conscience ne permet
aux chrétiens d'entraîner dans l'esclavage que
ceux des naturels qui doivent servir d'inter-
prètes,» Quoi qu'il en soit de cet axiome, la
vue vi ri.
protestation noble et courageuse des deux
religieux fît échouer l'entreprise projetée '.
Le géographe Sanson traça, en 1680, une
carte de FOrénoque et de l'Amazone , d'après la
relation du voyage d'Acuna. Elle est pour l'A-
mazone ce que la carte de Gumilla a été long-
temps pour le Bas-Orénoque. Dans la partie qui
s'étend au nord de l'équateur , elle est purement
hypothétique, et elle ligure, comme nous l'avons
observé plus haut, la bifurcation du Caqueta à
angle droit. Un des bras du Caqueta est l'Oré-
noque; l'autre, le Rio Nègre. C'est ainsi que
Sanson crut pouvoir combiner dans cette carte et
dans une autre de toute l'Amérique méridionale,
publiée en x65G, les notions vagues qu'Acuna
avoit acquises en iG3g sur les embranchemens
du Caqueta a et les communications de l'A-
mazone avec l'Oiénoque. L'idée erronée que le
Rio Negro sort de l'Oiénoque ou du Caqueta
dont l'Orcnoqiie n'est qu'une branche, s'est con-
' Acuna , p. 3,j , §. (J7.
1 u El grande Rio Caqueta , dit Acuna (Nuevo Descubr. ,
p. ai , §. 45 ) , tiene muchos brazos : cl mas méridional va al
Rio de las Amazonas , pero el que se inclina a la vattda del
iVorte es el Rio por el cual el Capitan renia n l'eiez de Quesada
se dexava llevar a la parte de Suida Fe v la Provincia dcl Algo-
CHAPITRE XXIII. l$t
servée* jusque vers la moitié du dix-huitième
siècle , époque à laquelle on découvrit le Cassi*
quiare.
Le père Fritz étoit venu à Quito avec un autre
jésuite allemand, le père Richler : il traça, en
1690, une carte3 de l'Amazone, la meilleure
dé celles qu'on possèdent avant le voyage de
M. de La Condamine. Cette carte a guidé l'aca-
démicien françois dans sa navigation* comme les
anciennes cartes de La Cruz et de Caulin m'ont
guidé sur l'Orénoque. On peut être étonné que
le père Fritz, malgré un long séjour sur les rives
,de l'Amazone (le commandant d'un fort por-*
"tugais le retint prisonnier pendant deux ans ) ,
n'ait pas acquis quelque notion du Gassiquiare.
Les éclaircissemens historiques qu'il a consignés
en marge de sa carte manuscrite, et que j'ai exa-
minés récemment avec soin, sont très-imparfaits
et peu nombreux. 11 fait passer une chaîne de
montagnes 3 entre les deux systèmes de rivières,
" Voyez Tom. VII, p. 401'
9 Elle n'a été envoyée en Europe qu'en 1707 : elle n'a même
été publiée dans la belle collection des Lettres édifiantes
qu'en 1717.
' 3 Cette chaîne de montagnes dont il n'y a aucune trace dans
la nature (j'en parie comme témoin oculaire) , au sud de l'O-
rénoque, entre San Fernando de Atabapo et le Gassiquiare,
reparoît encore <lans le i3.* article du traité préliminaire de
paix et de limites , du 1 ." octobre 1777. Nous avons déjà rappelé
I 23 LIVRE VIII.
et se contente de rapprocher une des branches,
qui donnent naissance au Rio Negro, d'un af-
fluent de l'Orénoque qui , par sa position , paroît
être le Rio Caura. Tout resta incertain pendant
J'espace de cent ans qui sépare le voyage d'A-
i'ihi.i de la découverte du Cassiquiare par le père
Roman,
L'embranchement de l'Orénoque avec l'A-
mazone par le Rio JNegro et une bifurcation du
Caqueta , imaginée par Sanson , et rejetée par le
père Fritz et par Bleauw, reparurent dans les
premières cartes de De l'isle : mais, vers la un de
ses jours ' , ce célèbre géographe les abandonna
de nouveau. Comme on s'étoit trompé sur le
mode de la communication, on se hâtoit de nier
la communication même. II est en effet bien
digne de remarque que, dans le temps où les
Portugais remontèrent le plus fréquemment par
l'Amazone, le Rio Wegro et le Cassiquiare3, et
où les lettres du père Cumilla furent portées
(par l'embranchement naturel des rivières) du
plus hauL que les géographes ne sont pas toujours consultés par
les ' li pin riuil es , ri qm: île* erreurs île position , que nous aimons
à croire involontaires , sont devenues , depuis le 8.' article de la
paix d'Ulrecht, une source do contestations sans cesse renais-
santes sur les limites des (juytineg franenise il portugaise.
' V&ifet Tom. VII, p. $oi , notes 3 et {,
' De i73î-i -Mo,
CHAPITRE XXIII. 1S3
Bas-Orénoque au Grand-Para, ce même mission-
naire s'efforça de répandre en Europe l'opinion
de l'isolement parfait des bassins de l'Orénoque
et de l'Amazone. 11 assure * ce qu'ayant remonte
plusieurs fois le premier de ces fleuves jusqu'au
Raudal de Tabajè , placé par i° 4 ' de latitude, il
n'a jamais vu entrer ou sortir une rivière que Y on
puisse prendre pour le RioNegro. De plus, ajoute»
t-il, une grande Cordillère * qui se prolonge de
l'est à l'puest empêche les eaux de se mêler,
comme elle rend inutile toute espèce de discus-
sion sur la prétendue communication des deux
fleuves. » Les erreurs du père Gumilla naissent
1 Orinoco Mustr., Tom. I, p. 41- Je conclus d'un passage
(Tom. I, p. 367) que cet ouvrage, publié en 1741 »a été
écrit en 173(9. C'est donc par erreur, eomme nous F avons
déjà observé plus haut , que les Licencias du censeur sont
datées de 1731.
* Le père Caulin, qui écrivit en 17 5g, quoique son livre,
exact iet très-utile (Hisioria corogrqfica de la Nueva Anda-
btdajr vertientes del Rio Orinoco), n'ait paru qu'en 1779*
a combattu avec beaucoup de discernement cette idée d'une
chaîne de montagnes qui empêche toute communication entre
les bassins de l'Orénoque et de l'Amazone. «L'erreur du
père GmniQa , dit-il ( libro 1 , cap. 10, p. 79), consiste dans,
bsnpposition d une Cordillère qui, non interrompue et comme
une immense muraille,, doit se prolonger des frontières de
la Nouvelle-Grenade aux côtes de Cayenne. H oublie que des
chaînes de montagnes sont souvent divisées par de profondes
vallées (transversales) , lorsque , vues de loin , elles se repréi
pentent jsonUguas à intHvisas.*
ia4 LIVRE VIII.
de sa ferme persuasion d'avoir atteint, sur l'O-
rénoque, le parallèle de i°4'Hse trompoit1 de
plus de 5° 10' en latitude; car, en observant à la
mission d'Atures , l S lieues au sud des rapides
de Tabajè, j'en ai trouvé la latitude 5a5j' 34"-
Le père Gumilla ne s'étant élevé que très-peu
au-dessus du confluent du Meta, on ne peut s'é-
tonner qu'il n'ait point connu la bifurcation de
l'Orénoque qui se trouve , par les sinuosités de
la rivière , à 1 20 lieues de distance du Raudal de
Tabajè. Ce missionnaire, qui a séjourné sur les
bords du Bas-Orénoque trois ans (et non trente
ans, comme l'ont répandu ses traducteurs),
auroit dû se borner à parler de ce qu'il a vu de
ses veux en naviguant sur l'Apure, le Meta et
l'Orénoque, depuis laGuayana vieja jusque vers
la première Grande -Cataracte. A l'admiration
qu'on a eue d'abord pour son ouvrage (le seul
qui ait paru sur ces contrées avant ceux des
pères Caiiliu et Gili) a succédé, dans les colonies
espagnoles, un dédain trop prononcé. Sans doute
que VOriuoco illustrado n'annonce pas cette
connoissance intime des localités , cette simph-
cite naïve qui donnent un certain cliarme aux
relations des missionnaires. On y trouve de l'af-
féterie dans le style, et une tendance continue
' /'nre;Tom. VI, p. 3Q3.
CHAPITRE XXIII* 125
vers l'exagération : cependant , malgré ces dé-
fauts, le livre du père Gumilla renferme des
aperçus très-justes sur les mœurs et les dispo-
sitions naturelles des différentes peuplades du
Bas-Orénoque et des Lia no s de Casanare.
M. de La Condamine v , pendant sa mémo-
rable navigation sur la rivière des Amazones,
en 17, avoit recueilli avec soin un grand
nombre de preuves de cette communication des.
rivières niée par le jésuite espagnol. La plus dé-
cisive de ces preuves lui paroissoit alors le
témoignage non suspect d'une Indienne Cau-
riacani à laquelle il avoit parlé, et qui, des bords
de FOrénoque ( de la mission de Pararuma a) ,
étoit venue en canot au Grand-Para. Avant que
M. de La Condamine retournât dans sa patrie ,
le voyage du père Manuel Roman et la rencontre
fortuite des missionnaires de FOrénoque et de
l'Amazone mirent hors de doute le fait dont
Acuna avoit eu la première connoissance.
Les incursions entreprises depuis le milieu du
dix-septième siècle pour se procurer des es-
claves, avoient conduit les Portugais peu à peu
du Rio- Negro , par le Cassiquiare , dans le lit
d'une grande rivière qu'ils ignoroient être le
" Voyageai' Amazone, p. 119.;
9 Voyez Tom. VI , p. ?4».
136 LIVRE VIII.
Ha ut-Or énoque. In camp volant, composé de
la troupe de rachat x, favorisent ce commerce
inhumain. Après avoir excité les naturels à sff
faire la guerre, on racheta les prisonniers; et,
pour donner une apparence d'équité à la traite,
des religieux accompagnèrent la troupe de ra-
chat pour examiner «si ceux qui vendoient les
esclaves en avoient le droit, les ayant faits pri-
sonniers dans une guerre ouverte. » Depuis
l'année 17^7 , ces voyages des Portugais dans le
Haut-Orénoqtie devinrent très - fréquens. Le
désir d'échanger des esclaves (pnitos) contre des
haches, des hameçons et de la verroterie en-
gageoit les tribus indiennes à guerroyer les unes
contre les autres. Les Guipunaves, conduits par
leur chef vaillant et cruel , Macapu , étoient des-
cendus des bords de rinirida vers le confluent
de l'Âtahapo et de l'Orénoque. ïls vendoient,
dît le missionnaire Gili , les prisonniers qu'ils ne
mangeoient pas a. Les jésuites du lïas-Orénoque
devinrent inquiets de cet état de choses, et le Su-
périeur des missions espagnoles, le père Roman,
ami intime de Gumilla , prit la résolution cou-
■ Tmpa de rescatc; de rc.scatar, redimere.
' uJ. riiiiiiiiniiïi.-tvveuliïjaljitiitDi-idtir Allô Oi inoco ,reca-
vanile'danni irurcdiljili alli virine înansiiufo nazioui; «lire mau-
giandone , allre conducendoneachiavene' Purtogheti doiniaj.»
(GÎÛ,T<MB.I,p. 3i.) Voyez aussi Tom. YIi,p. a56.
CtiAPITAE XXIIÎ. ÏXJ
^geuse de traverser les Grandes-Cataractes et
de visiter les Guipunaves sans être escorté de
soldats espagnols. Il partit le 4 février 1744 de
Carichana : arrivé au confluent du Guaviare, de
l'Àtabapo et de POrénoque, là où ce dernier
fleuve change subitement son cours de l'est à
l'ouest en un coûts du sud au nord, il vit de loin-
une pirogue aussi grande que la sienne, et rem-
plie de gens habillés à l'européenne. Il fit placer,
en signe de paix et d'après l'habitude des mis-
sionnaires qui naviguent dans un pays qui leur
est inconnu, le crucifix à la proue de son em-
barcation. Les blanc^ ( c'étaient des Portugais ,
marchands d'esclaves du Rio Negro) recon-.
mirent , avec des marques d'allégresse , l'habit
de l'ordre de Saint-Ignace. Ils furent surpris
d'apprendre que le fleuve sur lequel cette ren-
contre avoit fieu etoit TOténôque , et ils rame-"
nèrént le père Roman , par le Cassiquiare , aux
étahlissemens brésiliens sur le Rio Pïegro. Le
Supérieur desmissions espagnoles fut forcé de sé-
journer près du camp volant de la. troupe de ra-
chat jusqu'à l'arrivée du jésuite portugais Àvogas
driquiétoit allé pour affaires au Grand-Parà.C'est
par le même chemin, par la voie du Cassiquiare et
dil Hàttt-Oréïiôqùe, que lé père Manuel Roman
retourna avec ses Indiens Salivas à PararumaV
rLei5 octobre 1744. M» de La Coudamine quitta la ville*
■ aS LITRE vin.
un peu au nord de Caricliana , après sept
mois d'absence. 11 est le premier homme blanc
qui soit venu du Rio INegro , par conséquent du
bassin de l'Amazone (sans faire passer ses canots
par aucun portage) au bassin du Bas-Orénoque.
La nouvelle de ce voyage extraordinaire se
répandit avec une telle rapidité, que M. de La
Condamine put l'annoncer l dans une séance
publique tic l'Académie, septmois après le retour
du père Ronaanà Pararmna. «La communication
de l'Orénoque et de l'Amazone, récemment
avérée, dit-il, peut passer d'autant plus pour une
découverle en géographie, que, quoique la jonc-
ilu Grand-l'arà le sç. décembre 1 7^0 ; il résulte de la compa-
raison îles dates que j'ai données dans Ml aperçu historique
des découvertes dans la Guyane, que l'Indieiinc de Pararuma,
enlevée par lus l'oilugais, cl à laquelle le %tiy:iijour (Wmçois avoit
parlé, n'éloil pas venue avec le père Homan, comme on l'a
affirmé par cireur. L'apparition de telle femme sur les bords
de l'Amazone est intéressante pour les recherches que l'on
h faites récemment sac le mélange des races et des langues,
l'.lle prouve les énormes distances à travers lesquelles des in-
dmdtiï d'une tribu sont contrainte de se mêler à une autre
tribu.
' Elle lui avoit clé communiquée par le père Jeau Fer-
revra, recteur du collège des Jésuites an Pari, {foj-ez à tA~
maîtmep. iao, Sfém. de f Acad., i-.\i>, p. 4 5 ci. Caulin, p. 79).
f'oyc- aussi, dans l'ouvrage de Gili , le cinquième chapitre du
premier livre publié en ijSo, et portant pour lilre : Délia
seoperta délia commiuûcazio&e dull' Oiiuoco col Maragnone,
Tom. I,p. 3i-34.
CHAPITRE XXIII. 12f)
tion de ces deux fleuves soit marquée sur les an-
ciennes cartes (d'après les renseignemens donnés
par Acufia ) , tous les géographes modernes
Pavoient supprimée comme de concert dans les
nouvelles cartes. Ce n'est pas la première fois
que l'on a cru fabuleux ce qui étoit positif, qu'on.
a poussé trop loin l'esprit de critique , et que
cette communication a été traitée de chimérique
par ceux qui dévoient en être le mieux ins-
truits. y> Depuis le voyage du père Roman, en
1^44? personne dans la Guyane espagnole et
sur les côtes de Cumana et de Caracas n'a plus
révoqué en doute l'existence du Cassiquiare et
la bifurcation de l'Orénoque. Le père Gumilla
même , que Bouguer avôit rencontré à Cartha-
gène des Indes , avoua qu'il s'étoit trompé 5 et il
lut, peu de temps avant sa mort, au père Gili,
un supplément à son histoire de l'Orénoque,
destiné pour une nouvelle édition, dans lequel
il racontait gaiement ' la manière dont il avoit
été désabusé. C'est l'expédition des limites d'Itu-
riaga et de Solano qui a achevé de faire connoî-
tre dans un grand détail la géographie du Haut-
Orénoque et l'embranchement de ce fleuve avec
le Rio Negro. Solano, en 1766, s'établit au
. - <•
1 Lepidamente y al suo soîito, dit le mbsionnaîre Gili.
Bêla t. histor. Tom. 8. 9
]5o LITRE vnr.
confluent de l'Atabapo; et dès-!ors des com-
missaires espagnols et portugais passèrent
souvent avec leurs pirogues par le Cassiqtriare,
du Bas-Orénoque au RioINegro, pour se faire
des visites dans leurs quartiers généraux de
Cabruta * et de Mariva 3. Depuis l'année
1767, deux ou trois pirogues vinrent régulière-
ment tous les ans du fortin de San Carlos, par
la bifurcation de l'Orénoque, à l'Angostura,
pour chercher du sel et le prêt de la troupe. Ces
voyages, d'un bassin de rivière à l'autre par le
canal naturel du Cassîquiare, ne fixent aujour-
' Le général Ituriaga , retenu par maladie , d'abord à Mui-
laco ou Real Corona, et puil à Cabrnta, reçut, même en
1 jGo , la visite du colonel poi tugaii Don Gabriel de Sousn y
Figueira qui , venant du Grand-Pari , avoit fait en canot un
chemin de près de 3™ lieues. J,e botaniste suédois, Lflfling,
choisi pour accompagner l'cipûdilion des limites aux Irais du
gouvernement rspagnol , imdtiplia à lui point , dans son ima-
gination ardente, lus imlirrmcliemens des grands fleuves de
l'Amérique méridionale, qu'il parut très -persuadé de pouvoir
naviguer par le Rio Negro et l'Amazone au Rio de la Plata.
{lier, p. i3i*)
1 Cet endroit , nommé Marioba et Mariova par D'Anvilla
et La Cruz, ne se trouve plus sur les nouvelles cartes du Rio
Kegro, dressées an dùpi'iL hydni^i apliiqnc de Rio Janeiro.
M. Apollinario IlicK de la Fuuntc , dans un journal manuscrit
que je possède , le nomme Mai ibaus , chef-lieu militaire. C'est
sans dot île l'ancien harcelas entre la Villa de ïhomar el la
grande bouche du Rio Brauro.
CHAPITRE XXilI. l3t
eTkuî pas plus l'attention des colons que, sur les
bords de la Seine , l'arrivée des bateaux qui
descendent la. Loire: par le canal d'Orléans.
Quoique dans, le» possessions espagnoles en
Amérique on ait eu, depuis le noy âge du père
Roman en 17 44? une notion précise de la direc-
tion duHantrOrénoque de l'est àFouest, et dit
mode de: sa communication arec le Rio Negro,
ht cannoiâsance de ce mode n'es* cependant
parreoue en Europe que beaucoup plufr tard. I*
Gandamine et D'Anville l admettaient encore,
en 17S0 f que FOrénoque étoit un bras du Ca-
queta tenant du sud-est, et que /le Rid Negro
€n sortait immédiatement. Ce n'est que dans une
seconde édition * de son Amérique méridional*
" Fuyez le Mémoire classique de ce grand géographe dent
I»1 Journal des Savons , mars 1750 „ pu 184. «Un lait, dit
D'Anville , que Ton ne peut plus regarder comme équivoque ,
d'ajKtVlas preuve» qui en* ont été récemment fournies , est la
eesnnfimâeation du Rio Negro avec l'Orénocgue ^ mais il ne
but peint avoir honte de convenir que nous, ne sommes pas
eneev0 suffisamment instruits, de la manière dont la commu-
ïiiratiaft se lait*» Je suis surpris de voir quer dans une, carte
très-rare que j'ai Useunée à Home {Shnmirtcia Qutiettsis Sec*
$mu ou Amène** auctore Catêlo Btreadamt H NùfaUut de* la
Ton**; Bamm, i74&)v k* jéeufcea de Quito n'ayôiejjfc pas
màkpéy sept ans après la découverte d» père Roman,, le> canal
Mme du C*ssiquiare~ Le Rio Negro est encore figuré dan*
cette carte comme un bras de FOrénoque.
* Probablement de» 1176e. {BaMé du Btmage, No t. des eu^
9*
\$2 LIVRE VIII.
que D'Anville, sans renoncer toutefois à un
embranchement du Caqueta par l'Iniricha
(Inirida) avec l'Orénoque et le Rio ISegro, fait
naître VOrénoqtie à Test, près des sources du
Rio Branco, et qu'il indique le Rio Gassiquiare
comme portant les eaux du Haut-Orénoque au
Rio JNegro. 11 est probable que ce savant infa-
tigable s'étoit procuré des renseignemens sur
le mode de bifurcation par ses relations fréquen-
tes avec les missionnaires ' qui étoient alors,
comme ils le sont aujourd'hui, les seuls géogra-
phes des parties les plus intérieures des conti-
nens. Il se trompoit de 34° de latitude sur le
confluent du Cnssiquiareavecle RioNegro, mais
il indiquoit déjà assez, exactement la position de
l'Atabapo et de l'isthme boisé par lequel j'ai
passe de Javita aux. bords du Rio Negro. Ce
sont les cartes de La Cruz Olmedilla3 et de
vrages •/<■• D'Anville , p, ij8. ) Il est ;'i regretter que D'Anville,
eu Taisant dus correclious importantes sur les cuivres de ses
caries, n'ait pas marqué les époques île ces cliangcmens. Les
géi>gra|iln:s qui ignurcut celte circonsliincc peuvent être induits
en erreur sur les dates de plusieurs découvertes postérieures a
l'année indiqiiéi: sur la cai'li: qui les retrace,
i ' D'après les Annales de lierredo, il paroîtroit que, dès
l'année i-3n,les incursions des militaires du Rio Negro dans le
Cassiquiare «voient allcmit lis ié*ui[is purtiti-aîs dans l'opinion
d'une connu umcatiuu u nt ■ e l'A tua /une il l'( hv nuque. Southey,
Tom. I, p. 688.
' C'est In carie de La Ciw. sur laquelle toute! les nouvelles
CHAPITRE UNI. i35
SurviUé *, publiées en 1775 et 1778 qui, jointes
à l'ouvrage du père Caulin, ont fait' le mie ut:
• connoître les travaux de l'Expédition deslimitesç
car les nombreuses contradictions qu'elles
offrent ont rapport aux sources de TOrénoque et
du Rio Branco , et non au cours du Gassiquiare
et du Rio Negro qu'elles indiquent aussi bien
qu'on peut l'exiger dans le manque absolu de
toute observation astronomique.
Tel étoit l'état des découvertes hydrogra-
cartes de l'Amérique ont été basées. (Mapa geogrqfico de
: America méridional porD. Juan de La Çruz Canoy Olmedilla,
Geogr.pens. de S. M; 1775.) L'édition originale que je pos-
sède est d'autant plus rare , que les cuivres , à ce que Ton croit
communément , ont été brisés par* ordre df un ministre des co-
lonie* qui craignoit que la carte ne fût trop exacte. Je puis
affirmer qu'elle ne mérite- ce reproche que pour un petit nombre
de points.
* Fray Antonio Caulin , religieux obserrantin , accompagna
l'expédition des Emîtes dlturiaga et de Solano. On voit, dans
le neuvième ehapi&re du premier livre de son Historia coro-
gntfica de Nueva Ândahicia , qu'en 1 7 &6 il avoit construit deux
cartes, dont l'une comprenoit le Bas^Orénoaue depuis ses
xxraches)usquà Atures; l'autre, le Haut-Oréhoque , le Càssi-
4raiare et le Rio Negro. Il voulut sépareKeë qu'il avoit* pu vé^
. rifîer de ses yeux , et ce qui n'étoitt fondé que sur de simples
rapports. C'est en refondant; ces deux (cartes. manuscrites de
Caulin, et en y mêlant beaucoup d'idées systématiques, que
Surville a construit, en 1778, son Mapa coràgrqfico de la
Nueva Andahicia. Cette dernière carte est très-souvent en,
contradiction avec le livre de Caulin auquel elle est annexée.
1 54 LITRE VIII.
phiques dans l'intérieur de la Guyane , lorsque,
ipen de temps avant mon départ d'Europe ,
tin savant , dont les travaux ont été si utiles
aux progrès de la géographie , crut devoir
■soumettre à de nouvelles recherches la relation
d'Acuna , la carte du père Samuel Fritz et
V America méridional de La Cruz Olmedilla.
L'état politique de la France avoit peut-être
empêché M. Buache de se procurer ou d'exa-
miner les ouvrages de Caulin et de Gili , deux
missionnaires qui avoient séjourné sur les
bords de l'Orénoque , lorsque l'Expédition
des limites établit ces communications qui
ont été régulièrement suivies, pendant plus
d'un demi -siècle ,■ par le Cassiquiare et le
Haut-Orénoque , entre le fortin espagnol du
IïioJNegro et la ville de l'Angostura. La Carte
générale de la Gujane , publiée en 1798 , fi-
gure le Cassiquiare et la partie du Haut-Oré-
noque située à l'est de PEsmeralda comme une
rivière tributaire du Rio Negro , et qui n'est
point liée à l'Orénoque. Elle fait passer une
■chaîne de montagnes à travers la plaine qui
forme l'isthme «ntre le Tuamini et le Pimicbin.
Cette chaîne est supposée se diriger vers le
nord-est , et formel- un point de partage entre
les eaux de l'Orénoque et celles du Rio
ÎVegro et du Cassiquiare, vingt lieues à l'ouest
\
CHÀPJTKS JLJL11I. l35
de PÈsmeralda. . Dms une ao te ajoutée à
cette «carte , il -est dit ce que la communication
supposée -depuis longtemps «titre l'Orenoque
& J'A^uzone est une monstruosité en géo-
jffOftikç que la caite de La Craz a mukipUée
SW* Jfcndeme&t ., et que ^ pour rectifier les
&&& wr ce point , il convient 4e xeconnoîfcre
jja direction <le la grande chaîne qui fait le
partage des eaux. »
$*£ 4t4 s&set heureux pour reconnaître
G&le d&àpe de mogttagnes sur les lieux. J'ai
fPSfé, danjs la nuit du a4 mat, arec mapirog«e,
4an? M partie de FOrénoque où M. Buache
mippoepit que le là du fleuve étoit coupé par
jLUftG -Cpiyçlîllere. S'il y avoit sur ce point une
#gm 4t faites {yjk point de partage), j'aurais
<dà jr^QPQfeT une rivière .dans les premières
fingt liages à l'ouest de l'Esmeralda 9 au lieu
*ïe la j&esoendre , comme je l'ai fait, à la faveur
d'iB* centrant rapide. Le même fleuve , qui
naît à J?est de cette mission et <pii donne un
htœ ;(le Gassiquiare ) au Rio Begro^ continue
êgm corn* , sans iuterruptiôa , vers Santa
Jtari&Ct rf Son Fernando de Atabapo. C'est
h partie du HaufcQnénoque qui se dirige du
sud-est au nord-ouest ; et que les Indiens
*pj><£lent JUq Parajgua, Après iyjw wêié *es
eaux à celles du Guaviare et de l'Atabape,
'A '
1 3(5 LIVRE VIII.
le même fleuve se porte vers le nord pour
franchir les Grandes - Cataractes. Toutes ces
cil-constances sont en général bien indiquées
dans la grande carte de La Cruz ; mais
M. Buaclie a sans doute supposé que , dans les
diiTérens voyages que l'on disoit exécutés par
eau de l'Amazone à l'Orénoque , les canots
avoient été traînés par quelque portage (aras-
tradero ) d'affluent à affluent. Ce géographe
respectable devoit être d'autant plus porté à
admettre que les rivières n'avoient pas , dans
la nature , le cours que leur prescrivoient les
nouvelles cartes espagnoles , que ces mêmes
cartes autour du lac Parime ( de cette pré-
' tendue mer Blanche de 600 beues carrées)
offroient des cnibrancliemens de versans les
plus bizarres et les moins probables. On pour-
roit appbquer à l'Orénoque ce que le père
Acuna dit de l'Amazone , dont il a décrit les
merveilles : « nacieron bermanadas en las cosas
grandes la novedad y cl descredito ".»
Si les peuples de la région basse de l'Amé-
rique équinoxiale avoit participé à la civilisa-
tion répandue dans la région froide et alpine,
celte immense Mésopotamie entre l'Orénoque
1 u Daus les gr;
indcs choses (Uar
ls les pliénom
tlinaiies de la nat
aie), lu nouveau
le excite louji
fiance. »
CHAPITRE XXIII. ïS'J
et l'Amazone auroit favorisé le développement
de leur industrie , animé leur commerce , ac-
céléré les progrès de l'ordre social. Partout
dans l'ancien monde , nous voyons cette in-
fluence des localités sur la culture naissante
des peuples l. L'île de Méroé entre l'Astaboras
, et le Nil , le Pendjab de l'Indus , le Duab du
Gange, la Mésopotamie de l'Euphrate en offrent
des. exemples justement célèbres dans les an-
, nales du genre humain. Mais les foibles tribus
qui errent dans les savanes et les bois de l' Amé-
rique orientale n'ont profité que foiblement
des avantages de leur sol et de l'embranche-
ment de leurs rivières. Les incursions loin-
taines des Caribes qui remontoient POrénoque,
le Cassiquiare et le Rio Negro , pour enlever
des esclaves et exercer le pillage , forçoient
quelques peuplades abruties de sortir de leur
indolence , et de former des associations pour
leur défense commune ; cependant le peu de
bien que produisoient ces guerres avec les
Caribes (les Bédouins des fleuves de la Guyane)
étoit une foible compensation des maux qu'elles
entraînoient à leur suite , en rendant les moeurs
plus féroces et en diminuant la population. Nous
ne pouvons douter que l'aspect physique de
. * Rit ter, Erdkunde, Ton». I, p. 181.
l3S L1VBE Vlll.
la Grèce, entrecoupée de petits chaînons tle
montagnes et de golfes méditerranéens , n'ait ,
à l'aurore de la civilisation , contribué au dé-
veloppement intellectuel des Hellènes. Mais
l'action de cette influence du climat et de la
configuration du sol ne se révèle, dans toute
5a puissance, que là où des races d'hommes,
doués d'une disposition heureuse des facultés
morales , reçoivent quelque impulsion exté-
rieure. En étudiant l'histoire de notre espèce,
on voit , de loin en loin , dispersés sur le globe,
semblables à des points lumineux , ces centres
d'une antique civilisation : on est frappé de
cette inégalité de culture parmi des peuples
qui habitent des climats analogues et dont h
sol natal paroît également favorisé des dons
les plus précieux de la nature.
Depuis que j'ai quitté les bords de l'Oré-
noque et de l'Amazone , une nouvelle ère se
prépare pour l'état social des peuples de l'Oc-
cident. Aux fureurs des dissentions civiles suc-
céderont les bienfaits de la paix , un dévelop-
pement plus libre des arts industriels. Cette
bifurcation de l'Orenoque , cet isthme du Tua-
mini , si facile à franchir par un canal artifi-
ciel , fixeront les yeux de l'Europe commer-
çante. Le Cassiquiare , large comme le Rhin,
et dont le cours a j So milles de long , ne for-
CHAPITRE XXIII. 1J9
mera plus en vain une ligne navigable entre
deux bassins de rivières qui ont une surface
de 190,000 lieues carrées. Les grains de la
Nouvelle-Grenade seront portes aux bords du
Rio Negro ; dessources du Napo et de l'Ucayale,
des Andes de Quito et du Haut-Pérou , on
descendra en bateau aux bouches de l'Oré-
noque , sur une distance qui égale celle de
Tombouctou à Marseille. Un pays, neuf à dix
fois plus grand que l'Espagne , et enrichi des
productions les plus variées, est navigable dans
tous les sens par l'intermède du canal naturel
du Cassiquiare et de la bifurcation des rivières.
Un phénomène qui sera un jour si important
pour les relations politiques des peuples méritoit
sans doute d'être examiné avec soin.
CHAPITRE XXIV.
Haut-Orénoaue depuis VEsmeralda jusqu'au
confluent du Guaviare. — Second passage
a travers les cataractes d' Atures et de Maj-
pures. — Bas-Orènoque entre l'embouchure
du Mio Apure et l'Àngosiura, capitale de
de la Guyane espagnole.
Il me reste à parler de l'établissement chrétien
le plus isolé et le plus reculé du Haut-Orénoque.
Yis-à vis du point où se fait la bifurcation, sur
la rive droite du fleuve, s'élèveen amphithéâtre
le groupe granitique du Duida. Cette montagne,
que les missionnaires appellent un volcan, a près
de 8000 pieds de hauteur. Coupée ;i pic au sud
et à l'ouest, elle oflVe un aspect très-imposant.
Son sommet est nu et pierreux; mais partout où
les pentes moins rapides sont couvertes de ter-
reau, de vastes forêts paroissent comme sus-
pendues sur les flancs du Duida. C'est à son
pied qu'est placée la mission de l'Esmeialda ,
CHAPITRE XXIV. l/fl
petit hameau de 80 habitons. Une plaine char-
mante , arrosée par des ruisseaux d'eaux noires,
mais limpides , entoure le hameau. C'est une
véritable prairie dans laquelle s'élèvent des bou-
quets de palmier Mauritia , qui est le Sagoutier
de l'Amérique. Plus près de la montagne , dont
j'ai trouvé la distance , à la Croix de la mission,
de j3oo toises, la prairie marécageuse se change
en savane, et enveloppe la région inférieure de
la Cordillère. On y trouve des Ananas d'une
grandeur et d'un parfum délicieux. Cette espèce
de Bromelia croît toujours isolée entre les gra-
minées1 comme notre Colchicum autumnale,
tandis que le Karatas , autre espèce du même
genre , est une plante sociale comme nos
bruyères et nos myrtilles. Les Ananas del'Esme-
ralda sont célèbres dans toute la Guyane. En
Amérique comme en Europe , il y a , pour les
divers fruits , de certaines contrées où ils par-
viennent à leur plus haut degré de perfection. Il
but avoir mangé des Sapotilles (Achras) à l'île
de la Marguerite ou à Cumana, des Chilimoyas
[bien diflerens du Corossol et de l'Anone des
Antilles), à Loxa au Pérou; des Grenadilles ou
1 Les environs de FEsmeralda abondent en graminées et en
sypéracées : Setaria composite, Paspalum conjugatum, Pariana
^unpestris, Mariscus lœvis, JuncusJloribundus> Elionurus
liliaris , Chœtospora capitata.
1^2 LIVRE VIII.
Parclias^ à Caracas; des Ananas, à l'EsmeraUla
et à l'île de Cuba, pour ne pas trouver exagères
les éloges que les premiers voyageur ont faits
de l'excellence des productions de la zone tor-
ride. Les Ananas font l'ornement des champs
près de la Havane où on les trouve plantés par
rangées parallèles : sur les flancs du Duida, ils
embellissent le gazon des savanes, en élevant
leurs fruits jaunes, couronnés d'un faisceau de
feuilles argentées, au-dessus des Setaria, des
Paspalum et de quelques Cypéracées. Cette
plante, que les Indiens de 1'Oréuoque appellent
Âna~curua, s'est propagée dès le seizième siècle
dans l'intérieur delà Chine ', et récemment en-
core des voyageurs anglois l'ont trouvée avec
d'autres plantes indubitablement américaines
(a^vec le maïs, le manioc, le papayer, le tabac etle
piment) sur les rives du Rio Congo en Afrique.
Il n'y a pas de missionnaire à TEsmeralda. Le
religieux destiné à célébrer la messe dans ce
hameau est fixé à Santa Barbara, à plus de 5o
lieues de distance. Il lui faut quatre jours pour
remonter le fleuve : aussi n'y vient-il que cinq
■ Voyez mon Essai polit,, Tom. I , p. 41a. Il ne reste aucun
doute sur l'origine américaine du Urometia Ananas. Gaylty,
Life qf ItaU'gh, Tom.I, p. 61. GiU, Tom. I,p. ma, 336.
Robert Brown , Geogr. Observ. on the plants of the Congo,
1818 , p. 5o.
CHAPITRE XXIV. ' i43
ou six fois par an. Nous fûmes cordialement
reçus par un vieux militaire, iL nous prenoit pour
desboutiquiers catalans xpiivenoientdans les mis-
ions pour faire leur petit commerce. En voyant
le* ballots de papier destiné à sécher nos plantes,
il sourioit de notre naïve ignorance. ((Vous
venez daxis un pa ys, disait**!, où ce genre de mar-
chandises ne trouve pas de débit. On n'écrit
guère ici; des feuilles sèches de maïs, de Ptaiàto&
(Bananieï)> et de Vijaho ( Heliconia ) , nous
servent comme le papier en Europe pour enve-
lopperdes aiguilles, des hameçons et d'autres
petits objets qu'on veut garder avee soin. » Ce
vieux militaire réunissait l'autorité civile et eoclé-
siastique.il enseignoit, je ne dirai pas le caté-
chisme, maïs le rosaire, aux enfans : il sonnoit
les cloches pour se désennuyer; et, poussé par
lin *d|e ardent pour le Service de l'église, il $6
S»voiirpûrfois de son bâton de chantre d'une
marinière qui ne ptaisoit guère aux naturels.
* Malgré l'extrême petitesse de la mission, on
pafle trois langues indiennes à l'Esmeralda rl'idaH
pananare, le catarapefio et le maquiritain. Cette
dernière langue domine dans le Haut-Orénoque,,
depuis le confluent du Ventuari jusqu'à celui
4u Pacîatno % comme domine y dans le Bas-
* Les* Arr? irianos des rives duTentuario parlent un dfafecfe»
1 14 LIVRE VIII
Orénoque, le caribe; près (lu confluent de
l'Apure, Fotomaque; clans les Grandes-Cata-
ractes, le tamanaque et le maypure; et, sur les
bords du Rio Negro , le marivitain. Ce sont les
cinq ou six langues le plus généralement répan-
dues. Nous lûmes surpris de trouver à l'Esme-
raldabeaucoup de zambos, de mulâtres eld'autres
gens de couleur qui , par vanité , se nomment
Espafwles, et se croient blancs, parce qu'ils ne
sont pas rouges comme les Indiens. Ces gens
vivent dans le dénuement le plus affreux. La
plupart d'eux ont été envoyés ici en bannis-
sement (desterrados) . Pour foncier à la hâte des
colonies dans l'intérieur du pays dont on vou-
loit défendre l'entrée aux Portugais, Solano
avoit ramassé, dans les Llanos et jusque dans
l'île de la Marguerite , des vagabonds et des
malfaiteurs que la justice avoit inutilement
poursuivis jusqu'alors : il les faisoit remonter
FOrénoque pour les réunir aux malheureux
Indiens qu'on avoit enlevés dans les bois. Une
erreur minéralogique donna de la célébrité à
TEsmeralda. I_.es granités duDuida et duMara-
de la langui1 <]•:.• M.ii'iqi.itïires. Ces derniers vivent , conjointe-
ment avec une tribu de Macos , dans les savanes que parcourt
le Padamo. Ils y sont si nombreux . i|.j'ib ont même donné lenr
nom à cet alïlueal. de l'Orénoque. ( Voyez la grande carte de L»
c™.)
CHAPITRE XXIY. l45
guaca renferment , dans des filons ouTerts , de
beaux cristaux de roche , les uns d'une grande
transparence , les autres colorés par la chlo-
rirte ou mélangés d'aetinote : on les avoit pris
pour des diamans et des émeraudes. Si près
des sources de l'Orénoque , on ne revoit dans
6$s jnontagnes que de la proximité du Dorado ,
du lac Parime et des ruines de la grande cité
de Manoa. Un homme , encore connu aujour-
d'hui dans le pays par sa crédulité et son
amour pour l'exagération, Don Apollinario
Dîes de la Fuente, prit le titre pompeux de
Capiton poblador, et de Cabo militar du fort
du Gassiquiare. Ce fort consistait en quelques
1
troues d'arbres réunis par des planches; et,
pour combler la déception , on demanda à
Madrid, pour la mission de l*Esmeralda, qui
n'étoit qu'un hameau de douze à quin«?e ca-
banes, les privilèges d'une Villa. Il est à craindre
que Don Apollinario, qui fut dans la suite
gouverneur de la province de Los Quixos x ,
n'ait eu quelque influence sur la construction
des «caries de La Cnu et de Surrille. Con-
naissant les aires de vent d?une boussole, il
tifhéaUa pas , dans les nombreux mémoires qu'il
* . Dépendante du royaume de Quito.
Relui, histor. Tom. 8. 10
l4<> LIVRE VIII.
envoyait à In Cour, de se nommer cosmo-
graphe de l'expédition cïcs limites.
Tandis que les chefs de cette expédition
étoient bien persuadés de l'existence de la
Nueva Villa de Esmeratdas, et de la richesse
minérale du Cerro Duida qui ne contient que
du mica, du cristal de roche, de l'actinoteet
du rutile, une colonie composée d'élémens
entièrement hétérogènes se détruisit pcti à peu.
Les vagabonds des Llanos n'avoient pas plus le
goût du travail que les indigènes (pie l'on forçoit
de vivre «sous le Son de la cloche.» Les premiers
troiivoient dans leur fierté un motif de plus pour
justifier leur indolence. Dans les missions , tout
homme de couleur, qui n'est pas décidément
noir comme un Africain, ou cuivré comme un
Indien , se dit Espagnol; il appartient à la gente
de razon, à la race douée de raison ; et cette
raison , il finit en convenir, parfois arrogante et
paresseuse, persuade aux blancs et à. ceux qui
croient relie, que labourer la terre est la tâche
des esclaves, des poitox et des indigènes néophy-
tes. La colonie de l'Esmeralda avoit été fondée
d'après les principes de celle de la Nouvelle-Hol-
lande, mais elle éloil bien loin d'être régie avec la
même sagesse. Comme les colons américains
étoîent séparés de leur sol 'natal, non par des
CHAPITRE XXIV. l4}
mers, mais par des forêts entremêlées de savanes,
ils se dispersoient, les uns en prenant la route au
nord vers le Caura et le Carony, les autres en
gagnant au sud les possessions portugaises. C'est
ainsi que la célébrité de cette Villa et des mines
d'émeraudes du Duida s'évanouit en peu d'an-
nées, et que l'Esmeralda, à cause de la prodi-
gieuse quantité d'insectes qui obscurcissent l'air
dans toutes les saisons de l'année, fut regardé,
parmi les religieux, comme un lieu de bannis-
sement et de malédiction.
J'ai rappelé plus haut que le Supérieur des
missions , pour faire rentrer dans le devoir les
frères lais, les menace quelquefois de les envoyer
à FEsmeralda ; c'est, comme disent les moines,
«se Étire condamner aux mosquitos, à être mangé
par ces mouches criardes (zancudos gritones)
dont Dieu a peuplé la terre pour châtier les hom-
mes1.» Des punitions si étranges n'ont pas tou-
jours frappé les seuls frères làis. En 1 788, il arriva
une de ces révolutions monastiques qu'on a de
la peine à concevoir en Europe, d'après les
idées qu'on s'est formé de. l'état paisible des
établissemens chrétiens du Nouveau-Monde.
Depuis long-temps les religieux de l'ordre de
1 aEstos mosquitos que llaman zancudos gritones que parece
lot cria la naturaleza para castîgo y tormento de los hombre*. *
{Fray Pedro Simon , p. 4&1 . ) *
10*
l£S L1TI1 v 1 1 r.
Saint- François, établis dans la Guyane, dési-
roient former une république à part, etse rendre
indépendans du collège de l'iritu, à Nuev»
Iiarcelona. Mécontens de l'élection de Fray
Guticrez de Aguilera, nommé par un chapitre
général, et confirmé par le roi dans la charge
importante de Président des missions, cinq ou
six moines du Haut-Orénoque , du Cassiquiare
et du Rio Negro, se réunirent à San Fernando
de Atabapo ; ils choisirent en toute bâte, et dans
leur sein, un nouveau Supérieur, et firent saisir
l'ancien, qui, pour son malheur, étoit venu
visiter ces-contrées. On lui mit les fers aux pieds,
on le jeta dans un canot, et on le conduisit à
l'Esmeralda comme dans un lieu de proscription.
l>a grande distance de la côte au théâtre de cette
révolution lit espérer aux moines que ce forfait
resterait long-temps inconnu au-delà des Gran-
des-Cataractes. On vnuloit gagner du temps
pour intriguer, négocier, dresser des actes
d'accusation et employer les petites ruses par
lesquelles on prouve, en tout pays, la non
validité d'une première élection. L'ancien Su-
périeur géniissoit dans sa prison à l'Ksmeralda;
il tomba même dangereusement malade par la
double influence d'une excessive chaleur et de
l'irritation continuelle des mosquùos.. Heureu-
sement pour le pouvoir déchu, les moines
CHÀflTRÏ. XXÎV 1^9
reroltés ne restèrent pas unis. Un missionnaire
dn Caasiquiare conçut des éraintes sérieuses
sur l'issue de cette affaire; il apprëhcndoit
d'être envoyé prisonnier à Cadix, ou, comme
on dit, dans les colonies , baxepartido de regis-
tre? la peur le fit changer de. parti, et il disparut
inopinément. On plaça des Indien* en vedettes
à l'embouchure de l'Atabapo, aux Grandes**
Cataractes, partout où le transfuge devoit.
passer pour atteindre le Bas-Orénoque. Malgré
ces précautions , il arriva à l'Angostura et de là
an collège des missions de Piritu: il dénonça ses
eonfirères , et fut chargé , en récompense de sa
révélation , d'arrêter eeu* avec lesquels il
«voit conspiré contre le Président des missions1.
A i'Esmeralda, où l'on n'a point encore entendu
paiier des mouvemeit* politiques qui depuis
trente ans ont agité la vieille Europe , on con*
serre un vif intérêt pour ce qu'on appelle el
mlioroia de losfrailes (la sédition des moines).
• £e«? des missionnaire* , regard£s comme let <&*(# 4*
mouvement insurrectionnel, furent embarqués & FAngostura
pour être jugés en Espagne. Le bâtiment qui devoit les trans-
porter avoit une voie d'eau : 2 entra dans le Port d'Espagne &
l1tte de la Trinité. Le gouverneur Chacoa s'intéressa au soit de§
religieux ; et , en leur pardonnant des traits de vivacité un peu
contraires & la discipline monastique, on les employa de nouveau
dans les missions. J'ai connu l*un et l'autre pendant mon séjour
me méridionale.
IDO LI VRIi VIII.
Dans ce paya , comme dans l'Orient, on ne con-
noît d'autres révolutions que celles que font les
gouvernails eux-mêmes; nous venons de voir
que les elFets n'en sont pas très-alarmans.
Si la ville de l'Esmeralda, avec une population
de 12 à i5 familles, est considérée aujourd'hui
comme un séjour aifreux, il ne faut en chercher
les causes que dans le manque de culture, dans
Féloignement de tout autre pays habité et dans
l'excessive abondance des moustiques. La posi-
tion de la mission est infiniment pittoresque;
la campagne à l'entour est riante et d'une grande
fertilité. Jamais je n'ai vu des régimes de bana-
nes d'une si prodigieuse grandeur; l'indigo, le
sucre, le cacao viendraient en abondance ; mais
on ne se donne pas la peine de les cultiver. Il y
a de beaux pâturages autour du Cerro Duida;
et, si les Observantins du collège de Piritu par-
tageoîenl un peu l'industrie des Capucins cata-
lans établis sur les rives du Carony, on verrait
errer de nombreux troupeaux entre le Cunucu-
mimoet le Padamo. Dans l'étatactuel des choses,
on n'y trouve pas une vache, pas un cheval ; et
les liabitans, victimes de leur indolence, sont
souvent réduits à manger des jambons de singes
Alouates cl cette farine d'os de poissons dont
j'aurai occasion de parler dans la suite. On ne
cultive qu'un peu de manioc et des bananes; et,
CHAPITRE XXIV. l5l
lorsque la pêche n'est pas abondante, les
habitans d'un pays si favorisé par la nature sont
exposés aux plus cruelles privations.
Comme le petit nombre de canots qui vont du
Rio Wegro à l'Angostura par le Cassiqtdare
craignent de remonter jusqu'à l'Esmeralda,
cette mission auroit été beaucoup mieux placée
au point de la bifurcation de l'Orénoque. Il est
probable que ce vaste pays ne restera pas tou-
jours condamné à l'abandon dans lequel il a été
tenu jusqu'ici par la déraison de l'administration
monacale et l'esprit de monopole qui caractérise
les corporations : on peut même- prédire quels
seront les points de l'Orénoque où l'industrie et
le commerce vont prendre le plus d'activité. Sous
toutes les zones, la population ; se concentre
aux embouchures des fleuves tributaires. Le
Rio Apure, par lequel s'exportent les produc-
tions des provinces de Vannas et de Merida ,
va donner une grande importance à: la petite
ville de Cabruta. Elle rivalisera avec San Fer-
nando de Apure où, jusqu'ici, tout le commerce
a été concentré. Plus, haut, il se formera un
nouvel établissement au confluent du Meta qui,
parles Llanos de Casanare, communique avec
la Nouvelle-Grenade. Les deux missions des
Cataractes s'agrandiront à cause de l'activité
que répand sur ce point le transportdçs pirogues:
152 I.IV1Ï TIII.
car un climat malsain et humide et l'excessive
abondance (les mosquilos n'entraveront pas plus
les progrès de la culture à l'Orénoque qu'au Rio
Magdalena , dès qu'un ■vif intérêt mercantile y
appellera de nouveaux colons. Des maux habi-
tuels se font moins sentir; et des hommes, nés
en Amérique, n'en soutirent pas avec la môme
intensité de douleur que les Européens récem-
nientarrivés. Peut-être aussi la destruction lente
des forêts autour des lieux habités diminuera-t-
elle un peu ce cruel tourment des insectes tipulai-
res. San Fernando de Atabnpo, Javita, San Carlos
et l'Esmeralda semblent appelés ( par leur posi-
tion à l'embouchure du Guaviare, au portage
entre le Tuamini et le Rio INegro, au confluent
du Cassiquiare et au point de la bifurcation du
Haut-Oréiioque) à un accroissement considé-
rable de population et de prospérité. Il en sera
de ces contrées fertiles , mais incultes , que par-
courent le Guallaga, l'Amazone et l'Orénoque,
comme de l'isthme île Panama, du lac de Nicara-
gua et du Rio lluasacualco qui offrent une
eorauiunicalioii entre les deux mers. L'imperfec-
tion des institutions politiques a pu, pendant des
siècles , convertir en déserU des lieux dans les-
quels le commerce du monde devroit se trouver
concentré : mais le temps approche où ces en-
traves cesseront d'avoir lieu; une administration
CHAPITRE XXIV. 1 55
vicieuse ne pourra pas toujours lutter contre les
intérêts réunis des hommes ; et la civilisation va
se porter irrésistiblement dans les contrées dont
la nature elle-même annonce les grandes des-
tinées par la configuration physique du sol', par
l'embranchement prodigieux des fleuves et par
la proximité de deux mers qui baignent les côtes
de l'Europe et de l'Inde.
L'Esmeralda estl'endroitle plus célèbre de l'O-
renoque pour la fabrication du poison actif1 qui
est employé à la guerre, à la chasse, et, ce qui
est assez surprenant , comme remède contre les
embarras gastriques. Le poison des Ticunas de
l'Amazone, l'Upas-Tieuté de Java et le Curare
de ht Guyane sont les substances les plus dé-
létères que l'on connoisse. Déjà, vers la fin du
seizième siècle, Ralegh* avoit entendu pro-
noncer le nom SUrari comme celui d'une subs-
tance végétale avec laquelle on empoisonne les
flèche», dépendant aucune notion certaine de
ce poison n'étoit parvenue en Europe. Les mis-
sknmmtes GumiUa et Gili n'avoient pu pénétrer
dans, les pays où Ton fabrique le Curare. Gumilla
assurok «que cette f&rication était enveloppée
«? uk grand mystère*, que l'ingrédient principal
• Eiy tamanaqut , momn*} «b maypure ,. nmcuri.
9 Caylèys Life qf Ralegh , Tom. Il , p. i& Àp.f p. 8.
i!>4 livre vin.
étoit fourni par une plante souterraine , par une
racine tubéreuse , qui ne pousse jamais de
feuilles, et qui est la racine par excellence , rail
de si niisma; que les exhalaisons vénéneuses
qui s'élèvent des chaudières faisoient périr les
vieilles femmes (les plus inutiles) que l'on choi-
sissoit pour surveiller cette opération ; enfin que
les sucs végétaux ne paroissoient assez concen-
trés que lorsque quelques gouttes de ce suc
exerçoient, à distance, une action répulsive sur
le sang. Un Indien se fait une piqûre légère : on
trempe une flèche dans le Curare liquide , et on
l'approche de la piqûre. Le poison est jugé
suffisamment concentré, s'il fait rentrer le sang
dans les vaisseaux sans avoir été mis en contact
avec eux. » Je ne m'arrêterai pas à réfuter ces
contes populaires recueillis par le père Gumilla.
Comment ce missionnaire auroit-il hésité d'ad-
mettre l'action à distance du Curare, lui qui ne
doutoit pas des propriétés d'une plante dont les
feuilles font vomir ou purger, selon qu'on les
arrache de leur tige par en haut ou par en bas1.
' u Llamo la atencioji f]r> los Fisims sulirc et Frajlecillo à I»
Tuatua (une Eophorb'tacée ). Quantas ojas cornière, tanlu
évacua ci unes lia de e\|>eler. Si anruua tas ojas liraudo acia
abaxo , caila oja causa uua cvacuacioii ; si las arraoca acîa
arriba , causau vomîtos y si arraiican unas para iirriba y alrar
acia abuxo, conclure uno y otro efecto. a (Gumilla , Tom. Il,
p. 298. t'autin, p. 2g.)
CHAPITRE XXIV. 1 55
Lorsque nous arrivâmes à l'Estneralda , la
plupart des Indiens revenoient d'une excursion
qu'ils avoient faite à l'est, au-delà du Rio Pa-
damo, pour recueillir des Juvias ou fruits du Ber-
tholletia et la liane qui donne le Curare. Ce retour
étoit célébré par une fête qu'on appelle dans la
mission la fiesta de las Juvias, et qui ressemble
à nos fêtes des moissons et des vendanges. Les
femmes avoient préparé beaucoup de liqueurs
fermentées; pendant deux jours, on ne ren^-
controit que des Indiens ivres. Chez des peuples
qui attachent beaucoup d'importance aux fruits
des palmiers et de quelques autres arbres utiles
à la nourriture de l'homme , l'époque de la ré-
colte de ces fruits est marquée par des réjouis-
sances publiques : on divise le temps d'après des
fêtes qui se succèdent d'une manière invariable.
Nous fumes assez heureux de trouver un vieux
Indien moins ivre que les autres, et qui étoit
occupé à préparer le poison Curare avec les
plantes fraîchement recueillies. C'étoit le chi-
miste de l'endroit. Nous trouvâmes chez lui de
grandes chaudières d'argile destinées à la cuisson
des sucs végétaux, des vaisseaux moins pro-
fonds favorisant l'évaporation par la surface
qu'ils présentent, des feuilles de bananier roulées
en cornets et servant à filtrer des liquides plus
ou moins chargés de substances filandreuses; Il
l56 LIVRE VtU.
régnoit le plus grand ordre et la plus grande
propreté dans cette cabane qui étoit trans-
formée en laboratoire de chimie. L'Indien -qui
devoit nous instruire est connu dans la mission
sous le nom du maître du poison (amo del Curare);
il avoit cet air empesé et ce ton de pédanterie
dont cm accusoit jadis les pharmaciens en Eu-
rope, ce Je sais , disoit-il , que les blancs ont le
secret de fabriquer du savon et cette poudre
noire qui a le défaut de faire du bruit et de
chasser les animaux , si on les manque. Le Cu-
rare, que nous préparons de père en fils, est
supérieur à tout ce que vous savez faire là bas
(- au-delà des mers ). C'est le suc d'une herbe qui
tue tout bas ( sans qu'on sache d'où le coup est
parti).»
Cette opération chimique, à laquelle le maître
du Curare mettait tant d'importance^ nous p*~
roissoit d'une grande simplicité. On donne i la
hane (bejuco)^ dont on se sert à l'£smeralda pour
la préparation du poison, le même nom que dans
les forêts de Javita. C'est le bejuco de Mà&aàsa*
que l'on recueille abondamment à l'est de fa
mission, sur la rive gauche de l'Orénoque, au--
delà du Rio Àmaguaca, dans les terrains moa~
tueux et granitiques de Guanaya et de Yuma-
riquin. Quoique les faisceaux de bejuco que nous
trouvâmes dans la mission de l'Indien fussept
CHÀPTTRE XXIV. Ij6
«tièremetlt dépourvus de feuilles , il ne nous
reste aucun doute qu'ils provenoient de la même
plante de la famille des Strychnées (très-voisine
du Rouhamon d'Aublet) , que nous avions exa-
minée dans la foret de Pimichin l. On emploie
1 Voyez Tom. VII , p. 355. Je vais insérer ici la description
du Curare ou Bejuco de Mavacure, tirée d'un manuscrit
encore inédit de mon savant collaborateur, M. Kunth, membre
correspondant de l'Institut : «Ràmtjei lignosi , oppositi, ramulo*
afyro abortivo , teretiusculi , fuscescenti-tomentosi , inter pe-
tiolos lineola pilosa notati , gemmula aut processu filiformi
(pedunculo?) terminât! . Folu opposita, breviter petiolata Y
oratooblonga, acuminata, integerrima, reticulato-triplinervia ,
nerromedio subtus prominente, membranacea, ciïiata, utrinque
gWbra, iwrvo medio fuscencenti-tomentoso, lacté viridia»,
suburçpaMidiora, 17a- pollioes longi, 8-9 lineas lata. Pinoil
lineam longi , tomentosi , inarticulati : » M. Kunth ajoute : «Le
Curare ne peut être une espèce du genre Phyllantus , parce que
les feuilles dans celui-ci sont alternes et pourvues de deux sti-
pules, tandis que dans le Curare les feuilles sont opposées et
•ans traces de stipules. L'idée de M. Willdenow , que le Cu~
rare appartient au genre Coriaria , dont las baies seules sont
vénéneuses , est tout aussi peu admissible. Les feuilles du Co*-
noria sont un peu charnues et quelquefois alternes ; dans le
Outare, elles sont membraneuses et constamment opposées.
cotre «lies. Les pétioles , dans le Coriaria , sont sensiblement
articulés avec les rameaux , et tombent facilement dans les;,
étfhantfllons desséchés ; le Curare , au contraire , n'offre point
^articulation. Les petites gemmules,, dont M. de.Jussieu fait
ttttttàon & l'occasion du Coriaria , dans ses Familles déplantes^
°e se rencontrent point dans le Curare. "Enfin, les jeunes ra-
meaux sont anguleux dans le Coriaria, cylindriques dans le
G"*/«. Us ont , dans celui-ci , une tendance à se prolonger
i58
indifféremment le Mavacure frais ou dessécW
depuis plusieurs semaines. Le suc de la liane,
récemment cueilli, n'est pas regardé comme vé-
néneux ; peut-être n'agit-il d'une manière sen-
sible que lorsqu'il est fortement concentré. C'est
l'écorce et une partie de l'aubier qui renferment
ce terrible poison. On racle avec un couteau des
brandies de Mavacure de z{ à 5 lignes de dia-
mètre; l'écorce enlevée est écrasée et réduite
en filamens très-minces sur une pierre à broyer
de la farine de manioc. Le suc vénéneux, étant
jaune, toute cette masse filandreuse prend la
même couleur. On la jette dans un entonnoir de
g pouces de liant et de (\ pouces d'ouverture. Cet
entonnoir est, de tous les ustensiles du labora-
toire indien , celui que le maître du poison nous
vantoit le plus. II demandoit à plusieurs reprises
si, por alla {la-bas, c'est-à-dire en Europe,) nous
avions vu jamais quelque cliose de comparable à
son embudo. C'étoit une feuille de bananier
en vrille comme dans le Rouhamoii U'Aulilet (Lasiostoma
Willd). C'est de ce dernier genre que je rapprocherais le Cu-
rare; car les rentables Str\ Hunn paruisseul appartenir exclu-
sivement aux Indes ci rien laits. Dans le Curare on trouve un
rang de petits poils entre chaque paire de pétioles, et ce
caractère, observé depuis lun^-lenips dans les Slrjebnoes, qui
sont connues par leurs propriétés délétères, est d'un grand poids
ilaus le rapprochement que nous rnrjijns être eu droit de l'aire
entre des plantes si
CHAPITRE XXIV. l5g
roulée en cornet sur elle-même , et placée dans
un autre cornet plus fort de feijdlles de palmier :
tout cet appareil étoit soutenu par un écha-
faudage léger de pétioles et de rhachis de pal-
mier. On commence à faire une infusion à froid
en Tersant de l'eau sur la matière filandreuse qui
est Pécorce broyée du Mavacure. Une eau jau-
nâjtre filtre, pendant plusieurs heures , goutte par
goutte , à travers Vembudo ou entonnoir de feuil-
lage. Cette eau filtrée est la liqueur vénéneuse,
mais elle n'acquiert de la force que lorsqu'elle
est concentrée par évaporation, à la manière des
mélasses , dans un grand vase d'argile. L'Indien
nous engageoit de temps en temps à goûter le
liquide; on juge, d'après le goût plus ou moins
amer, si la concentration par le feu a été poussée
assez loin. Il n'y a aucun danger à cette opé-
ration, le Curare n'étant délétère que lorsqu'il
entre immédiatement en contact avec le sang.
Aussi les vapeurs qui se dégagent de la chaudière
ne sont-elles pas nuisibles , quoi qu'en aient dit
les missionnaires de l'Orénoque. Fontana , dans
ses belles expériences sur le poison des Ticunas
de la rivière des Amazones, a prouvé depuis
long-temps que les vapeurs que répand ce poison
lorsqu'on le projette sur des charbons ardens
peuvent être respirées sans crainte , et qu'il est
*aux, comme l'a annoncé M. de La Condafrrine,
l60 * LIVRE VIII.
que des femmes indiennes, condamnées à mort,
aient été tuées par les Tapeurs du poison des
Ticunas.
Le suc le plus concentré du Mavacure n'est
pas assez épais pour s'attacher aux flèches.
Ce n'est donc que pour donner du corps au
poison que Ton verse dans l'infusion concentrée
un autre suc végétal extrêmement gluant, çt
tiré d'un arbre à larges feuilles , appelé Kira-
cagucro. Comme cet arbre croit à un très-grand
éloignement de FEsmeralda , et qu'a cette
époque il étoit tout aussi dépourvu de fleurs
et de fruits que le bejuco de Mavacure , nous
ne sommes pas en état de le déterminer botam-
quement. J'ai parlé plusieurs fois de cette espèce
de fatalité qui soustrait à l'examen des "voya-
geurs les végétaux les plus intéressant , tandis
que des milliers d'autres , dont on ignore les
propriétés chimiques , se présentent chargés de
fleurs et de fruits. Lorsqu'on voyage rapide-
ment, on voit à peine, même sous les tropiques
où la durée de la floraison des plantes ligneuses
est si longue , un huitième des végétaux offrant
les parties essentielles de la fructification. Les
ehances de pouvoir déterminer, je ne dis pas
la famille , mais le genre et l'espèce , est par
conséquent en raison de 1 à 8, et l'on conçoit
que la défaveur de cette chance se fait sentir
CHAPITRE XXIV* l6l
plus vivement quand elle nous prive de la
connoissance intime d'objets qui offrent un
autre intérêt que celui de la botanique des-
criptive.
Au moment où le suc gluant de l'arbre Kira-
caguero est versé dans la liqueur vénéneuse
bien concentrée et tenue en ébullition, celle-ci
se noircit et se coagule en une masse de la con-
sistance d'un goudron ou d'un sirop épais. C'est
cette^masse qui est le Curare du commerce.
Lorsqu'on entend dire aux Indiens que le Ki-
racaguero est tout aussi nécessaire à la fabri-
cation du poison que le bejuco de Mavacure,
on peut être induit en erreur ; en supposant
que le premier renferme aussi quelque principe
délétère , tandis qu'il ne sert ( comme feroient
Valgarobbo et toute substance gommeuse ) qu'à
donner plus de corps au suc concentré du
Curare. Le changement de couleur qu'éprouve
le mélange est dû à la décomposition d'un
hydrure de carbone. L'hydrogène e$t brûlé,
et le carbone se met à nu. On vend le Curare
dans des fruits de Crescentia ; mais , comme
sa préparation est entre les mains d'un petit
nombre de familles , et que la quantité de
poison qui est attachée à chaque flèche est
infiniment petite , le Curare de première qua-
lité, celui de l'Ësmeralda e de Maudavaca, se
Relat. kistor. Tom. 8, 1 1
l62 LITRE Tin.
vend à un piix extrêmement élevé. J'ai tci
payer deux onces 5 à G francs. Desséchée ,
cette substance ressemble à de l'opium ; mais
elle attire fortement l'humidité lorsqu'elle est
exposée à l'air. Son goût est d'une amertume
très-agréable, et nous en avons souvent avalé de
petites portions, M. Bonpland et moi. Le danger
est nul, si l'on est bien sur que l'on ne saigne
pas des lèvres ou des gencives. Dans les expé-
riences récentes que M. Mangili a faites sur le
■ venin de la vipère, un des assistans avala tout h
venin qui put être extrait de quatre grosses
vipères d'Italie , sans en être affecté ». Les In-
diens regardent le Curare, pris intérieurement,
comme un excellent stomachique. Le même
poison préparé pur les Indiens Piraoas et Sa-
livas*, quoique assez célèbre, n'est pas aussi
recherché que celui de l'Esmeralda. Les pro-
cédés de la fabrication paraissent partout à
peu près les mêmes , mais il n'y a aucune
preuve que les différons poisons vendus sous
le même nom à l'Orénoquc et à l'Amazone
soient identiques et tirés des mêmes plantes.
Aussi M. Orlila , dans son excellent ouvrage
de Toxicologie générale , a très-judicieusement
' Gwrnale di Fisica e di Chimica , Vol. IX , p. 458.
a Les Cabres ou Cayeres , avant leur destruction presque
lolal«, s'mliitmoiriil ans'ii licmicniipà tu (iiliricaliun du Cuivre.
CHAPITRE XXIV. l63
séparé le Woorara de la Guyane hoUandoige ,
le Curare de l'Orénoque , le Ticuna de l'Ama-
zone , et toutes ces substances que Ton a
.réunies trop vaguement sous le nom de poisons
américains x. Peut-être trouvera-t-on un jour
un même principe alcalin , semblable à la mor-
phine de l'opium et à la Vauqueline des
Strychnos , dans des plantes vénéneuses qui
appartiennent à divers genres.
A l'Orénoque , on distingue le Curare de
raiz ( de racine ) du Curare de bejuco ( de
lianes ou d'écorces de branches). Nous n'avons
vu préparer que le second : le premier est plus
foible-et beaucoup moins recherché. A la Ri-
vière des Amazones, nous avons appris àcon-
•aoître les poisons des Indiens Tiçynas , Ya-
guas , Pevas et Xibaros qui , provenant de la
même plante , ne diffèrent peut-être que par
une préparation plus ou moins soignée. Le
toxique des Tkunas 9 auquel M. de La Conda-
/ vaine a donné tant de célébrité en Europe, et
que l'on commence à désigner, un peu im-
proprement, sous le nom de Ticuna , est tiré
d'une liane qui croît dans l'île de Mormorote ,
dans le Haut - Maragnon. Ce toxique est dû
1 Emmery de effectu venenorum veget. american. Tub.
1817.
11*
1 64 L 1 V « E V 1 1 1 .
en partie aux Indiens Ticunas , restés inde?-
pendans sur le territoire espagnol , près tle jS
sources du Yacarique ; en partie , aux Indien, s
de la même tribu habitant la mission porti«_-
gaisc de Loreto. Comme , dans ces climats ,
les poisons sont indispensables à l'existenc •«
des peuples chasseurs , les missionnaires dL «
l'Orénoque et de l'Amazone ne s'opposerrmt
guère à ce genre de fabrication. Les poisonms
que nous venons de nommer diffèrent total*^-
ment de celui de La Peca > et du poison Je
Lamas et de Moyobamba. J'entre dans ces
détails, parce (pie les fragmens de plantes que
nous avons pu examiner nous ont prouve'
(contre l'opinion commune ) que les trois
toaif/U(;si\v.s Ticunas de la Peca et de Moyo-
bamba ne sont pas lires d'une même espèce,
probablement pus même de végétaux congé-
nères. Autant le Curare est simple dans sa
composition , autant la fabrication du poison
de Moyobamha est longue et compliquée. On
mêle au suc du bejuco de Ambihaasea , qui
est l'ingrédient principal , du piment ( Cap-
sicum) , du tabac, du liarbasco ( Jacquinia ar-
millaris), le Sanango (Tabernaimontana) et le
* Village de la (iroiiiice de Jaeii de Braeamoro».
CHAPITRE XXIV. l65
lait de quelques autres Apocynées. Le suc frais
de X Arhbïhuasca exerce une action délétère,:
s'il touche le sang x : le suc du Mavacure n'est
un poison mortel que lorsqu'il est concentré
par le feu , et l'ébullition ôte toute qualité nui-
sible au suc de la racine du Jatrophâ Manihot
{Yucca amarca). En frottant long-temps entre
mes doigts , par tin temps excessivement chaud,
la liane qui donne le cruel poison de la Peca ,
feus les mains engourdies : une personne qui
travaillent avec moi sentit les mêmes effets «Je
cette absorption rapide par des tégumens non
lésés.
Je n'entrerai ici dans aucun détail sur les
propriétés physiologiques de ces poisons du
Nouveau-Monde , qui tuent avec la même
promptitude que les Strychnées de l'Asie (la
noix vomique, l'Upas - Tieuté et la Fève de
Saint-Ignace), mais sans provoquer des vomis-
semens lorsqu'ils sont introduits dans l'estomac,
et sans annoncer l'approche de la mort par
l'excitation violenté de la moelle épimère;
Nous avons envoyé, pendant notre séjour -en
Amérique , du Curare de l'Orénoque et des
nœuds de Bamboux remplis du poison des Ti-
cunas et de Moyobamba , à MM. Fourcroy et
' Notes manuscrites de M. Ahdiyieles, habitant de Lamas.
166 LIVRE VIII.
Vauquelin : nous avons aussi fourni , après
notre retour , à MM. Magendie et Débile , qui
se sont si utilement occupés des toxiques de
la zone torride , du Curare affaibli par le
transport à travers des pays humides. Sur les
rives de l'Orénoque, on ne mange guère de
poule qui n'ait été tuée par la piqûre d'une
flèche empoisonnée. Les missionnaires pré-
tendent que la chair des animaux, n'est bonne
qu'autant que Ton emploie ce moyen. Malade
de la fièvre tierce, le père Zea, qui nous ac-
compagnoit, se faisoit, tous les matins , porter
dans son hamac une flèche et la poule vivante
qu'on destinoit pour notre repas. 11 n'auroit pas
voulu confier à d'autres une opération à la-
quelle, malgré son état habituel de foiblesse,
il attachoit beaucoup d'importance. De grands
oiseaux , par exemple un Guan ( Pava de
monte) ou un Hocco {Alector), piqué à la
cuisse , meurent en 2-3 minutes ; il en faut sou-
vent plus de 10-12 pour faire périr un cochon
ou un Pécari. M. Bonpland trouvoit que le
même poison, acheté dans différons villages,
présentoit de grandes différences. Nous avons
reçu à la Rivière des Amazones du vrai toor.ique
des Indiens Ticunas qui ctoit plus foible que
toutes les variétés du Çnrarc de l'Orénoque.
Il seroit inutile de rassurer les voyageurs sur
CHAPITRE XXIV. 167
la crainte qu'Us marquent souvent à leur ar-
xàxée dans les missions, lorsqu'ils apprennent
«jue les poules , les singes , les Iguanes , les
-^grands poissons fluviatiles qu'ils mangent, sont
jtués avec des flèches empoisonnées. L'habitude
« et le raisonnement font évanouir ces craintes.
*M. Magendie a même prouvé , par des expé-
riences ingénieuses sur la transfusion v que le
sang des animaux , dans lesquels les Stry chnos
amers de l'Inde ont produit un effet. délétère ,
n'a aucune action funeste sur d'autres animaux.
Un chieit reçut une quantité considérable de
sang eippoisojiné dans les veines : cependant il
jiy eut pas de trace d'irritation dans la moelle
«pipière l.
jj'ai nuys en contact le Curare le plus actif avec
)$S nerfs cruraux d'une grenouille, sans aper-
cevoir aucun changement sensible, en mesurant
Je (degré d'irritabilité des organes au moyen d'un
*pc forrçae par des métaux-hétérogènes. Mais les
-expériences galvaniques ont à peine réussi sur
-4es oisç&ux, quelques minutes après que je les
c^voistués par une flèche empoisonnée: Ce$pb-
«servations offrent de l'intérêt, si l'on se rappelle
qp.e la solution de VU pas Tieuté ; versé ;sur le
♦nerf sciatique , ou insinué dans le tissu du nerf,
UéJ .Mtfgewiie , *pr fes otçanes de \l absorption , rS<a9 » P- l3-
l68 LITRE VIII.
ne produit aussi aucun effet sensible sur l'irrita-
bilité des organes par le contact immédiat avec
la substance médullaire x. Dans le Curare ,
comme dans la plupart des autres Strychnées
(car nous croyons toujours que le Mavacure
appartient à une famille voisine ), le danger ne
résulte que de Faction du poison sur le système
vasculaire. A Maypures , un homme de couleur
(zarnbo ou descendant d'Indien et de nègre)
préparait, pour M. Bonpland, de ces flèches
empoisonnées que l'on place dans les sarbacanes
pour chasser de petits singes et des oiseaux.
C'étoit un charpentier d'une force musculaire
extraordinaire. Ayant eu l'imprudence de frot-
ter entre ses doigts le Curare après s'être blessé
légèrement, il tomba par terre , saisi d'un vertige
qui dura près d'une demi-heure. Heureusement
ce n'étoit que du Curare affoibli (destemplado),
celui dont on se sert pour de très -petits
animaux , c'est-à-dire pour ceux qu'on
prétend rappeler à la vie , en plaçant du mu-
riate de soude dans la plaie. Pendant la na-
vigation que nous fîmes à notre retour de
l'Esmeralda à Aturès , j'échappai moi-même
à un danger assez imminent. Le Curare ,
ayant attiré l'humidité de l'air , étoit devenu
l } flaJjfcneaurDelille, sur le poison de Java, 1809 , p. 1 $•
CHAPITRE XXIV. 169
fluide , et s'étoit répandu , d'un vase mal
fermé , sur notre linge. On oublia , en la-
vant ce linge , d'examiner l'intérieur d'un
bas qui étoit tout rempli de Curare , et ce ne
fut qu'en touchant de la main cette matière
gluante que je fus averti de ne pas mettre le
bas empoisonné. Le danger étoit d'autant plus
grand que je saignois , à cette époque , des
doigts du pied par des plaies de chiques
( Pulex penetrans ) qui avoient été mal extir-
pées. Cet incident peut rappeler aux voyageurs
combien.il faut être prudent dans le trans-
port des poisons.
U y aura un beau travail chimique et physio-
logique à faire en Europe sur l'action des
toàciques du Nouveau-Monde , dès que , par
des communications plus fréquentes , on
pourra se procurer , et pour ne pas les con-
fondre, des contrées où on les prépare, le
Curare de bejueo , le Curare de raiz et les
divers poisons de l'Amazone , du Guallaga et
du Brésil. Les chimistes ayant découvert 1' cide
hydro-cyanique pur x et tant de nouvelles subs-
* M. Gay-Lussac observe que cet acide , dont la belle décou-
verte lui est due , ne peut être très-dangereux à la société,
parce que l'odeur en décèle la présence , et parce que la facilité
wee laquelle il se décompose le rend peu propre à être
^merré.
170 LIVRE VIII.
tances éminemment délétères , ou craindrai
moins en Europe l'introduction de ces poisons
préparés par des peuples sauvages : cependant
on ne sauroit trop en appeler à la prévoyance
de ceux qui , au milieu de villes très-popu-
leuses (centres de culture, de misère et de
dépravation), conservent des .matières aussi-
nuisibles. Quant à nos connoissances bota-
niques sur les végétaux employés à faire \&
poison , elles ne pourront se débrouiller que?
très-lentement. La plupart des Indiens qui &&
livrent à la fabrication des flèches empoi-
sonnées , ignorent totalement la nature des
substances vénéneuses que d'autres peuples
leur apportent. Un voile mystérieux qouvre
partout l'histoire des toxiques et des antidater
Chez les sauvages, leur préparation ept le mo-
nopole des Piaches , qui sont à la fois pretras,
jongleurs et .médecins : ce n'est que chez \e&
naturels transplantés dans ie$ missions que
l'on peut acquérir quelques notions certaine^
sur des matières si problématiques. Des jsièqlos
se sont écoulés avant que les Européens Mw*
appris à connoître, par l'esprit investigateur
de M. Mutis , le befuco del Guaco ( M&ania
Guaco *), qui est le plus puissant de tous les
1 f^ojrez la pi. io5 des Planées équinoxiales que } ai pu-
bliées conjointement avec M. Bonpland , Tom. II , p. &4«
CHAPITRE XXIY. 171
antidotes contre la morsure des serpens , et
dont nous avons été assez heureux de donner
la première description botanique.
C'est une opinion très-générale dans les mis-
sions, qu'il n'y a pas de guérison possible si
s le Curare est frais , bien concentré , et qu'il
ait séjourné long -temps dans la plaie , de sorte
qu'il soit entré abondamment dans la circula-
tion. De tous les spécifiques qu'on emploie sur
les bords de l'Orénoque et ( selon M. Les-
chenault) dans l'archipel de l'Inde , le plus cé-
lèbre est le muriate de soude ■. On frotte la
plaie avec ce sel, et on le prend intérieurement.
Je n'ai eu par moi-même aucune preuve directe
et suffisamment convaincante de l'action de ce
spécifique , et les expériences de MM. Delille
et Magendie prouvent plutôt contre l'utilité de
<8on 'emploi. Sur les bords de l'Amazone , on
donne parmi les antidotes la préférence au
sucre; et, comme le muriate de soude est
1 péjà Oviedo (Sommario délie Indie Orientali) vante
ï$tu de mer comme un antidote contre les poisons végétaux.
u& ne manque pas , dans les missions , de dire gravement aux
"Wfagettrs européens que l'en n'a pas pfus a craindre les flèches
4*4akefcde Curare, si Ton a du sel dans la bouche, que Ton
ne cvaint les chocs électriques des Gymnotes en mâchant du
"*»c. {Voyez Tom. VI, p. 106.) Ralegh recommande
crçume antidote de YOurari (Curare) le suc de lail. (Cqyley y
Tom. I,p. 196.).
1-2 Livn E VI 11.
une substance à peu près inconnue aux. Indiens
des forêts , il est probable que le miel d'a-
beilles et ce sucre farineux que transsudent
les bananes séchées au soleil, ont été ancien-
nement employés dans toute la Guyane. C'est
en vain qu'on a tenté l'ammoniac et l'eau de
Luce contre le Curare : on sait aujourd'hui
combien ces prétendus spécifiques sont incer-
tains, même lorsqu'on les applique dans des
plaies causées par la morsure des serpens. Sir
Everard Home " a fait voir que l'on attribue
le pliis souvent à un remède la guérison qui
n'est due qu'à la légèreté des blessures et à.
une action très -circonscrite du toxique. On
peut impunément blesser des animaux avec
des flècbes empoisonnées , lorsque la plaie
est bien ouverte , et que l'on retire la pointe
enduite de poison immédiatement après If
blessure. En appliquant dans ces cas le sel
ou le sucre , on est tenté de les prendr<
pour d'excellens spécifiques. Des Indiens, qu
ont été blessés à la guerre par des arme
trempées dans du Curare, nous ont décrit le
symptômes de l'empoisonnement comme en
tièrement semblables à ceux que l'on observe
dans la morsure des serpens. L'individu bless>
chapitre xxir. 1^3
sent des congestions vers la tête : des vertiges
le forcent de s'asseoir par terre. Il a des nausées,
il vomit à plusieurs reprises 5 et , tourmenté
par une soif dévorante , il éprouve un engour-
dissement dans les parties voisines de la plaie.
Le vieux Indien , qu'on appeloit le maître
du poison , sembloit flatté de l'intérêt avec
lequel nous avions suivi ses procédés chimiques,
11 nous trouvoit assez intelligens pour ne pas
douter que nous savions faire du savon ; car
cet art , après la fabrication du Curare , lui
paroissoit une des plus belles inventions de
l'esprit humain. Lorsque le poison liquide fut
versé dans les vases destinés à le recevoir ,
nous accompagnâmes l'Indien à la fête des
Jwias. On célébroit par des danses la récolte
du Juvias ou fruits du Bertholletia excelsa , et
1 on se livrôit aux excès de l'ivrognerie la plus
sauvage. La cabane où les indigènes se réunis-
soient pendant plusieurs jours ofFroit un aspect
très-bizarre. 11 n'y avoit ni table ni banc 5 mais
de grands singes , rôtis et noircis par la fu-
mée, étoient rangés symétriquement et ap-
puyés contre le mur. C'étoient des Marimondes
(Atèles Belzebuth) et ces singes barbus qu'on
appelle Capucins et qu'il ne faut pas confondre
a^ec le Machi ou Saï (Simia Gapucina de Buffon).
La manière de rôtir ces animaux, anthropo-
morphes contribue singulièrement à rendre
1^4 LIVRE VIII.
leur aspect désagréable aux yeux île l'homme
civilisé. On forme une petite grille ou treil-
lage de bois très - dur qu'on élève à un pied
de distance du sol. Le singe dépouillé est
replié sur lui-même , comme s'il étoit assis :
généralement on le fait appuyer sur ses bras
qui sont maigres et longs ; quelquefois on
croise les mains sur le dos de l'animal. Lors-
qu'il est attaché sur le treillis , on allume
un feu très-clair par-dessous. Le singe, enve-
loppé de fumée et de flammes, est grillé et
noirci à la fois ». Ln voyant les naturels dé-
vorer le bras ou la jambe d'un singe rôti ,il
est difficile de ne pas croire que celte habitude
de manger des animaux , si rapprochés de
l'homme par leur organisation physique , n'ait
contribué jusqu'à un certain point à diminuer
l'horreur de l'anthropophagie parmi les sau-
vages. Les singes rôtis , surtout ceux qui ont
la tête très-ronde , présentent une ressemblance
hideuse avec un enfant; aussi les Européens,
obligés de se nourrir de Quadrumanes , pré-
fèrent-ils de séparer la tête et les mains , et
de ne faire servir à leur table que le reste
■ On a public, en Allemagne, peu de temps après mon
retour en Europe , d\i]irès mi di'-sin liiit a ver beaucoup d'esprit
par M. Schick , ù Rome, une gravui e représentant un de nos
bivouacs sur les bords de lOiiiioque. T.c premier plan offre
des Indiens occupés h rôtir un singe.
CHAPITRE XXIV. l<jS
du tronc. La chair des singes est tellement
inaigre et sèche y que M. Bonpland a conservé,
à Paris , dans ses collections , un bras et une
main qui a voient été grillés au feu à PËsmeralda :
après on grand nombre d'années , ces parties
ne répfondoient encore aucune odeur.
Nous vîmes danser 1 es Indiens. Cette danse
est d'une monotonie d'autant plus grande , que
les femmes n'osent y prendre part. Les hommes ,
jeunes et vieux, se tiennent par les mains pour
former un ronîd : ils tournent tantôt à droite ,
tantôt à gauche y pendant des heures entières,
avec une gravité silencieuse. Le plus souvent
les danseurs eux-mêmes font la musique. De
foibles sons, tirés d'une série de roseaux de
différentes longueurs, forment un accompa-
gnement lent et triste. Pour marquer la me-
sure , le premier danseur plie les deux genoux
d'uàe manière cadebcée. Quelquefois tous
restent en place , et exécutent de petits mou-
vënlens oscillatoires en jetant le corps d'un
fcôté et de l'autre. Ces roseaux , rangés sur une
mèche ligiié, et liés les uns aux autres, res-*
semblent à la flûte de Pan telle que noua la
trouvohs représentée dans des processions
bachiques sur les vases de la Grande-Grèce.
C'est Une idée très-simple , et qui a dû se pré-
senter à tous le& peuples, de réunir des ro-*
1^6 LIVRE VIII.
seaux de difle'rentes longueurs et de les em-
boucher successivement en les passant devant
les lèvres. Nous avons été surpris de voir avec
quelle promptitude de jeunes Indiens compo-
soient et accordoient ces flûtes lorsque, sur
le bord du fleuve, ils rencontroient des ro-
seaux (Carices). Sous toutes les zones, les
hommes , dans l'état de nature , tirent un grand
parti de ces graminées à chaume élevé. Les
Grecs disoient avec raison que les roseaux
avaient contribué à subjuguer les peuples e»
fournissant des flèches, à adoucir les mœurs
par le charme de la musique, à développer
l'intelligence en offrant les premiers instrumens
propres à tracer des lettres. Ces différons em-
plois des roseaux marquent pour ainsi due
trois périodes de la vie des peuples. Nous
conviendrons que les hordes de l'Orénoque
se trouvent au premier degré d'ime civilisation
naissante. Le roseau ue leur sert que comme
un instrument de guerre et de chasse, et les
flûtes de Pan, sur ces rives lointaines, n'ont
point encore donné des sons capables de faire
naître des sentimens doux et humains.
Nous trouvâmes, dans la cabane destinée
au festin, plusieurs productions végétales que
les Indiens avoient rapportées des montagnes
de Guanaya, et qui fixèrent toute notre at-
CHAPITRE XXIV. I77
lention. Je ne m'arrêterai ici qu'au fruit du
Juvia, à des roseaux d'une .prodigieuse lon-
gueur et aux chemises faites de l'écorce de
Marima. UAlmendron ou Juvia , un des arbres
les plus majestueux des forêts du Nouveau-
Monde , étoit à peu près inconnu avant notre
voyage au Rio Negro. On commence à le
trouver, à quatre journées de distance, à l'est
de l'Esmeralda , entre le Padamo et l'Ocamo,
au pied du Cerro Mapaya , sur la rive droite
de l'Orénoque. Il est plus abondant encore sur
la rive gauche, au Cerro Guanajâ, entre le
Rio Amaguaca et le Gehette. Les habitans de
l'Esmeralda nous ont assuré qu'en avançant au-
dessus du Gehelte et du Chiguire , le Juvia et
les Cacaoyers deviennent tellement commun» ,
que les Indiens sauvages (les Guâicas et Gua-
haribos blajicos) ne troublent point les récoltes
faites par les Indiens des missions. Us ne leur
envient guère des productions dont la nature
a enrichi leur propre sol. À peine a-t-on tenté,
dans les établissemens du Haut-Or en o que, à
propager les Almèndrones. La paresse des habi-
tans s'y oppose, plus encore que la rapidité
avec laquelle l'huile se rancit dans les graines
amygdaliformes. Nous n'avons trouvé que trois
arbres à la mission de San Carlos et deux à
VEsmeralcla. Âgés de huit à dix ans, ces troncs
Rflat. kittor* tant. 8. 12
1J$ LIVRE VIII.
majestueux n'a voient pas encore porté de fleurs.
J'ai rappelé plus haut que M. Bonpland a dé-
couvert des Almendrones , parmi les arbres qui
couvrent les rives du Gassiquiare, près des
rapides de Cananivacari '.
Dès le 16.' siècle, on avoit vu en Europe,
non le grand drupa eu forme de cocos qui ren-
ferme les amandes , mais les graines à tégumens
ligneux et triangulaires. Je reeonnois celles-ci
dans une gravure assez imparfaite de Clusius *.
Ce botaniste les désigne sous le nom A'AImen-
dras del Pertt , peut-être parce qu'on les avoit
portés, comme un fruit très-rare, au Haut-
Maragnon, et de là, par les Cordillères, à
Quito et au Pérou. Le Novus Orbis de Jean
de Laet, dans lequel j'ai trouvé la première
notion de l'Arbre de la Vache, offre aussi une
description et une lîgure très-exacte de la
' Voyez plus haut, p. ^0,
3 Exolicor, Lib. H, Cap. XVUI, p. [\!\. Clusius distingue
très-bien les Almendras iklPeru , nuire Beiilmilelia excelsa ou
Juvîa { frui:tn5 imi j^iliila1 nudeo , triangularis , dorso lato , in
bina laler.i augulusa desinetitc, lu^i-ns, ptdidum cimeiforrois),
du Pckea ou AniYgdiilit j;<in_v.iim::i ( Exot.. Lib. II, Cap. \i ,
p. 27). Ralegh . qui ne connoissoit aucune des productions du
1 laïu-Orénoquc , lie parle pas du Juvia ; mais il paroît qu'il a
rapporté le premier en Europe le fruit du J'almierMauritia dont
nous avons souvent eu occasion de parler. ( Voyez Clus.
Exot., Lib. H, Cap. iv , p. a5. Fruclus elegantissinius , squa-
mosw», simili» PrimB-pioi.)
eHPAfTHÇ *XIV. 179
graine du Bertholletita. Laet appelle l'Arbore
Totocke, et fait mention du drupa *, de là
grandeur de la tête humaine , qui renferme les
amandes. Le poids de ces fruits est si énorme ,
dit-il y que les sauvages n'osent guère entrer
dans les forêts sans se couvrir la tête et les
* Voici cette description remarquable que* les botanistes
n'ont guère cherchée dans un ouvrage purement géographique ,
publié en i633. « Arbor (Ademonie) Totocke est yqlde procera
et ramosa : foliis grandibus et quae forma non multùmabludunt
ab ulmi frondibus, obscure viridentibus, nisi quod postica parte
nonnihil videntùr candicafe. Nullos fert flores, sed certes
gemmas , quœ colore nihil différant A foliis , qu® aensim çras-
ftescnut et protrudunt fructum grandem et mole interdum ca-a
pitb hiùitani, pené rôtundum antica parte nonnihil compressum*
ctirtice ligneo , durO et admodum crasso , exterius striato et
tûberoso * coloris fusci et pêne nigri. Dividitur interiuè certis
Mptis in iex Veluti regiones , in quarum singulis conclufluntur
octOf decem et interdum duodecim nuces arcte" intfer.se con-*
junctœ ; quae singula? iterum ligneo et satis duro cortice tecta?
sUnt et variae forma? pleraeque tamen triatigulares' una parte cdnw
vëxioré , cum tribus veluti suturis , valde rugosae e? asper» *
minus tamen quam exterior cortex , très uncias lorigœ et ses-
(juiunciain lata? , coloris rossi , et interdum clnérei aut fusci : his
coatinetur dhloûgus nucleus , totas implens instar amygdali ,
rubicundâ membranâ tectus , carné candidissima , iolidâ et
nonnihil oleosa; sapore magis ridetur accedere ad avellanas
cjoam^mygdala , hûrum tamçn usura1 in omnibus egregie |>otest
supplere , etiam ad tragemata facienda , uti a1 nostris ( Belgis )
fuit observatuni. Barbari dicunt , si Vcnerem àmbis , comede
Totocké fructum.» {Laet, p. 63a t Comparez nos Plantes
équiiwxiates, Ton). I , p< 122 1 PL xxxvu )
12*
l8û LIVRE VIII.
épaules d'un bouclier tle bois très-dur. Ces
boucliers sont inconnus aux naturels de l'Es-
meralda , mais ils nous ont également parlé des
dangers que l'on court lorsque les fruits mû-
rissent et qu'ils tombent de 5o à 60 pieds de
hauteur. On vend, en Portugal et en Angle-
terre , les graines triangulaires du Juvia sous
le nom vague de châtaignes [Castahas) ou noix
du Brésil et de l'Amazone, et l'on a cru long-
temps que, semblables au fruit dtiPekea, ils
naissoient isolément sur des pétioles. Les ha-
bitans du Grand-Para font , depuis un siècle ,
un commerce assez actif. Ils les envoient soit
directement en Europe, soit à Gayenne où on
les appelle Touka. Le célèbre botaniste,
M. Correa de Serra , nous a dit que l'arbre
abonde dans les forêts qui avoisinent Macapa,
à l'embouchure de l'Amazone; qu'il y porte le
nom de Capucaya , et que les habitans en
recueillent les amandes comme celles du Le-
cythis pour en exprimer de l'huile. Lne car-
gaison d'amandes de Juvias, entrée au Havre,
et capturée par un corsaire, en 1807, a servi
au même usage.
L'arbre qui donne les châtaignes du Brésil n'a
généralement que 2 à 3 pieds de diamètre , mais
sa hauteur atteint 100 à 120 pieds. Son port
n'est pas celui du Mammea, du Caimitier et de
CHAPITRE XXIV. 1.8 ft
i
plusieurs .autres arbres des tropiques dont les
branches (comme* dans les Lauriers de la zone
tempérée) s'élèvent presque droit y ers le ciel;
Dans le* Bertholletia, les rameaux sont ouverts,
très4ongs , presque nus vers la base , et chargés
à leurs sommets de touffes de feuillage très-
rapprochées. Cette disposition de feuilles à demi*
coriaces, un peu argentés par» dessous, et longues
de plus.de 2 pieds y fait replier les branches vers
le soi, comme cela arrive aux flèches {frondes^
clés palmiers. Nous n'avons pas vu fleurit^ cet
arbre majestueux. U n'est .chargé de fleurs que
dans sa quinzième année > et ces» fleurs.1 parois*
sent, depuis la foi de mars jusqu'au commence-
cément d'avril. Les fruits mûrissent vers la fin
de mai, quelques troncs les conservent jusqu'au
mois d'août. Gomme ces fruits ont la grosseur de
la tête d'un enfant, souvent 12 à i3 pouces de
diamètre , ils font un énorme bruit en tombant
de la cime des arbres. Je ne connois rien déplus
.propre à faire admirer la puissance des forces
organiques dans la zone èquinoxiale, que l'aspect
x- D'<après des notions assez vagues , elles sont jaunes , très-
grandes, et ont quelques rapports avec celles du Bombax Ceiba.
M. Bonrjland dit cependant dans son Journal botanique, écrit
sur les bords du Rio Negro, flos violaceus. C'est ainsi que les
Indiens de cette rivière lui avoient indiqué ia couleur de la
corolle»
l82 L1VBE VIII.
de ces grands péricarpes ligneux, par exemple
du Cocotier de mer (Lodoïcea) parmi les Mono-
cotylédonées , et du Bertliolletia et du Lecythis
parmi les Dicotylédonées. Sous nos climats, les
Cucurbitace'es seuls produisent, dans l'espace de
quelques mois, des fruits d'un volume extraordb
naire, mais ces fruits sont pulpeux et succuleqs.
Entre les tropiques, le Bertliolletia forme, eu
moins de 5o à 60 j ours, un péricarpe dont la partie
ligneuse a un demi-pouce d'épaisseur, et que l'on
a de la peine à scier avec les instrumens les plus
tranchans. Un grand naturaliste ■ a déjà observé
que h: bois des fruits atteint en géne'ral une dureté
que l'on ne trouve guère dans le bois du tronc
des arbres. Le péricarpe du Bertliolletia offre
des rudimens de quatre loges, quelquefois j'en
ai trouvé jusqu'à cinq. Les graines ont deux
enveloppes très-distinctes, et cette circonstance
rend la structure du fruit plus compliquée que
dans les Lecythis, les Pekea ou Caryocar et les
Saouvari. Le premier tégument est osseux ou
ligneux, triangulaire, tubercule à sa surface
extérieure, et couleur de cannelle. Quatre à cinq,
quelquefois huit de ces noix triangulaires, sont
attachées à une cloison centrale. Comme elles
se détachent avec le temps, elles se meuvent
' Richard, Analyse îles finils, p, g.
CHAPITRE XXIV. lt&S
librement dans le grand péricarpe sphériquet Le&
singes Capucins (Simia chiropotes) aû&e&t
singulièrement les châtaignes 4u Bré&U; et le
seul bruit que font les graines lorsqu'on agite le
fruit * tel qu'il tombe de l'arbre, excite au plus,
haut degré la gourmandise de ces animaux. Lfr
plus sauvent je n'ai trouvé que i5 à a a. noix dans,
qhaque fruit Le second tégument dea amandes
est membraneux et brun-jaunâtre. Leur goût
est extrêmement agréahle, lorsqu'elles sont
encore fraîches;, m ak l'huile dont elles abondent,,
pt qui les rend si utiles aux arts* rancit facilement.
Quoique jt dans le Haut«Orénoque, nous ayons,
mangé souvent, par manque de nourriture, des
quantités considérables de ces amandes, nous n'en,
ayons jamais éprouvé aucune suite fâcheuse.
Le péricarpe sphérique du Rertholletia perforé
au sommet n'est pas déhiscent : le bout supérieur
et renflé de la columelle forme bien (selon
M. Kunth) une espèce de couvercle intérieur
comme dans le fruit du Lecythis, mais il ne
s'ouvre guère de lui-même. Beaucoup de grainea
perdent, par la décomposition de l'huile ren-
fermée dans les cotylédons, la faculté de germer,
avant que, dans la saison des pluies, le tégument
ligneux du péricarpe se soit ouvert par l'effet de
la putréfaction. C'est un conte très- répandu sur
les bords du Bas-Orénoque , que les singes
l84 LIVRE VIII.
GaplUÙtS et le Cacajao (Siraia cbiporotes e(
Simili melanoeepliala) se placent en cercle, et
réussissent, en frappant avec une pierre, à ouvrir
les fruils pour faire sortir les amandes triangu-
laires. Cfitta opération serait impossible à cause
tic l'extrême dureté et de l'épaisseur du péri-
carpe. On peut avoir vit des singes occupés à
rouler les fruits du lïertholletia; mais, quoique
ces fruits nient un petit trou auquel s'applique
l'extrémité supérieure de la cohimeHe, la nature
n'a pas facilité au\ singes les voies pour ouvrir
le péricarpe ligneux du Juvia, comme pour ôter
le couvercle du Apct/Am, appelé dans tes missions
SOUVûrctt i/u coco des singes ', Selon te rapport
de plusieurs Indiens très-véridiques, il n'y a
que les petits Honneurs, surtout les Agutis
( l'./i7//f'et le Lapa"1) qui, par la structure de
leurs dents et par l'inconcevable ténacité avec
laquelle ils poursuivent leurs travaux destruc-
teurs, parviennent à perforer le fruit du Ber-
IlioUitia, Des que les noix triangulaires sont
répandues sur le sol. on voit accourir tous les
animaux de la foret : les singes, les Manaviris,
les écureuils, lesCnvia, les perroquets et les Aras
se disputent la proie. Ils sont tous assez rOrts
pour briser le tégument ligneux de la grain-?;
' l.> t*fm | lo .vmnvt.'ï .1,1 ..'.-!■ de Mohqs.
■ (S» vin Agiin-C IV*,
CHAPITRE XXIV. iÔ5
Us font sortir l'amande et l'emportent au haut
des arbres, ce C'est leur fête aussi, disoient les
Indiens qui revenoient de la récolte;» et, à
entendre leurs plaintes contre les animaux, on
sent qu'eux seuls se croient les maîtres légitimes
de la forêt.
La fréquence du Juvia, à l'est de l'Esmeral-
da , semble indiquer que la Flore de l'Amazone
commence dans la partie du Haut-Orénoque
qui s'étend au sud des montagnes. C'est pour
ainsi dire une nouvelle preuve de la réunion
de deux bassins de rivières. M. Bonpland a très-
bien exposé les moyens qu'il faudroit employer
pour multiplier le Bërtholletia excelsa sur les
bords de FGrénoque, de l'Apure, du Meta et
dans toute la province de Venezuela. Il faudroit
ramasser, dans les endroits où croît naturel-
lement cet arbre, des milliers de graines dont
la germination auroit déjà commencé, et les
mettre en pépinière dans des caisses remplies
de la même terre où elles ont commencé à
végéter. Les jeunes plants abrités contre les
rayons^ du soleil par des feuilles de Musacées
où de palmiers , seroient transportés dans des
pirogues ou sur des radeaux. On sait combien
on a de la peine à faire germer en Europe (malgré
l'emploi du chlore que j'ai indiqué ailleurs) les
]88 livre vnr.
des ponchos et nuinas de coton qui sont si
communs dans la Nouvelle-Grenade, à Quito el
au Pérou. Comme dans ces climats la richesse
et la bienfaisance de la nature sont regardées
comme les causes premières do la paresse des
habita n s , les missionnaires ne manquent pas de
dire , en montrant les chemises de Marima,
«que, dans les forêts de l'Orénoque, les vète-
mens se trouvent tout faits sur les arbres. » On
peut ajouter à ce conte sur les chemises , les
bonnets pointus que fournissent les spathes de
certains palmiers, et qui ressemblent à un tissu
à larges mailles ".
Dans le festin auquel nous assistâmes, les
femmes étoient exclues de la danse et de toute
espèce de réjouissance publique : elles étoient
tristement occupées à servir aux hommes du
singe rôti, des boissons fermentées et du choux
palmiste. Je ne cite cette dernière production,
quia le go ùt de nos choux-fleurs, que parce
que dans aucun pays nous n'en avons vu des
masses d'une si prodigieuse grandeur. Les feuilles
non développées se confondent avec la jeune
tige, el nous en avons mesuré des cylindres de
6 pieds de long sur 5 pouces de diamètre. Une
autre substance et qui est beaucoup plus nutri-
1 «yrwTom.V.p.ajS
CHAPITRE XXIV. ]$g
tire est tirée du règne animal : c'est la farine de
poisson x. DanS tout le Haut-Orénoque * les
Indiens font frire le poisson, le sèchent au soleil
et le réduisent en poudre sans en séparer les
arêtes. J'ai tu de$ masses de 5o à 60 livres de
cette farine qui ressemble à celle de manioc
Lorsqu'on veut en manger, op y mêle de l'eau
pour la réduire en pâte. .Sous tous les climats.,
Fabonflance des poissons a fait imaginer les
mêmes moyens de conservation, Pline et Dio-
dore de Sicile ont décrit le pain de poisson des
Ichthy ophagesa, habitans du golfe persique et des
côtes de la mer Rouge.
A l'Esmeralda , comme partout ailleurs dans
les missions , les Indiens qui n'ont pas voulu
se faire baptiser, et qui sont simplement agré*-
gés à la commune , vivent en polygamie. Le
nombre des femmes diffère beaucoup chez les
différentes tribus : il est le plus grand chez
* Manioc de pescado.
a Ces peuples , plus abrutis encore que les naturels de VO*
rénoque , se contentaient de sécher le poisson frais au soleil :
la pâte de poisson a voit chez eux la forme de briques , et
Ton y mêloit quelquefois la graine aromatique du Paliurus
(Rhamnus), comme en Allemagne et dans quelques autres
pays du nord on mêle de la graine de cumin et de fenouil
au pain de froment. Pline, Lib. VU, Çap. ni (Tom. I,
p. 374, éd. Par; 1723)^ Diod. Sic, p< i54- Arrian. Ind. ,
p. 566.
igo i.ivnE viii,
les Caribes et chez toutes les nations qui ont
conservé long-temps l'habitude d'enlever de
jeunes filles chez les peuplades voisines. Com-
ment parler de bonheur domestique dans une
association aussi inégale ? Les femmes vivent
dans une espèce d'esclavage comme chez la
plupart des nations très-abruties. Comme les
maris sont dans la pleine jouissance du pouvoir
absolu, aucune plainte ne se fait entendre en
leur présence. 11 règne un calme apparent dans
la maison , et les femmes s'empressent toutes à
prévenu- les vœux d'un maître exigeant et maus-
sade : elles soignent indistinctement leurs propres
enfans et ceux de leurs rivales. Les mission-
naires assurent (et il est facile d'ajouter foi à
leur récit) que cette paix intérieure, effet d'une
crainte commune, est singulièrement troublée
si le mari fuit de longues absences. C'est alors
(pie la femme qui a contracté les premiers liens
qualifie les autres de concubines et de servantes.
Les rixes se prolongent jusqu'au retour du
maître, qui sait calmer les passions par le sou de
sa voix, par un simple geste, et, s'il le juge utile,
par des moyens un peu plus violeus. Une cer-
taine inégalité entre les droits des femmes est
sanctionnée par le langage chez les ïamanaques
Le mari iippellc la seconde et la troisième femme
les compagnes de la première : la première Irait"-'
CHAPITÎlE XXI Y. loi
les compagnes de rivales et d'ennemies [ipuc-
fatoje), ce qui est moins poli sans doute, mais
plus vrai et plus expressif. Comme tout le poids
du travail repose sur ces malheureuses femmes,
il ne faut pas être surpris qu'il y ait des nations
où leur nombre est extrêmement petit. Dans ce
cas, il se forme une espèce de polyandrie que
nous retrouvons, mais plus développée, au Tibet
et dans les montagnes situées à l'extrémité de
la péninsule de l'Inde. Chez les Avanos et les
Maypures, plusieurs frères n'ont souvent qu'une
même femme. Lorsqu'un Indien qui vit en
polygamie se fait chrétien, les missionnaires
le forcent à choisir parmi ses femmes celle qu'il
veut garder, et à répudier les autres. Ce mo-
ment de la séparation est le moment critique :
le nouveau converti trouve aux femmes qu'il
doit abandonner les plus précieuses qualités.
L'une s'entend bien au jardinage, l'autre sait
préparer le chiza , boisson enivrante que donne
la racine du manioc : toutes lui paroissent éga-
lement nécessaires. Quelquefois le désir de con-
server les femmes l'emporte chez l'Indien sur
le penchant pour le christianisme; mais le plus
souvent le mari préfère de se soumettre au
choix du missionnnaire, comme à une aveugle
fatalité.
C'est par les Indiens qui, depuis le mois de
ÏQ2 LIVRE VIII.
mai jusqu'au mois d'août, font des voyages à l'est
de l'Esmeralda, pour recueillir les productions
végétales des montagnes de Yumariquin, que
nous avons pu avoirdes notions précises sur le
cours de l'Oi'énoque, à l'est de la mission. Cette
partie de ma Carte itinéraire diilère entièrement
des cartes qui l'ont précédée. Jer vais commencer
la description de ces pays par le groupe grani-
tique du Duida, au pied duquel nous séjour-
nâmes. Ce groupe est bordé à l'ouest par le Rio
Tamatama, à l'est par le Rio Guapo. Entre ces
deux. alUuens de l'Orénoque, au milieu des
Morichales ou bosquets de Palmiers Mauritia,
qui environnent l'Esmeralda, descend le Rio
Sodomnni; il est célèbre par l'excellence des
Ananas qui croissent sur ses rives. J'ai mesure,
le a:i mai, dans une savane qui s'étend au pied
du Duida, une base de ^■j'ô mètres de longueur:
l'angle sous lequel le sommet de la montagne
paroîta la distance de 13,327 mètres est encore
de i)". Une mesure tiïgonométriqué faite avec
soin m'a donné pour le Duida (c'est-à-dire pour
le pic le plus élevé qui est au sud-ouest de Cerro
Muruguaca) 2179 mètres ou 1.1 18 toises au-
dessus de la plaine de l'Esmeralda '. Sa hauteur
' Itjise- dirigée vers le- sommel il» Duida, /(--s mètres. Doubles
unglra du liant ':m\ det» extrémités de la base, 1 8» o' 1 nff *t
iS" 3B'u". Hauteur 1I11 Un idn au-dessus delà base, ai-gniKlrW
/
I
CfUPfTR* ** IT. IgS
eu-dea&us du niveau de l'Océan eat donc prar
hahlmaent près de 1 3oo toises ; y& dis probable?
me&t, car j'ai eu le malheur de hrise* mon
baromètre avant d'atteindre l'Ssmeralda. Les
pluies étaient si fortes que, dans les bivouacs,
noua ne pouvions garantir l'instrument des effets
de l'humidité. Le tuhe céda à la dilatation
inégale du bois. Cet accident me peina d'autant
plus que jamais baromètre n'a résisté £ de plus
plus longs ¥0 jages. Je m'en étois servi depuis
frais ans en Europe dans les montagnes de la
feyrie, de la France et de l'Espagne, on
Amérique dans le chemin de Cumana au Haut-
Cteénctque. Le pays entre Javita, Vasiva et
l'Efflieralda est une vaste plaine; et, comme
fvà ouvert le baromètre dans les deux premiers
de ©es endroits, je ne crains pas de pie tromper
de plus de i5 à 20 toises sur la hauteur absolue
des savanes du Sodomoni. Le Cervo Duida ne
te cède en hauteur que très-peu ( à peine de 80
À 100 toises) à la cime ? du Saint-Gothard et à
la Sylla de Caracas sur le littoral de Venezuela.
Aussi est-il regardé dans ces contrées comme
une montagne colossale , célébrité qui nous
=;xii8 toises — 2605 Taras cast. Hauteur de FEsmeralda au-
dessus du niveau de la mer, probablement ^77 toises. Voyez
plus haut , p. 7 2 , et 'Bom. Yn , p. 5o6.
f l* Pejtine.
Bêlât. lustor. Tom. 8. i3
ïg4 livre vin.
donne une idée précise de la hauteur moyenne
de la Sierra Parime et de toutes les montagnes
de l'Amérique orientale. A l'est de la Sierra
IV évada de Merida, comme au sud-est du Paramo
de las Rosas , aucun des chaînons qui s'étendent
dans le sens d'un parallèle n'atteint la hauteur
de la crête centrale des Pyrénées.
Le sommet granitique du Duida est tellement
coupé à pic que les Indiens ont vainement tente
d'y parvenir. On sait que les montagnes les moins
élevées sont souvent les plus inaccessibles. À
l'entrée et à la fin de la saison des pluies, on
voit, à la cime du Duida, de petites flammes
qui semblent changer de place. Ce phénomène,
qu'il est difficile de révoquer en doute à cause
delà concordance des témoignages, a fait donner
à la montagne le nomimpropre de volcan. Comme
elle se trouve assez isolée, on pourroit croire
que la foudre y met de temps en temps le feu aux
broussailles; mais cette supposition perd de sa
vraisemblance, si l'on réfléchit sur l'extrême
difficulté avec laquelle les végétaux s'enflamment
dans ces climats humides. H y a plus encore :
on assure que de petites flammes paroissent sou-
vent là où le roc semble à peine couvert de
gazon, et que les mêmes phénomènes ignés se
présentent, dans des jours entièrement exempts
d'orage, au sommet du Guaraco ou Murcielago,
CHAPITRE XXIV. jg5
colline située vis-à-vis l'embouchure du Rio Ta-
matama, sur la rive méridionale de VOrénoque.
Cette colline est à peine élevée de 1 oo toises au-
dessus des plaines voisines. Si les assertions des
naturels sont vraies , il est probable que , dans le
Duida et le Guaraco , il existe quelque cause
souterraine qui produit les flammes : car on n'en
voit jamais paroîlre dans les hautes montagnes
vo isines du Rio Jao et dans le MaraguaCa , si sou-
vent enveloppé d'orages électriques. Le granité
du Cerro Duida est rempli de filons en partie ou-
verts, en partie remplis de cristaux de quarz et de
pyrites. Des émanations gazeuses et inflammables
(soit d'hydrogène , soit de naphte ) peuvent se
faire jour à travers ces filons. Les montagnes de la
Caramanie, de l'Hindoo-kho et de l'Himalaya
nous offrent de fréquens exemples de ces phé-
nomènes. Nous voyons l'apparition de flammes
dans beaucoup de parties de l'Amérique orien-
tale, sujettes aux tremblemens de terre, même
(comme au Cuchivero, près de Cumanacoa')
dans des roches secondaires. Le feu se montre
lorsque le sol, fortement échauffé parles ardeurs
du soleil, reçoitles premières pluies, ou lorsque,
après de fortes ondées, la terre commence à se
dessécher. La première cause de CCS phéno-
* Voyez Tom. III, p. i o .■! .
|Of» LIVRE VIII.
mènes ignés est à d'immenses profondeurs au-
dessous des roches secondaires, dans les forma-
tions primitives : les pluies et In décomposition
de l'eau atmosphérique n'y jouent qu'un rôle
secondaire. Les sources les plus chaudes du
monde sortent immédiatement du granité *. Le
pétrole jaillit du mica-schiste; des détonations
effrayantes se sont fait entendre à l'Encaramada
entre les rivières Arauca et Cuchivero, au mi-
lieu du terrain granitique a de l'Grénoque et de
la Sierra Parime. Ici , comme partout ailleurs sur
le globe, le foyer des volcans est dans les terrains
les plus anciens , et il paraît qu'il existe une
liaison intime entre les grands phenomèmes qui
soulèvent et liquéfient la croûte de notre planète
et ces météores ignés qui paraissent de temps en
temps à la surface , et que par leur petitesse on
est tenté d'attribuer à la seule influence de l'at-
mosphère.
Le Duida , quoique inférieur a la hauteur que
lui assigne la croyance populaire , est cependant
le point culminant de tout le groupe des mon-
tagnes qui séparent le bassin du Bas-Orénoque
de celui de l'Amazone. Ces montagnes s'abaissent
plus rapidement encore vers* le nord-ouest, vers
1 Vojrei Tara. Y, p. 207 i-t a4o.
1 Tom.II, p.3;S; Tom.V, p. S7.
CHAPITRE XXIV. ££p
le Puftiftâme, qu'à FeAt veto le Padanto «t. le fti#
Ocamo. Dans la première direction, les âiméfc
les plus élevées après le Dtûda sont Je CimeuM^
aux rouiras du Bip Para {un des affluons du
Yentuari) , le Sipapo^ le Galitamini qui forme
on même groupe avec le Cumwatni *X\& pie d'#-
niuua1. A Test du Duida , se distinguent par leur
aération, sur la rive droite de FOrénoque, le
Marûvaca ou Sierra Maraguaea , entre le Bào
CaUrimom-et le Padamo; sur 1a Titre gaapte de
rOrerK)que?lesnKttitûgDesde û^wtf/iïetd^ ¥n-
, ' Voyei plus haut, p. 5 et 88 ; Tom. VI,, p. 55, a63f .$Byi
Tom. VII, p.5a , 164 , 216, 216. Je n'ai point entendu nommer
. aux Indiens du Haut-Orénoque lès noms dés trois montagnes ,
Jdjamari , Javi et Siamaou , que le imsN0BQftli« JMi { Tom. I ,
P«$9* Î33 , i56 ; Tom. H , p. 38) ffidiquerOomme très-éjevàas
tout entonnant les notions les plus confuses sur leur .position
géographique. Le Jujamari paroit placé au nord-est du Gerro
de Sipapo que j'ai décrit plus haut : le Javi et le SiamaoU
(Chaatiâcu, Samacu), dont Caulki a aussi ignoré l'existence,
fie trouve (à ce que je crois) entre les sources du Yentuari et
du Cucbivero. Les naturels dépeignirent au père Gili le Sia-
macu comme un lieu extrêmement froid. Or , sur une montagne
de $00 toises de hauteur, le thermomètre centigrade peut
baisser , sous cette sone , jusqu'à io° ; ce qui1 cause déjà un
aentintent de froid très-$ensible à des peuples habitués À une
température de 28°-3o°. A Caracas (haut. 4$4 toises) , j'ai vu
le thermomètre à i2°„5. Le nom de Siamacu dérive peut-être
de la forme arrondie de la meatagne. Ce nom indique., en
lamanaque , un vase de forme héniispfaàrigue 4cstiné à con-
server le cftiza.
igo livre rrn.
mariquin, entre les Rios Amaguaca etGehette.
11 est presque superflu de rappeler de nouveau
que la ligne qui passe par ces hautes cimes est
( comme dans les Pyrénées , dans les Carathes
et tant d'autres chaînes de l'ancien continent)
très-distincte de la ligne qui marque le partage
des eaux. Cette dernière ligne qui sépare les af-
fluens du Bas et du Haut-Orénoque coupe le
méridien de 64° par les f\a de latitude. Après
avoir séparé les sources du Rio Branco et du Ca-
roni, elle se dirige au nord-ouest, en envoyant
vers le sud les eaux du Padamo, du Jao et du
Ventuari; vers le nord, les eaux de l'Arui, du
Caura et du Cuchivero.
On peut remonter sans danger l'Orénoque,
de l'Esmeralda jusqu'aux cataractes occupées
par les Indiens Guaicas qui empêchent tout
progrès ultérieur des Espagnols; c'est une navi-
gation de six journées et demie *, Dans les deux
premières on arrive à l'embouchure du Rio
Padamo, après avoir passé au nord les petites
rivières de Tamatama, du Sodomoni, deGuapo,
de Caurimoni et de Simirimoni ; au sud, le
confluent du.Cu.ca, placé entre le rocher Gua-
' Del'Esint^ rjliîn \ l'uiujmticlmi'fdu llio Padamo, a journées;
du Padamo au confluent do Mavaca , i j ; du Mavaca au Rio
Manaviche, i ; du Mauaviche au Rio Gelietlc, i ; du GeUelte
au Ruudal des Gua|iaribos, i ; ai toul G \ journées.
CHAPITRE XXIT. 19g
raco, qu'on dit jeter des flammes, et le Cerro
Ganelilla. Dans ce trajet, l'Orénoque conserve
trois à quatre cents toises de large. lies affluens
de la rive droite sont plus, fréquens, parce que le
fleuve est bordé de ce côté-là des hautes mon-
tagnes de Duida et de Maraguaca, sur lesquelles
s'amoncellent les nuages, tandis que la rive
«gauche est basse et contigue à la plaine dont la
pente générale incline au sud-ouest. De superbes
bois de construction couvrent les Cordillères
septentrionales. L'accroissement des végétaux
est tel dans ce climat ardent et constamment
humide, que le Bombax. Çeiba* y offre des
troncs de 16 pieds de diamètre. Le Rio Padamo
ou Patamo, par lequel les missionnaires . du
Haut-Orénoque communiquoient jadis avec
ceux du Rio Caura, est devenu une source
d'erreurs pour les géographes. Le père Gaulin
le nomme Macoma, et place un autre Rio
Patamo entre le point de la bifurcation de
l'Orénoque et une montagne Ruida, qui est
sans doute identique avec le Cerro Duida.
Surville fait communiquer le Padamo avec le
Rio Ocamo (Ucamu) qui en est entièremen
indépendant; enfin, dans la grande carte de
1 Les dimensions extraordinaires qu'atteignent les espèces
de Bombax qui ont un bois très-léger , étoient déjà connue?
au cardinal Bembo. Hist, Ven., i55i , fol. 83.
aoo LIVRE VIII.
Lu Cruz, un petit affinent1 de l'Orénoipie, à
l'ouest de la bifurcation, est indiqué comme
Ilio Padamo', et lu véritable rivière de ce nom
est appelée Rio Maquiiïtari. En partant de
l'embouchure de cette rivière, quia une largeur
assez considérable, les Indiens arrivent, en
une journée et demie, au Rio Mavaca o,ui naît
dans les hautes montagnes d'Unturan a dont
nous avons parlé plus haut. Le portage entre les
sources de cet affluent et celles de Tldapa ou
Si:i|i.< a donné heu à la fable d'une communi-
cation de i'Jdapa avec le Huut-Orénoque. Le
Rio Mavaca communique avec un lac sur les
bords duquel les Portugais 3 du Rio Negro
viennent, à l'insu des Espagnols de l'Esmeralda,
' Ce Patamo de La 'Ci uz est changé et presque gréeîaè en
Pcitumo dans la carie d'Anowsmilh.
3 Voyez plus haut, p. 5 cl Si.
1 Ils s' introduis oient sur le territoire espagnol par la com-
munication entre le Cababnry et lo Putiuioiii. La li-v'e l'ichuriin
.■»t le PUchiri de M. de La Condamine , ijui abonde dans lu
Hio Xingu (affluent de l' Amazone) et sur les rives de l'Hyù-
rubaiy ou Jurabesh du père Fritz, qui est un affluent du Ilio
Negro. Viiyagt; ù l 'Amazone , page «46 > et Corogr. bras.,
Tom. H, p. 378, 325, SSl. Ou Puchcry où Pîchurim, qu'on
râpe comme de la noix muscade , di/ière un autre fruil aroma-
tique (de Laurier?) connu dans le commerce du Grand-Pari
sous les noms de Cnchcri , Cucnirï 00 CraVo fClarns) ilo
Maranhaa qu'dti compare , pour sou odeur, aux clous de
«irelfc.
CHAPITHE XXIV. SOI
les graines aromatiques du Lfcurus
Pucheri , connues dans le commerce sous les
noms Atféve de Pichurim et de Toda Speàie.
Entre tes confluais du Padamo et du Mavaca ,
VGrénoque reçoit au nord l'Ocanho dans letjuel
se jette te Rio Matacona. C'est aux sources de
ce dernier fleuve que vivent les Indiens Guai-
nares, qui sont beaucoup moins cuivrés ou
bafeanéfe que les autres habitahs de cfes contrées.
Cette tribu est une de celles que les missionnaires
appellent Indiens blanchâtres, ou Indios blmneosy
et sur lesquels je donnerai bientôt des notions
plus détaillées. Près de l'embouchure -de l'Or
canto , on montre aux voyageurs uà rocher qui
est la merveille du pays. G'est un granité pas**
saÉtt au gneiss remarquable par la distribution
particulière du mica noir qui forme de petites
veines ramifiées. Les Espagnols appellent <fé
rfrcher Piedra Mapaya (pierre mappemonde ).
Le petit fragment que je m'en suis procuré
indiquent une roche stratifiée, riche en feldspath
Mftnc, et renfermant, outre des paillettes de
nfaica qui isoht agroupées par stries et diverse-
ment "contournées , quelques cristaux d'amphi-
bble.'Gen'estpas une syénite,mais probablement
un granité de nouvelle formation, analogue à
ceux auxquels appartiennent les granités s tamni-
202 LIVRE VIII.
fères (hyalomictes) et les pegmalites on granités
graplùques.
Lorsqu'on a dépassé le confluent du Mavaca,
l'Orénoque diminue tout d'un coup de largeur
et de profondeur. Il devient extrêmement si-
nueux, semblable à un torrent alpin. Ses deux
bords sont environnés de montagnes :1e nombre
des afll tiens du sud augmente considérablement;
cependant la Cordillère du nord reste la plus
élevée. De la bouche du Mavaca au Rio Gehettc
il y a deux journées de chemin, parce que la
navigation est très-incommode , et que souvent,
à cause du manque d'eau, il faut traîner la
pirogue le long du rivage. Sur cette distance,
les aflluens du sud sont le Daracapo et l'Ama-
guaca; ils bordent, à l'ouest et à l'est, les
montagnes de Guanaya et de Yumariquin où
l'on récolte les fruits du Bertholletia {châtaignes
du Maragnen). C'est des montagnes du nord,
dont l'élévation diminue progessivement depuis
le Cerro Maraguaca , que descend le Rio Mana-
viche. A mesure que l'on continue à remonter
l'Orénoque, les tournoicmens et les petits
rapides (chorros y remolinos) deviennent de
plus en plus fréquens; on passe à gauche le
Cafto Chiguire habité par les Guaicas, autre
îrihu d'Indiens blancs; et, à deux lieues de
CHAPITRE XXIV. *<)3
distance, on parvient à l'embouchure du
Gehette [où se trouve une grande cataracte.
Une digue de rochers granitiques traverse
FOrenoque ; ce soiit les colonnes d'Hercule au-
delà desquelles aucun homme blanc n'a pu
pénétrer. €1 paroît que ce point , connu sous le
nom du grand Raudalde Giiaharibos, est de \àè
degré à l'ouest de l'Esineralda, par conséquent
par les 67 ° 38 ' de longitude. C'est par une
expédition militaire que le commandant du
fortin de San Carlos , Don Francisco Bovadilla ,
avoit entrepris pour découvrir les sources de
FOrenoque, qu'on a eu les notions les plus
détaillées sur les cataractes des Guaharibos. Ce
Commandant avoit appris que des nègres fugitifs
de la Guyane hollandaise s'étoient mêlés, en
avançant vers l'ouest (au-delà de l'isthme qui
sépare les sources du Rio Carony et du Rio
Branco), aux Indiens indépendans. H tenta une
entrada (incursion hostile) sans en avoir obtenu
la permission du gouverneur ; le désir de se
procurer des esclaves africains , plus propres
au travail que les hommes de race cuivrée,
Femporta de beaucoup sur le zèle pour les
progrès de la géographie. J'ai pu interroger à
FEsmeralda et au Rio Negro plusieurs militaires
très-intelligens qui avoient fait partie de cette
expédition. Bovadilla arriva sans difficulté jus-
au4 livre vin.
qu'au pclît Uaudtil1 qui se trouve vis-à-vis du
Gehette; mais, s'etant avancé jusqu'au pied de
la digue rocheuse qui forme la grande cataracte)
il l'ut attaqué ^inopinément, pendant qu'il déjeû-
noit, par les Indiens Guaharibos et Guaycas,
deux tribus guerrières et célèbres par l'activité
du Cuvave dont leurs flèches sont empoisonnées.
Les Indiens oecupoieut les rochers qui s'élèvent
au milieu de la rivière. Voyant les Espagnols
sans arcs et n'ayant aucune connoissance des
armes à feu, ils provoquèrent des hommes qu'ils
croy oient sans défense. Plusieurs des blancs
fuient dangereusement blessés, et liovadilla
se vit forcé de combattre. Il y eut un carnage
ni freux parmi les naturels, mais on ne trouva
aucun des nègres liollandois qu'on avoit cru
réfugiés dans ees lieux. Malgré une victoire si
facile à remporter, les Espagnols n'osèrent pas
avancer vers Test dans un pays mont ne us., le
long d'une rivière profondément encaissée.
Les Gutthtiribtis blaneos ont établi un pont de
lianes au-dessus de la cataracte en l'appuyant
sur des ruchers qui s'élèvent, comme cela arrive
as.scz généralement dans les Pongos du Haut-
Moragnon, au milieu du lit du fleuve. L'exk-
' On nppulle celto cntoi'Bclfl Rutulul de uba.ro ou opposition
.m jailli liuiiihU du Gtiahariboi , qui so trouve plus huit
CHAPITRE XXIV. 205
tence de ce pont f, qui est connue de tous les
habitans de FEsmeralda, paroît indiquer que
POrénOque est déjà très-étroit sur ce point. Les
Indiens ne lui donnent généralement que deux
à trois cents pieds de largeur ; ils prétendent que
FÔrénoque, au-dessus du Raudal des Guaha-
ribos, n'est plus un fleuve, mais un torrent
frùtehuelo); tandis qu'un religieux très-instruit,
Wraj Juan Gonzales, qui avoit visité ces mêmes
contrées, m'assuroit que POrénoque, là où
¥on ne connoît plus son Cours ultérieur, con-
serve encore deux tiers de la largeur du Rio
•Hegro, près de San Carlos. Cette dernière opi-
ttOn me paroît moins probable; je rapporte ce
que j*ai pu recueillir, et je n'affirme rien posi-
tivement. Je sais, parles mesures nombreuses
•que j*ai faites, combien il est facile de se tromper
*ur les dimensions du lit des fleuves. Partout
les fleuves paraissent plus ou moins larges, selon
qu'ils sont environnés de montagnes ou de
plaines, libres d'îlots ou remplis d'écueils,
gonflés par de fortes pluies ou dépourvus d'eau
* On passe aussi deux fois l'Amazone sur des ponts de bois
. ptès de son origine dans le lac Laurioocha ; d'abord au nord de
Chavin , et puis au-dessous du confluent du Rio de Àguamiras.
Ces deux ponts , les seuls que Ton trouve jetés sur la plus
grande des rivières connues jusqu'à ce jour , s'appellent Puente
de Quivilla et Puente de Guancaybamba.
ao6 LIVRE VtlI.
après de longues sécheresses. 11 en est d'ailleurs
de l'Orénoque comme du cours du Gange qui
n'est pas connu au nord de Gangoutra. C'est
aussi à cause de son peu de largeur qu'on croit
déjà ce point très-rapproché des sources.
Dans la digue rocheuse qui traverse l'Oré-
noque, en formant le Iïaudal des Guaharibos,
des soldats espagnols prétendent avoir trouvé
labellc espèce de Saussurite (pierre des ama-
zones) dont nous avons parlé plus haut. Cette
tradition est très-incertaine ; et les Indiens que
j'ai interrogés à ce sujet m'ont assuré que les
pierres vertes, que l'on appelle à l'Esmeralda
Piedras de Macagua ■ , ont été acquises des
Indiens Guaicas et Guaharibos qui trafiquent
avec des hordes beaucoup plus orientales. 11 en
est de ces pierres comme de tant d'autres pro-
ductions précieuses des Indes. Sur les côtes, à
quelques centaines" de lieues de distance, on
nomme très- positivement la contrée où elles
naissent; mais, lorsqu'après beaucoup de peine
on pénètre dans cette contrée, on découvre
que les naturels ignorent jusqu'au nom de l'objet
' Voyez plus haut, p. i/j. L'étymologic de ce nom, qui
m'est inconnue, pouirull-cllc conduire à la
gisement Je ta pieire? J'ai cherche
cagiia parmi les nombreux allluens du
du Rupunuij et du ïlio Troinbelas.
CHAPITRE XXIV. 20J
que l'on cherche. On pourroit supposer que
les amulettes de Saussurite trouvés entre les
mains des Indiens du Rio Negro viennent du
Bas~Maragnon , tandis que ceux que l'on reçoit
par les missions du Haut-Orénoque et du Rio
Carony viennent d'un pays situé entre les
sources de l'Essequebo et du Rio Branco.
Cependant ni le chirurgien Hortsmann, natif de
Hildesheim, ni Don Antonio Santos, dont j'ai
pu examiner les journaux de route; n'ont vu
en place la pierre des amazones ; et c'est une
opinion dénuée de tout fondement, quoique
très-répandue à l'Angostura , que cette pierre
est tirée, dans un état de ramollissement pâteux,
du petit lac Amucu, transformé en Lagana del
Do r ado. Il reste une belle découverte géognos-
tique à faire dans cette partie orientale de l'A-
mérique , celle de trouver, au milieu du terrain
primitif, une roche d'Euphotide renfermant la
Piedrade Macagua.
Je vais donner ici quelques éclaircissement
sur ces tribus d'Indiens nains et blanchâtres que
d'anciennes traditions placent, depuis des
siècles, près des sources de l'Orénoque. J'ai
eu occasion d'en voir à l'Esmeralda, et je puis
affirmer que l'on a également exagéré la peti-
tesse de la taille des Guaicas1 et la blancheur
^ • Il parolt aussi qu'il y a des Guaicas au nord-est de l'Es-
208 LIVRE Vllt.
des Gualiaribos , que le père Caulin * appelle
Guaribas blancos. Les Guaicns que j'ai mesures
avoient une taille moyenne de 4 pieds 7 pouces
à 4 pieds 8 pouces (ancienne mesure de France).
On assure que toute la tribu est de cette extrême
petitesse; mais Une faut pas oublier que ce que
l'on appelle ici une tribu ne constitue , à propre-
ment parler, qu'une seule famille. L'exclusion
de tout mélange étranger contribue à perpétuer
les variétés ou les aberrations d'un type com-
mun. Après les Guaicas, les Guainares et les
Poignaves sont les Indiens les plus petits. 11 est
bien remarquable que tous ces peuples se trou-
vent à côté des Caribes qui sont d'une taille
singulièrement élancée. Les uns et les autres
habitent le même climat et se nourrissent des
mêmes alimens. Ce sont des variétés de race qui
ont sans doute préexisté à l'établissement de ces
tribus (grandes et petites , blanchâtres et brun-
obscures) dans une même contrée. Les quatre
nations les plus blanches du Haut-Orcnoquc
m'ont parûtes Guaharihas du Rio Gehelte,les
mcralda, près il» l\io Cuyuni, dans les missions de* Capucins.
Caulin, p. 5t-
1 II les place aux sources du Cano Amaguaca {Carogr..
p. Ri). Anjou ril'liui ils errent plus au nord-est, près de h
r.raiidc-Calaraclc, an-dessus du Gcliette et du Cliiguin'.Gili
(Tarn. I, p. 334) le» appelle, en italien, Guaivi blanchi.
CHAPITRE XX1T. ^09
Guainares de l'Ocamo f les Guaicas du Cuho
Ghiguire et les Maquiritares des sources du
Padamo, du Jao et du Ventuari. Comme ou
est frappé de voir des naturels à peau blanchâtre
tious un ciel brûlant et au milieu de. nations
d'un teint très-obscur, les Espagnols ont forgé
deux hypothèses très-hasardées pour expliquer
ce phénomène. Les uns prétendent que des
Hollandois de Surinam et du Rio Essequebo
auraient pu se mêler aux Guaharibos et aux
Guainares; d'autres veulent, par haine contre les
Capucins de Garony et les Observantins de
VOrénoque , que ces Indiens blanchâtres soient
Ce qu'en Dalmatie1 on appelle muso di frate,
des enfans dont la légitimité est un peu douteuse.
Dans l'un et l'autre cas, les Indios blancqs
seraient des métis , fils d'Indienne et de blanc.
Or, ayant vu des milliers de métis (mestizos) f
je puis assurer que cette comparaison manque
absolument d'exactitude. Les individus des
tribus blanchâtres, que nous avons pu examiner,
ont les traits, la stature et les cheveux plats,
droits et noirs qui caractérisent les autres
Indiens. Il serait impossible de les prendre pour
une race mixte , semblable aux descendans des
indigènes et des Européens. Quelques-uns d'eux
' * A Catarro et à Raguse.
Retat. hislor. Tom. 8. i \
3IO LIVRE VIII.
sont en même temps très-petits , d'autres ont la
taille ordinaire des Indiens cuivrés. Ils ne sont
ni foibles,ni maladifs, ta albinos: ils ne diffèrent
des races cuivrées que par une peau beaucoup
moins basanée. D'après ces considérations, il
seroit inutile d'insister sur la distance qu'il y a
des montagnes du Haut-Orcnoque au littoral
habité par les Hollandois. Je ne nierai pas qu'on
n'ait pu voir des descendans de nègres fugitifs
{negros afcados de! paleri(jiie) parmi les Garibes,
aux sources de l'Essequebo; mais jamais aucun
homme blanc n'est venu des côtes orientales au
Rio Gebette et à l'Ocamo, dans cet intérieur de
la Guyane. 11 y a plus encore : quoiqu'on puisse
être frappé de la réunion singulière de peuplades
blanchâtres sur un même point, à Test de l'Es-
meralda, il n'en est pas moins sûr que, dans
d'autres parties de l'Amérique, on a aussi trouve
des tribus qui se distinguent des tribus voisines
par la couleur de leur peau beaucoup moins
basanée. Tels sont les Arivirianos et Maquiri-
tares du Rio Ventuarîo et du Padamo, les Pau-
daeotos et Paravenas de l'Erevato, les \ iras et
A ri gu as du Canra, les Melogagos du Brésil et
les Guayanasde l'Uruguay '.
' Les Cumangotos , les Maypiires , li'S Mapojos el quelquw
Iicmlcs île TamanaqUes sont I il a ne lia très aussi, mais à un
moindre degri iiue les Iribmqite je lien? dénommer. Ouf*"1
cnAPlTKE XXIV. SU
L'ensemble de ces* phénomènes mérite d'au-
tant plus d'attention qu'ils se présentent dans
cette grande branche des peuples américains
qu'on oppose généralement à la branche cir-
encore ajouter à cette lifte (que les recherches de MM. SW-
mering , Blumenhach et Prichard , sur les variétés de l'espèce
humaine , ont rendues si intéressantes) les Ojes du Cuchivero ,
le» Boanes ( aujourd'hui presque détruits ) de l'intérieur da
Bfcésil , et , dans le nord de l'Amérique , loin de» côtes du nord-
pueat, les Mandanes et les Akanzas. (fValkenaer, Géogr, ,
p. 645. Gili , Tom. II, p. 34- Voter, Amerikan. Sprachen,
p. 8t. Southey , Tora. I , p. 60 3. ) Les variétés les plus basanées
(on peut presque dire les plus noires) de la race américaine
sont le» Otomaques et les Guanos : ce sont elle» peut-être <rai
«Ht donné lieu à ces notions confuses de nègres américains,
répandues en Europe dans les premiers temps de la conquête.
{Herera, Dec. I, Lib. III , Cap. ix , Tom. I, p. 79. Garcia,
QHgen de los Americanos , p. 25g. ) Qu'est-ce que les negrot
dt Quareea placés par Gomara (p. 277 ) dans ce même isthme
de Panama d'où nous avons reçu les premiers contes absurdes
dW peuple américain d'Albinos ? En lisant avec attention les
auteurs du commencement du 16.* siècle, on voit que là dé-
couverte de l'Amérique , qui étoit celle d'une nouvelle race
d'hommes, avoit singulièrement fixé l'intérêt des voyageurs
sur le» variétés de notre espèce. Or , si une race noire avoit été
mêlée aux hommes cuivrés comme dans les îles de la mer du
Sud, les Conquistadores n'auroient pas manqué d'en parler
d'une manière plus précise. D'ailleurs , les traditions religieuse»
des Américains nous montrent bien , dans les temps héroïques,
<ks hommes blancs et barbus qui paroissent comme prêtres
et législateurs , mais aucune de ces traditions ne fait mention
d'une race noire.
14*
313 LIVRE rut.
compolaire, à celle desEsqutrnaux-T'ckougases'
dont les enfans sont blancs, et qui ne prennent
une teinte mongole on jaunâtre que par l'in-
fluence de l'air et de l'humidité. Dans la Guyane,
les hordes qui vivent au milieu des forêts les plus
épaisses sont généralement moins basanées que
celles qui habitent les plages de l'Orénoque et
qui s'adonnent aux travaux de la pèclie. Mais
cette différence légère a , qui se présente égale-
ment en Europe parmi les artisans des villes et
les cultivateurs des champs ou les pêcheurs
côtiers, n'explique aucunement le problême des
Indios blancos y l'existence de ces tribus améri-
caines à peau de métis. Ceux-ci se trouvent
environnés d'autres Indiens des bois [Indios àd
monte) qui sont brun-rougeàtres, quoique ex-
posés aujourd'hui aux mêmes influences phj-
■ Voyez Tom. m, p. 3S^-37i. Le chevalier Giesel*
a confirmé' récemment lout ce que Crantz a rapporté de 1»
couleur do la peau des Esquimaux. Celte race (même pr les
•jb' et 7I)0 de latitude, sous le climat le plus rigoureux) n'est
d'ailleurs pas généralement si petite qu'on l'a cru pendant
long-temps. ïloss. Voyogr U> l/ia -Surth, p. 117.
' Gomnra (p. 278) s'est exprimé sur ce point avec la pré-
cision qui distingue sou style cl s;i m;iiiii:ie île peindre le
olijeta : « Los Indiiis son kon;n](>.= <i mciulii illus ceci Los , 0 liri-
ciados o caslanos por naluralew y no por desnudei, como
pensa van muchos, aunque alga les ajuda para ello ir de»-
nudos.»
CHAPITRE XXIV. *l5
Sîqueg, Les causes de ces phénomènes sont
très-anciennes, et nous répéterons avec Tacite:
est durons origin is vis .
Ces tribus, à peau blanchâtre, que nous avons
eu occasion de voir à la misssion de l'Esmeralda,
habitent une partie du pays montueux qui s'étend
entre les sources de six affluens de l'Orénoque,
entre le Padamo, le Jao, le Ventuari, l'Erevato,
PAruy et le Paragua «. Les missionnaires espa*
gnols et portugais ont coutume de désigner ce
pays plus particulièrement par le nom de la
Parime. Ici, comme dans plusieurs autres con-
trées de l'Amérique espagnole, les sauvages ont
reconquis ce que la civilisation, ou, pour mieux
dire, ce que les missionnaires, qui sont les
précurseurs de la civilisation , leur avoient en-
levé. L'expédition des limites de Solano et le
zèle extravagant déployé par un gouverneur de
la Guyane a pour la découverte du Dorado,
«
1 Ce sont six affluens de la rive" droite de rOrénoque : lei
trois premiers courent vers le sud ou vers le Haut-Orénoque ;
les trots autres , vers le nord ou le Bas-Orénoque. Le mot Pa-
rime , qui signifie eau , grande eau , est appliqué tantôt , et
plus spécialement , au terrain qu'arrose le Rio Parime ou Rio
Branco (Rio de Aguas Blancas) , affluent du Rio Negrov
tantôt aux montagnes (Sierra Parime) qui divisent le Haut et
le Bas-Orénoque.
3 Don Manuel Centurion , Goveraador y Comendante gê-
nerai de la Guayana de 1766 à 1777*
3)4 LIVRE Tilt.
avoient fait revivre, clans la dernière moitié du
18.™ siècle, chez quelques individus, l'esprit
d'entreprises qui caraetérisoit les Castillans lors
de la découverte de l'Amérique. En longeant le
Rio Padamo, on avoit reconnu, à travers des
forêts et des savanes, un cliemin de dix journées
de l'Esuieralda aux sources du Ventuari : en
deux autres journées on étoit parvenu de ces
mêmes sources, par l'Erevato, aux missions du
Rio Caura. Deux hommes intelligens et hardis,
Don Antonio Santos et le capitaine Bareto,
avoient établi, à l'aide des Maquiritares, une
chaîne de postes militaires sur celte ligne <le
l'Esmeralda au Rio Erevato; c'éloient de ces
maisons à deux étages (casas fuertes ), garnies
de pierriers, que j'ai décrites plus haut', et qui
figuroient comme dix-neuf villages sur les cartes
publiées à Madrid. Les soldats, abandonnés à
eux-mêmes, exercoîent toutes sortes de vexa-
tions sur les naturels (Indiens de paix) qui
avoient leurs cultures autour des casas fuertes;
et, comme ces vexations éloient moins métho-
diques, c'est-à-dire plus mal combinées que
celles auxquelles les Indiens s'accoutument peu
à peu dans les missions, plusieurs tribus se
liguèrent, en 1776, contre les Espagnols. Dans
• Paye* plu» haut , p. 36.
\
CHAPITRE &JX.IV. ftl5
une même nuit, tous les postes mi^Jaittes furent,
attaqués sur une ligne de près de:5o tieqes de
long. On brûla les maisons , beaucoup de -sol-
dats furent égorgés : un très-petit nombre dut
son salut à la pitié des femmes indiennes. On
parle encore avec effroi de cette expédition
nocturne. Concertée dans le plus grand silence,
elle fut exécutée avec cet accord que les natu-
rels des deux Amériques, habUps A renfermer
en eux des passions haineuses, savent mettre
dans tout ce qui concerne leurs intérêts com-
muns. Depuis 1776 on n'a pas songé à rétablir
le chemin de terre qui conduit du Haut au Bas-
Qrénpque , et aucun homme blanc n'a pu aller
de l'Esmeralda à FErevato.il est certain cepen-
dant que, dans ces terrains montueux, entre
les sources du Padamo et du Ventuari ( près des
sites que les indiens appellent Àurichapa ?
Ichuana et Irique ), il y a plusieurs endroits d'un
climat tempéré et des pâturages propres à nour-
rir un grand nombre de bestiaux1. Les postes
Voici les notions plus précises que je me suis procurées aur
les lieux , et qui diffèrent beaucoup de celles que le père Caulin
avoit acquises en Espagne long-temps après son retour «lu
Bas-Orénoque : le chemin de TErevato passoit entre les mon-
tagnes du Duida et de Maraguaca, près des sources du Rio
Guapo. Les postes militaires étoient Mâcha , Mauracare , Ma-
racune , Jdatapi sur les rives du Padamo , Cointinamo sur un
aflnoat du Rio Padamo , Mereico , el Orejon , Aurichapa ,
v r
âl6 LIVRE ri If.
militaires ont été jadis très-utiles pour empêche t*
les incursions (les Caribes qui enlevoicnt de
temps en temps des esclaves, quoique en petit
nombre, entre l'Erevato et le Padamo. Ils au—
Irique, Ichuana de'Ia Savana , Maveina et Pcriquete sur le
Haut-Yentuarim Comme , par la configuration extraordinaire
du terrain {voyez plus haut, p. 88), une partie du Haut—
Ore'noque court do l'est à l'ouest dans une direction parallèle
au Bas-Orénoque, qui se dirige de l'ouest à l'est, les géographes *
dépourvus de données sur les longitudes des conduens dot»«
plusieurs se trouieul sous un même méridien, ont commis dl«
graves erreurs dans le gisement respectif qu'ils leur assignen*-
D'après des observations astronomiques (celles surtout que j'a."
faites le 38 mai elle 12 juin), le village de l'Esmeralda , sixr
le Ilaut-Orénoque, est de i° 1 8' à X ouest de la ville de Muitaco ou
Real Corona sur le Bas-Oiénoquc ; d'après les cartes de La
Cruz et de Surville , 1 Esmeralda est de 0° aS> à l'est de Real
Corona. Le confluent du Rio Ami avec le Bas Orénoque se
trouve, d'après les caries espagnoles, sur le méridien qui coupe
Je Ilaut-Orénoque au point de la bifurcation : d'après mes ob-
servations astronomiques et les cartes pûWiées depuis mon
voyage à l'Orénoque , lu méridien tk la bifurcation (celui de
l'origine du Cassiquiare) traverse le Bas-Or éuoque, 34 lieues à
l'ouest de la Louche de l'Ami, entre la ville d'Alta-Graeiaetle
confluent du Cuchivero. Or, en rattachant l'embouchure du
Rio Caura à la métairie du Capueliino el à Real Corona , dem
points dont j'ai déterminé dirci teinent la position , on la trouve
par G70 42', au plus par Gi" ^h' de longitude. Un chemin
tracé du Padamo à cette bouche se dirigerait au nord-est bu lieu
de se diriger au nonl-ouest , comme l'indiquent les cartes de
La Cruz et de Surville. Ce résultat est bien important pour
X orientation des sources du Yentuari et de l'Erevato. Comme
kl géographes qui m'ont précédé placent la bouche du Padamo
CHAPITRE HXir. 217
roient résisté aux attaques des naturels si , au
&«u de les laisser isolés et dans la seule dépen-
«mce des militaires , on les avoit transformés
£» villages et gouvernés commme des commu-
nautés d'Indiens néophytes.
Nous quittâmes la mission de l'Esmeralda le
23 mai : sans être malades, nous nous sentions
tous dans un état de langueur et de foiblesse
causé par le tourment des insectes , par la mau-
vaise nourriture et une longue navigation dans
des canots étroits et humides. Nous n'avons pas
remonté l'Orénoque au-delà de l'embouchure
du Rio Guapo; nous l'aurions fait, si nous
eussions pu tenter de parvenir aux sources de
ce fleuve. Dans l'état actuel des choses, de
simples particuliers , à qui l'on permet d'entrer
4</ plus à Test de la bifurcation de rOrénoque qu'elle ne Test
effectivement, ils trouvent cette bouche, non de o° 96' à V ouest,
comme dans mon Atlas de l'Amérique méridionale , mais de
a° io7 à Y est du confluent du Caura. Nous ignorons, il est
vrai, la différence de longitude entre l'embouchure du Rio
Caura et le point de FErevato (affluent du Caura) auquel abou-
tissoit l'ancien chemin de l'Esmeralda; mais il est difficile de
croire que le Haut-Erevato se trouve dans la nature tellement
rejeté vers l'ouest que la direction du chemin du Fadamo à
l'Erevato soit au nord -ouest Ce qui est plus certain et très-
remarquable , a cause de la position de l'embouchure du Yen-
tuari (i° 36' à Y ouest de l'Esmeralda ) , c'est que les sources du
Ventuari, ou plutôt la partie supérieure de son cours, se
trouvent sur la direction du chemin du Padamo à FErevato.
2 I S LIVRE VIII.
dans les missions , doivent borner leurs courses
à la partie pacifiée du pays. Il reste 1 5 lieues du
Guapo au Ilaudal des Guaharibos. A cette ca-
taracte, que l'on passe sur un pont de lianes,
sontpostés des Indiens armes d'arcs et de flèches:
ils empêchent les blancs ou ceux qui viennent
du territoire des blancs d'avancer vers l'ouest.
Comment aurions-nous pu espérer de dépasser
un point où se vit arrêté le commandant du Rio
Negro , Don Francisco lïovadilla , lorsque,
accompagné de ses soldais, il essaya de péné-
trer au-delà du Gehelte? Le carnage qu'on lit
alors parmi les naturels, les a rendus plus mé-
lians et plus haineux contre les babitans des
missions. 11 faut se rappeler que l'Orénoque
avoit oll'erl jusqu'ici aux géographes deux pro-
blèmes distincts, mais également importans: la
position de ses sources, et le mode de sa com-
munication avec l'Amazone. Le dernier de ces
problèmes a été l'objet du voyage que je viens de
décrire ; quanta la découverte des sources, c'est
aux gouvernera ens espagnole! portugais à la com-
pléter. Un foible détachement de soldats, partant
de l'Angostura ou du ItioîNcgro, sufuroitpour
résister aux Gualiaribos, aux Guaycas et aux
Caribes dont on exagère également et la force et
le nombre. Cette expédition pourroit se diriger,
soit de l'Esmeraldn vers l'est, soit par le Rio
CHAPITRE XXIT. 2\Q
Caroni et le Paragua vers le sud-ouest, soit enfip
par le Rio Padaviri ou le Rio Branco et l'Urari-
quera vers le nord-ouest. Gomme l'Orénoque ,
près de son origine, n'est probablement connu
ni sous ce nom ni sous celui de Paragua x , il
seroit plus sûr de le remonter au-delà du
Gehette, après avoir traversé le pays entre
l'Esmeralda et le Raudal des Guaharibos dont
j'ai donné plus haut une description détaillée.
De cette manière on ne confondrait pas le tronc
principal du fleuve avec un affluent supérieur ,
et l'on contàaûeroit à suivre les bords de l'O-
rénoque, sur l'une ou l'autre rive, là où le lit
seroit obstrué par des rochers. Si toutefois , au
lieu d'aller vers l'est, on vouloit chercher les
sources en se dirigeant vers l'ouest par le Rio
Cârony, l'Essequebo ou le Rio Branco, il ne
faudrait regarder le but de l'expédition comme
atteint qu'autant qu'on auroit pu descendre la
• €?estkiiom indien du Haut-t)rénoque. ( Voyez Tom. "VII,
p. «67. )» Gomme les mots JParagua et JParime signifient eau,
grande eau, mer, lac, il ne faut pas être surpFÎs que des
vwsans entièrement indépendans les uns des autres portent
ew noms, lie* Espagnols appellent Paragua un affluent du Rio
Cûïony , celui qui reçoit le Paruspa par lequel -les Caribes
TODOHmt jadis- dans la vallée du Caura (PI. xx de mon Atlas
géographique). Les Portugais désignent sous le nom de Rio
Parime tantôt tout le Rio Branco (Rio de Aguas Blanca*),
tantôt un petit affluent de ce fleure. ^
330 LIVRE vin
rivière dont on supposerait l'identité avec l'O-
rénoque jusqu'à l'ambouclmr e du Gehette et à
la mission de l'Esmeralda. Le fort portugais de
San Joaquim, sur la rive gauche du Rio Branco,
près rlu confluent duTacutu, seroit un autre
point de départ favorablement situé; je le re-
commande, parce que j'ignore si l'on n'a pas
déjà détruit ' la mission de Santa Rosa, établie
plus à l'ouest sur les rives de l'Qrariapara, «OUS
le gouvernement de Don Manuel Centurion, lors
de la fondation de la Ctudadde G uirior. Ce seroil
en suivant le cours du Paragua à l'ouest du des-
tacamculo ou poste militaire de Guirior , situé
dans les missions des Capucins Catalans, ou bien
en avançant vers l'ouest du fort portugais de San
' Le nom de San!» Rosa se trouve sur les caries les plus
rcceni.es du di'pi'it de Rio Janeiro , qui sont Irès-détaillées dans
tu parité sepli-niriouale du ]lio liruncu. L'Uiariapara tora!>e
dans le ltiu ITrariqueia ( Curaneura de l;i carte de Surïille) qui
recuit le petit Rio Pariinc , et qui, avec le Taculu, forme, près
du fort San Joaquim, le Rio Rranco. Comme l'Urariquer»
Coule de l'est à l'ouest, c'est eu le remontant qu'on approcho
le plus de l'Esmeralda cl îles sources de l'Orcnoque. Au nord
île l'Urariquera se pi dhui^e, ainsi dans le .'eus d'un parallèle,
la Cordillère de Paca rai m a , que Don Antonio Santoi a tra-
versée. Elle fait le point de parlage entre les eaui du Ri°
Rranco et celles de l'Lsseqitelio et du Carony. (Foyes pluï
haut, p. i iS.) L'ne réunion de cabanes, qu'on appelle faslueu-
sement Ciuilad de Guirîur , est placée sur le Rio Paragua («!•
IJueiii du Carony] là où il reçoit le Paraguamusi.
CHAPITRE XXI*. in
Joaquim, dans la vallée du Rio Uruariquera,
qu'on arriverait le plus sûrement aux sources
de l'Orénoque. Les observations de longitude
que j'ai faites à l'Esmeralda pourront faciliter
cette recherche, comme je l'ai exposé dans un
mémoire adressé au ministère espagnol, sous
le règne du roi Charles IV.
Si le grand et utile établissement des missions
américaines éprouvoit peu à peu les perfection-
nemens que plusieurs évoques ont demandés; si,
au Heu de recruter les missionnaires comme au
hasard dans les couvens d'Espagne , on élevoit
de jeunes religieux dans des séminaires ou col-
lèges de missions , fondés en Amérique , les
expéditions militaires que je propose devien-
droient inutiles. L'habit de saint François , qu'il
Soit brun comme celui des Capucins du Caroiiy,
ou bleu comme celui des Observantins de l'O-
rénoque, a conservé un certam charme pour
les Indiens de ces contrées. Ils y attachent je ne
sais quelles idées de prospérité et d'aisance,
l'espoir d'acquérir des haches , des couteaux et
des instrumens de pèche. Ceux même qui, jaloux
de leur indépendance et de leur isolement, re-
fusent de se laisser « gouverner par le son de la
cloche,» reçoivent avec plaisir la visite d'un
missionnaire voisin. Sans les exactions des mi-
litaires et les incursions hostiles des moines ,
222 LIVRE Tilt,
sans les entradas et conquistas apostolicas , les
naturels ne se seraient pas éloignés des rives du
fleuve. En abandonnant le système déraison-
nable d'introduire le régime des couvens dans les
forets et les savanes de l'Amérique, en laissant
jouir les Indiens des fruits de leurs travaux et
en les gourvernant moins , c'est-à-dire en n'en-
travant pas à chaque instant leur liberté natu-
relle, les missionnaires verroient s'agrandir ra-
pidement la sphère de leur activité , qui devrait
être celle de la civilisation humaine.
Les établissemens monastiques ont répandu,
dans la partie équinoxiale du Nouveau-Monde
comme dans le nord de l'Europe, les premiers
germes de la vie sociale. Ils forment encore au-
jourd'hui une vaste ceinture autour des pos-
sessions européennes: et, quels que soient les
abus qui se sont introduits dans des institutions
où tous les pouvoirs se trouvent confondus en
un seul, il serait difficile de les remplacer par
d'autres qui, sans présenter des inconverùens
beaucoup plus graves, fussent aussi peu coû-
teuses, et aussi bien appropriées au flegme silen-
cieux des indigènes. Je reviendrai sur ces établis-
semens chrétiens dont l'importance politique
u est pas assez reconnue en Europe. Il suffit (Je
rappeler ici que ceux qui sont les plus éloignes -
de 1» cote sont aujourd'hui les plus négligés. LesS
Cil APITRE XXIV. 225
religieux s:v trouvent dans une profonde misère.
Occupés de leur subsistance, travaillant sans
cesse à être placés dans quelque mission plus
rapprochée de la civilisation, c'est-à-dire de
gens blancs et raisonnables ' , ils ne sont guère
tentés de se porter en avant. Leurs progrès de-
viendront rapides dès que l'on assignera (à
l'exemple des jésuites) des secours extraordi-
naires aux missions les plus éloignées , et que
l'on placera, comme aux postes tes plus avancés,
à Guirior , à San Luis del Erevato et à l'Esme-
ralda3, les religieux les plus courageux, les plus
intelligens et les plus versés dans les langues
indiennes. Le peu qui reste à découvrir de l'O-
rénoque (probablement un espace de a5 à
3o lieues) sera bientôt exploré; dans les deux
Amériques, les missionnaires arrivent partout
les premiers, parce qu'ils trouvent des facilités
qui manquent aux autres voyageurs. « Vous
vous vantez de vos courses au-delà du Lac
Supérieur, disoit un Indien du Canada à des
marchands de fourrures des Etats-Unis; il ne
vous souvient donc pas que les robes noires y
ont passé avant, et que ce sont eux qui vous ont
montré le chemin du couchant. »
■ fqrezTom. VII, p. 33o.
* Ces trois points sont places aux confins des mission» du Rio
Carony, du Rio Catira et du Haut-Qr&ioque.
Sl4 livre y 1 1 r.
Notre pirogue ne fut prête à nous recevoir
que vers les trois heures du soir. Elle s'étoit
remplie d'une innombrable quantité de fourmis
pendant la navigation du Cassiquiare, et l'on
parvint avec peine à en délivrer le toldo ou toit
de feuilles de palmiers sous lequel de nouveau
nous devions rester étendus pendant vingt-deux
jours. Nous employâmes une partie de la ma-
tinée à répéter aux habitons de l'Esmeralda les
questions que nous leur avions déjà faites sur
l'existence d'un lac situé vers l'est. Nous mon-
trâmesaux vieux militaires, postés dans la mission
depuis son premier établissement, des copies
des cartes de Surville et de La Cruz. Ils rioient
de la prétendue communication de l'Orénoque
avec le Rio Idapa, et de cette Mer Blanche que
doit traverser le premier de ces fleuves. Ce que
nous appelons poliment des fictions de géo-
graphes leur paroissoit des mensonges de tauire
monde ( mentiras de par alla ). Ces bonnes gens
ne pouv oient comprendre comment, en faisant
la carte de pays qu'on n'a jamais visités, on
prétend Savoir, dans un minutieux détail, tout
ce que l'on ignore sur les lieux. Le lac de la Pa~
rime, la Sierra Mey, les sources qui se divisent
au point où elles sortent de la terre, sont entiè-
rement inconnues à l'Esmeralda. On nous ré- —
pétoît sans cesse que personne n'a jamais été J»-
CHAPITRE XXIV. 3a5
l'est du Raudal des Gualiaribos, qu'au-delà de
ce point, d'après l'opinion de quelques indi-
gènes, l'Orénoque descend, comme un petit
t orrent , d'un groupe de montagnes habité par les
Indiens Corotos. J'insiste sur ces circonstances j
car si , du temps de l'expédition royale des li-
mites ou après cette mémorable époque, quelque
homme blanc étoit effectivement parvenu aux
sources de l'Orénoque et à ce prétendu lac de
la Parime, la tradition devroit s'en être con-
servée dans la mission la plus voisine, dans celle
à travers laquelle il falloit passer pour faire une
découverte si importante. Or les trois personnes
qui ont eu connoissance des travaux de l'expé-
dition des limites, le père Caulin, La Cruz et
Surville, ont donné des notions diamétralement
contradictoires sur l'origine de l'Orénoque. Ces
contradictions existeraient-elles , si, au lieu de
fonder leurs cartes sur des combinaisons et des
hypothèses forgées à Madrid, ces savans avoient
eu devant les yeux la relation d'un voyage réel.
L*e père Gili, qui avoit habité les rives de l'O-
rénoque pendant dix-huit ans1, dit expres-
sément «que Don Apollinario Diez fut envoyé,
en 1765, pour tenter de découvrir les sources
été l'Orénoque; qu'il trouva, à l'est de l'Esme-
**&lda, le fleuve rempli d'écueils; 'qu'il s'en re-
' De 154g à 1767. Gili, Tom. I, p. 9 el 3aij.
Retat. htst. tom. 8. i5
Ȕ6 lithe vnr.
tourna, parce qu'il manquoit de vivres , et qu'il
n'apprit rien, absolument rien de l'existence
d'un lac.» Cette assertion est entièrement con-
forme à ce que j'ai appris trente-cinq ans plus
tard à l'Esmeralda, où le nom de Don Apolli-
nario est encore dans la bouche de tous les ha-
bitons, et où l'on fait sans cesse des voyages
au-delà du confluent du Gehette.
La probabilité d'un fait se trouve fortement
ébranlée, lorsqu'on peut prouver qu'il est in-
connu là où l'on est le plus dans le cas de le
connoître , et lorsque ceux qui le rapportent se
contredisent, non dans les circonstances les
moins essentielles, mais dans toutes celles qui
sont importantes. Je ne m'étendrai pas davantage
sur une discussion purement géographique : je
ferai voir dans la suite comment les erreurs des
cartes modernes sont nées de l'habitude de les
calquer sur les cartes anciennes, comment Jes
portages ont été pris pour desembranchemensde
rivières; comment des rivières, appelées grandes
enu.r par les Indiens , ont été transformées en
lacs ; comment deux de ces lacs (le Cassipa et le
l'aiiuic) ont été confondus et déplacés depuis
le îo'.* siècle; enfin comment, dans les noms
des aflluens du Rio Branco, on trouve la clef
de la plupart de ces fictions surannées.
Au moment de nous embarquer, nous (unies
CHAPITRE XXIV. l|fl
entourés par ceux des habita» q*i M disent
blancs et de race espagnole. Ces pauvres gems
nous çonjuroient de solliciter à l'Angostura,,
fdiptès du gouverneur, leur retour dans les
Steppes (Llanos), ou, à on leur refusait cette
gtice, lejur transplantation dans les missions
{lu Rio Negro , comme dans un pays plus frais
M plus libre d'insectes. « Quelque graves «que
puissent avoir été nos fautes , disoient-ils , nous
lès avons expiées pendant vingt ans de tourmens
flans cet essaim de moustiques. » J'ai plaidé la
&m$e de ces proscrits dans un rapport fait au
gouvernement sur l'état industriel et com-
mercial de ces centrées : les démarches que j'ai
JgAtées Sont restées infructueuses. Le gouver-
nement , à l'époque de mon voyage, étoit mo-
jdéré, et généralement enclin à des masures de
<d$U€eur; mais ceux qui connoissent la compli-
cation des rouages de l'ancienne monarchie
espagnole savent combien peu d'influence exer-
^oit l'esprit du ministère sur le bien-être des
ttabitans de l'Orénoque, de la Nouvelle -Cali-
fornie et des îles Philippines.
• Lorsque des voyageurs s'en rapportent uni-
quement au sentiment qu'ils éprouvent, ils se
-disputent sur l'abondance des mosquitos comme
«îr l'accroissement ou la diminution progres-
sive de la température. La disposition 4e nos
i5*
aa8 liyrh vm.
organes, le mouvement de l'air, son degré'
d'humidité et de sécheresse, sa tension élec-
trique, mille circonstances contribuent à la
fois à nous faire souffrir plus ou moins de la
chaleur et des insectes. Mes compagnons de
voyage croyoient unanimement que l'Esmeralda
l'emportoit, pour le tourment des mosquitos,
sur les rives du Cassiquiare, et même sur les
deux missions des Grandes-Cataractes : comme
j'étois moins sensible qu'eux à la haute tempé-
rature de l'air, il me sembloit que l'irritation
produite par les insectes étoit moindre à l'Es-
meralda qu'à l'entrée du Haut-Orénoque. Nous
faisions usage de lotions rafraîchissantes. Le
jus de citron, et plus encore celui d'ananas,
calment sensiblement la démangeaison des an-
ciennes piqûres : sans diminuer les enflures, ils
les rendent moins douloureuses. Lorsqu'on
entend parler de ces fâcheux insectes des pays
chauds, on a de la peine à se persuader que
leur absence, ou plutôt leur disparition inatten-
due, puisse devenir un sujet d'inquiétude. Les
habitans de l'Esmeralda nous ont raconté que,
dans l'année i-g5,une heure avant le coucher
du soleil, lorsque les mosguitos forment une
nuée très-dense, l'air en resta subitement libre
pendant 30 minutes. Pas un seul insecte ne se
lil apercevoir: cependant le ciel étoit sans
chapitre xxiy. *sg
nuages, et aucun vent n'annonçoit la pluie. Il
faut avoir -vécu dans ces contrées pour com-
prendre le degré de surprise que dut produire
cette disparition subite des insectes. On se
féhcitoît les uns les autres , on se demandoit si
cet état de bonheur, cet adoucissement des
peines {felicidady alivio) pouvoit être de quel*
que durée? Mais bientôt, au lieu de jouir du
présent , on se livra à des craintes chimériques :
on s'imagina que l'ordre de la nature étoit inter-
verti. De vieux Indiens, les sa vans du lieu, assu-
raient, que la disparition des- moustiques ne
pouvoit être que l'avant-coureur d'un grand
tremblement de terre. On disputoit avec chaleur,
on prêtoit l'oreille au moindre bruit dans le
feuillage des arbres ; et , lorsque l'air se remplit
de nouveau de moustiques, on les vit reparoître
avec plaisir; Quelle modification de l'atmosphère
a causée ce phénomène qu'il ne faut pas con-
fondre avec le remplacement périodique d'une
espèce d'insectes par une autre espèce ? Nous
ne pûmes résoudre cette question , mais le récit
animé des indigènes fixa notre intérêt. Nous
crûmes voir l'homme, méfiant, incertain de ce
qui le menace, regretter ses vieilles douleurs.
A notre départ de l'Esmeralda , le temps étoit
très-orageux. Le sommet du Duida paroissoit
enveloppé, de nuages; mais ces amas de vapeurs^
*3o livre viii,
si noirs e\ si fortement condensés , se soute-
noient encore à plus de 900 toises de hauteur
au-dessus des plaines environnantes. En jugeant
de l'élévation moyenne des nuages, c'est-à-dire
de leur couche inférieure sous Les différentes
zones , il ne faut pas confondre des groupes
sporadiques ou isolés, avec les rideaux de
vapeurs qui, étendues d'une manière continue
au-dessus des plaines , aboutissent à une chaîne
de montagnes. Ces derniers sont les seuls que
l'on peut considérer comme donnant des ré-
sultats certains : les groupes isolés de nuages
s'engouffrent dans les vallées, souvent par le
seul effet des courans desccndans. Nous en
avons vu, près delà ville de Caracas ', à 5oo toises
1 Au-dessous de La Cruz de la Guayra. Payez Tom. IV ,
pag. 180; et Obs. asti:, Tom. I, pag. a^6. Je suis entré
dans ces détails sur la hauteur des images pour faire voir
combien il seroit à désirer que celte hauteur eût été plus sou-
vent déterminée par des voyages aéïos ta tiques. Lorsque le
ballon s'élève au milieu d'uue plaine , on est sûr d'obtenir des
résultats iudépeudans Je l'dlét local que nous venons de dé-
signer, MM. llay-Lussac et Biot ont trouve , dans leurs ascen-
sions aérosla'.iques , la" limite inférieure des images au-dessus de
Paris , au milieu des fortes chaleurs de l'été , à 600 toises. Les
brunies dans lesquelles on est si fréquemment enveloppé à
Xalapa , sur la pente orientale de la Cordillère du Mexique,
m 'a votent lait admettre jadis que la hauteur moyenne des
nuages, au-dessus de la \era-Ciu/. n'étoil. aussi que de
;oo toiles : mais la proximité de montagnes boisées et humide* ,
CHAPITRE XXI V. $3,1
au-/dessus du ruv^au de la jdcj^ et cepçud^ ij
seroit difficile d'admettre ^uç les nu?ge$ q^ç
Ton apçfrcoit au-dessus desçôtçs de Çijgiaaq gt
de £îlç de la Marguerite se sçut^maçj^ à WyP si
jetite hauteur. Voraj^Qqiù grpij^Q^ «WtttW <fc
I9 cime du Duida ne descencjoit pasdatt^la y allés
de fOrénoque : nous n'avoa§ généralement pa$
observé, dans cette yaflée^ ces fprteâ ezjjj&pQp?
électrique^ qui éppuvantejut* nendaaUa^aiaW
lies çfoies ? presque toute|fôs i&u^ Jle YQyagftyp
c(an$. le Rio Magdalenà , ,e^ refonte»* «fc Ç?f^
thagèue à^Hoçda. Ou diroit que, dans Wf pays
1>H$, les orages suivent plus cégi^wçpae^t Je
S)HqP ou fit <Fûn grand fleuye:," qua,dfUp$ u»
paj& inégalement hérissé de n^ritagaes , et qui
offre un embranchement varié de vallées laté-
raies. Nous examinâmes à plusieurs reprises la
température de Teaude fQréhQqué à sa surfacç,
le thermomètre, à Pair, se', sp^nfLQt ^q%3:
elle n'était que de 26° cpnté^ipiaux , par consé-
quent de 3° plus basse que dw5 i«3. Çrrpft/çteP""
Cataractes, de %* plus éfevée que ia tempéra-
ture'des eaux du Rio Negro. Sous la zone
le rayonnement du soi et des feuilles pendant la nuit par un
ciel serein , et la conductibilité électrique de la roche , rendent
* assez incertaines les conclusions tirées de la mesure de hauteur
des nuages qui sont adhérens à 4«s montagnes.
a5a LIVRE VIII.
tempérée, en Europe, le Danube et l'Elbe'
n'atteignent, au milieu de l'été, que 170 à 1g0.
'A l'Orénoque je n'ai jamais pu trouver de diffé-
rence entre la chaleur diurne et la chaleur
nocturne des eaux, à moins que je ne plongeasse
le thermomètre dans les parties de la rivière où,
ayant très-peu de fond, elle coule, avec une
extrême lenteur, sur des plages très-larges et
sablonneuses , comme à Uruana et vers les
bouches de l'Apuré. Quoique, sous un ciel
généralement couvert, dans les forêts de la
Guyane, le rayonnement du sol soit très -ra-
lenti, la température de l'air diminue sensible-
ment pendant la nuit. La couche superficielle de
l'eau est alors plus chaude que le sol environ-
nant et si le mélange de deux airs presque s'a-
' Voici tes différences fondées sur îles expériences directes
faites avant mon dépail d'Europe , pendant un long séjour il
Vienne et k Dresde :
lâtituhe ;'i8°— 49".
Température des rivières en été i-° — 19* cent. _
Température de fair dans la mois le plus. .
' chaud .8°~iân,5.
Température mojciuic 'lu l'année 10° — n".
LATITUDE S" 8°.
î6° — 29" (Orénoque). i
CHAPITRE XXI T. 433
turés x d'humidité, et? reposant sur la forêt et sur
le lit de la rivière ,' ne produit aucun brouillard
sensible, il est difficile d'attribuer cette circons-
tance au peu de fraîcheur de la nuit*. Pendant
moû séjour sur les bords de. FOrénoque et du
Rio Pfegro, l'eau de ces fleuves a souvent été
de 2° à 3° plus chaude que la température noc-
turne' de l'air non agité par le vent.
'* Après 4 heures de navigation en descendant
FOrénoque, nous arrivâmes au point dé la
bifurcation. Notre bivouac fut établi sur la même
*
plage du Cassiquiare où, peu de jours auparavant,
selon toute probabilité, les Jaguars nous aVbient
enlevé notre grand chien* dogue: Toutes les
recherches faites par les Indiens pour découvrir
quelques traces de cet -animal1 furent inutiles.
Comme le ciel- restoit couvert , fattendois Vài-
nement les étoiles; mais je répétai l'observation
dç l'inclipaison magnétique que j'avois faite à
' ' Voyez Tom.' II, p. 98, et Tom. VII, p. io5/
9 Voyez l'intéressant Mémoire de sir Homphry Davy 9 sur la
' formation des brouillards. (Phil. Traits. 1819, P. 1 , p. an.}
Bans lés Grandes -Cataractes, l'air étbit, de nuit, entre 37°
» . ■» ■ > ' •
et 39°, et l'eau de TOrénoque à 2.7°, 6; mais, sur les [bords
du Rio Negro , j'ai vu baisser de nuit le thermomètre cent. ,
à l'air, à 23°; la surface du fleuve se maintenant a 34° .
(Voyez Tom. VII, p. ao5 et 418.) Aussi , dans le Bas-Or^
noque, à Test de l'embouchure de l'Apure, où la brise arrive
librement, l'eau du fleuve a généralement s 8°, tandis que la
température nocturne de l'air s*àbaisse jusqu'à a 5" et au-
dessous.
aS/f LIVRE VI tl.
l'Esmeralda. Au pied du Cerro Duida, j'avois
trouvé 28*, ao div. cent., presque 5° de plus qu'à
fllandavaca. A la bouclie du Cassiqiûare, j'obtins
a8*,.75 : l'iuUuejice du Duida paraissait donc
insensible. Les Jaguars * firent entendre leurs
cris pendant toute la nuit. Ils sont extrêmement
fréquent dans ces contrées, entre le Ceirç.
Maiaguaca , l'IJnturau et les rives du Pampni.
C'est là quel'on trouve aussi ce tigre noir a dont
j'ai vu de belles peaux à l'Esmera^la. Cet animal
est célèbre par sa force et par sa férocité; il
pareil être plus grand encore que le Jaguar
commun. Les taches noires sont à peine visibles
sur le fond brun-noir de sa peau. Les Indiens
assurent que les tigres noirs, sont très-rares, qu'ils
ne se mêlent jamais aux Jaguars communs, et
« qu'ds forment une autre race. ï Je crois que
' Celte fréquence des s^i" Tj* Jii^unrs est assez remarquable
dam un pays dépourvu de Uctait. I.ts libres du Hnirt-Orénoque
mènent une vie miscialilccn comparaison deceux dos Parnpaf de
Buenos- Ayrcs, do Llami^Ac C:\racMi Ad autres plaines couvertes
de troupeaiiMjcbi'tesà cornes. On tnedjnslescolonies espagnole'
annuelle ment pins de ,[ooo Jaguars , dont plusieurs atteignent
la grandeur moyenne du tigre royal de l'Asie. Bueuos-Àyres
seul exportait jadis, par an , 3000 peaux de Jaguar» , que les
fourreurs d'Europe nomment puaux du la gratuit; Panthère.
3 Gradin a indiqua cet animal sous le uou» de F élis discolor-
Il ne faut jias le Confondre arec le grand i.ion américain , Felis
roncolor, qui est très-dilli-Tciii du petit Lion ( i'iinia) des And«
de Quito. (Liri.,SjsL \vl., Tom. \- p. -g. Cuvitr , Règne
CHAPITRE xxiv. ;i55
le prince Maximilien de Neuwied, qui a enri-
chi la zoologie américaine de tant d'observa^
ùoés inportantes, a recueilh ces même* notions
plus au sud, dans la partie chaude du Brésil.
On a vu, dans le Paraguay, des variétés albinos
de Jaguars; car ces animaux, que Von poufrok
appeler la belle Panthère de F Amérique, offrent
quelquefois des taches si pâles qu'on ne les
reconnaît presque plus sur un fond entièrement
blanc. Dans les Jaguars noirs, c'est au- cofctefehfe
la coloration du fond qui fait disparaître les
taches. 11 faudroit vivre très-long-temps - dfois
ces contrées et pouvoir accompagner lés laditens
de l?£fimeralda à la chasse dangereuse des tigrët,
pour prononcer avec certitude entre des va-
riétés et des espèces. Dans tous les mammifères,
et surtout dans la famille nombreuse des singes,
on doit, à ce que je crois, moins fixer son atten-
tion sur le passage d'une couleur à l'autre dans
quelques individus , que sur l'habitude ' des
animaux de s'isoler et de former des bandes
• séparées.
Le »4 mai. Nous, quittâmes notre bivouac
avantle lever du soleil. Dansune anse rocheuse,
qui avoit été la demeure des Indiens Durimundi,
Fbdeur aromatique des végétaux étoit si forte
que nous en étions incommodés , quoique cou-
chant à la belle étoile, et ayant, par. les habitudes
a56 livre viir.
d'une vie exposée aux fatigues , le système ner-
veux très-peu irritable. Kous ne pûmes décou-
vrir quelles étaient les fleurs qui répandoient
cet arôme. La forêt étoit impénétrable : M. Bon-
pland croyoit que de grandes touffes de Pan-
cratium et de quelques autres plantes Liliacées
se trouvoient cachées dans les marécages voi-
sins ; et | en descendant l'Orénoque à la faveur
du courant, nous passâmes d'abord l'embou-
chure du Rio Cunucunumo, puis le Guanami
et le Puruname. Les deux rives du fleuve prin-
cipal sont entièrement désertes ; vers te nord,
s'élèvent de hautes montagnes; au sud, une vaste
plaine s'étend, à perte de vue, au-delà des sources
de l'Atucavi , qui prend plus bas le nom d'Ata-
bapo. 11 y a quelque chose de triste et de pé-
nible dans cet aspect d'un fleuve sur lequel
on ne renconte pas même nue pirogue de pê-
cheurs. Des peuplades indépendantes, les Abiria-
nos et les Maquiritares , vivent dans ce pays
montueux; mais , dans les savanes • voisines
bordées parle Cassiquiarc, l'Âtabapo, l'Oré-
noque et le Rio Negro , il n'y a aujourd'hui
presque aucune trace d'habitation humaine. Je
' Elles forment un quadrilatère de mille lieues carrées,
dont les entés opposes ont des pentes contraires , le Cassi-
tjui:ire roulant vers le sud, l'Atabapo vers le nord, rOreiit'rpif
voii Je nord-ouest, cl le Rio Negro vers le sud-est,
CHAPITRE XXIV. afy
<Jis aujourd'hui; car, ici comme dans d'autres
parties de la Guyane , des figures grossières *,
représentant le soleil, la lune et des animaux,
sont tracées sur les rochers de granité les plus
durs , et attestent l'existence antérieure d'un
peuple très-différent de ceux que nous avons
appris à connoître sur les bords de l'Orénoque.
D'après le récit des indigènes et des mission-
naires les plus intelli gens , ces signes symbo-
liques ressemblent entièrement aux caractères
que nous avons vus , cent lieues plus au nord ,
près de Caycara, vis-à-vis de l'embouchure du
Rio Apure.
On est d'autant plus frappé des restes d'une
ancienne culture , qu'ils occupent un espace
plus grand , et qu'ils contrastent davantage
avec l'abrutissement dans lequel nous voyons,
depuis la conquête , toutes les hordes des ré-
gions chaudes et orientales de l'Amérique du
Sud. En avançant des plaines du Cassiquiare et
du Conoriehite, i4o lieues vers l'est, entre les
sources du Rio Branco et du Rio Essequebo,
on rencontre aussi des rochers avec des ligures
symboliques. Je viens de vérifier ce fait, qui me
paroît extrêmement curieux, dans le journal du
1 Comparez plus haut , p. o, , tl Tum. VI , p- 370.
a38 1.1 vue vin.
voyageur Hortsmann dont j'ai sous les yeux une
copie delamain du célèbre D'Anville. Ce voya-
geur, que j'ai eu occasion de nommer plusieurs
fois dons cet ouvrage, remonta le Rupunuvini1,
un des aflluens de l'Essequebo. Là où le fleuve,
rempli de petites cascades , serpente entre les
montagnes de Macarana, il trouva a, avant d'ar-
river au lac Amucu , «des rochers couverts de
figures ou ( comme il dit en portugais ) de carias
letras, y> INous ne prendrons pas ce mot de
lettres dans sa véritable signification. On nous a
aussi montré, près du rocher Culimacari sur
les bords du Cassiquiare, et au port de Caycara
dans le Bas-Orénoque , des traits qu' on croit
être des caractères alignés. Ce n'etoient cepen-
dant que des ligures informes représentant les
corps célestes, des tigres, des crocodiles, des
boas et des instrumens servant à la fabrication
1 Ce mot signifie sans doute eau ( t-e/ii, oueni) de Rupn-
ntmi , ou Riiputiuri. (foje: plus haut, p. 17.) Veni est un
mot du grand rameau des langues uiayjiure, cabre, guaipu-
nave, avane et pareni.
' Le "S avril î-^y. Nicolas Hortsmann écriroit , jour pï
jour, sur les lieux, tout ce qui lui paroissoit digne de ri>-
marque. Il mrriie d\uii;iut plus de confiance que, mécantait
d'avoir manqué le liut de ses rcc.hcrcb.c5 (le lac Dorado et des
mines d'or et de diamans), il semble regarder avec dédain
tout ce qu'il rencontre sur sa roule.
CHAPITRE XXir. *jà$$
de la farine de manioc. Il étoit impossible de
réftdnnoîtrè dans les roches peintes* (c'est le mot
par lequel les indigènes désignent ces masses
tchstfgéesdë figures) un arrangement symétrique,
des caractères régulièrement espacés. Les traits
couverts dans les montagnes d'Uruana , par le
missionnaire Fray Ramôn Bueno, se rap-
prochent davantage d'une écriture alphabétique j
Dépendant ces mêmes erractères, que j'ai dis-
cutés ailleurs , laissent encore beaucoup de
doutes*.
Quels que soient le sens de ces figures et le
bat dans lequel elles ont été tracées sur le gra*-
ttite, elles n'en méritent pas moins l'intérêt de
«eux. qui s'occupent de l'histoire philosophique
de ndtre espèce. En voyageant des côtes de
Caracas vers l'équateur , on est porté d'abord
a croire que ce genre de monumens est propre
à la chaîne de montagnes de l'Encaramada ; on
les trouve au port de Sedeûo, près de Cay-
* En tamanaque, tepumerème. (Tepuy pierre, rocher, comme
en mexicain, tetl, pierre, et tepetl, montagne ; enturc-tartare,
tepe.) Les Espagnols-Américains nomment aussi Piedraspin-
fadas dés rochers couverts de figures sculptées , par exemple
teûx que Ton trouve sur le sommet du Paramo de Guanacas 9
^aûslaNôuvéîle- Grenade, et qui rappellent les tepumereme
de TOrénoque , du Cassiquiare et du Rupunuvini.
* Voyez *Tôm. VI r p. 3oi , et mes Vues des Cordillères et
Monument des peuples indigènes, p. 61,
l40 LIYKE YIII.
cara », à San Rafaël del Capuchino, vis-4-yis
de Cahruta, et presque partout où la roche
granitique perce le sol dans la sarane qui s'é-
tend depuis le Cerro Curiquima yers les rires
du Caura. Les peuples de race- tamanaque,
anciens habitans de ces contrées, ont une
mythologie locale , des traditions qui ont rap-
port à ces roches sculptées. Amali»aca9 le
père desTamanaques, c'est-à-dire le créateur
du genre humain (chaque peuple se regarde
comme la souche des autres peuples), arriva
dans une barque , lors de la grande inondation ,
qu'on appelle Vâge de Veau , a lorsque les flots
de l'Océan se brisoient, dans l'intérieur .des
• terres * contre les montagnes de l'Eucaramada.
Tous les hommes , ou , pour mieux dire , tous
les Tamanaques , furent noyés , à l'exception
d'un homme et d'une femme qui se sauvèrent
sur une montagne près des rives de l'Asiveru ,
que les Espagnols appellent Guchivero 3. Cette
montagne est l'Àrarat des peuples araméens ou
sémitiques, le Tlaloc ou Colhuacan des
' Dans les montagnes du tyran , Cerros del tyrarto.
3 Cest X Atonatiuh des Mexicains , le quatrième âge , la
quatrième régénération du monde. Voyez mes Monum. amer.,
PL xxxii.
3 Voyez Tom. VI, p. 264; et Giti, Tom. II, p. a 54;
Tom. II , p. 4 et 8.
CHAPITRE xxîv. a4i
gains. Amalivaca , voyageant dans sa barque ,
grava les figures de la lune et du soleil sur la
Roche peinte (Tepumereme) de PEncaramada.
Des blocs de granité appuyés les uns sur les
antres, et formant une espèce de caverne ,
s'appellent encore aujourd'hui la maison ou de-
meure du grand aïeul des Tamanaques *. On
montre également, près de cette caverne,
dans les plaines de Maita, une grande pierre;^
c'était, disent les indigènes , un instrument de
musique, la caisse de tambour d'Àmalivaea 9«
Nous rappellerons , à cette occasion , que ce
personnage héroïque avoit un frère, Vochi,
qui l'aida à donner à la surface de la terre sa
forme actuelle. Les Tamanaques racontent que,
les deux frères , dans leur système de perfec-
tibilité , vouloient d'abord arranger l'Orénoque
de manière à ce que l'on pût toujours suivre
le fil de l'eau pour descendre et pour remonter
la rivière. Par ce moyen, ils espéroient épargner
aux hommes la peine de se servir de rames en
allant vers les sources des fleuves ; mais , quelle
îue fût la puissance de ces régénérateurs du
^onde, ils ne purent jamais venir à bout de
donner une double pente à l'Orénoque : ils se
* Amalâvica-jeutitpe.
a Amalavica-chambural.
Refat, hi$tor, Tom. 8. 16
a4a livue vin!
virent obligés de renoncer à un problême hy-
draulique si bizarre. Amalivaca eut des filles
quiavoient un goût très-décidé pour les voyages.
La tradition dit, sans doute en style figuré,
qu'il leur cassa les jambes pour les rendre sé-
dentaires et les forcer de peupler la terre des
Tamanaques. Après avoir tout réglé en Amé-
rique, de ce côté de la grande eau, Amalivaca
s'embartma de nouveau , et « retourna à l'autre
rive, » au même endroit d'où il étoit venu.
Depuis que les indigènes voient arriver des
missionnaires, ils s'imaginent que l'Europe est
cette autre rive ' un d'eux demanda naïvement
au père Gili s'il avoit vu par-là le grand Ama-
livaca, ce père des Tamanaques, qui a couvert
les rodiers de figures symboliques.
Ces notions d'un grand cataclysme; ce couple
sauvé sur le sommet d'une montagne, et jetant
derrière lui les fruits du palmier Mauritia pour
repeupler le monde'; cette divinité nationale,
Amalivaca, qui arrive par eau d'une terre loin-
taine, qui prescrit des lois à la nature et force
les peuples à renoncer à leurs migrations; ces
traits divers de système de croyance très-an-
ciens, sont bien dignes de fixer notre attention.
Ce que les Tamanaques, et des tribus qui parlent
; fr0jCZ loin. VI, p. a6g.
CHAPITRE XXIV. 243
des langues analogues à la langue tamanaque,
nous rapportent aujourd'hui , ils le tiennent sans
doute d'autres peuples qui ont habité ces mêmes
régions avant eux". Le nom S Amalivaca est
répandu sur un espace de plus de 5ooo lieues
carrées ; il se retrouve comme désignant le père
des hommes { notre grand aïeul) jusque chez les
notions caribes3 dont l'idiome ne se rapproche
du tamanaque qu'au même degré que l'allemand
se rapproche du grec , du persan et du sans-
crit. Amalivaca n'est pas originairement le
Grand-Esprit , le Vieux du Ciel, cet être invi-
sible dont le culte naît de celui des forces de la
nature lorsque des peuples s'élèvent insensible-
ment au sentiment de l'unité de ces forces; c'est
plutôt un personnage des temps héroïques, un
homme qui, venant de loin , a vécu dans la terre
des Tamanaques et des Caribes, qui a gravé
des traits symboliques sur les rochers, quia dis-
paru en allant au-delà de l'Océan dans le pays
qu'il avoit anciennement habité. L'anthropo-
morphisme de la divinité a deux sources3 dia-
métralement opposées, et cette opposition ne
semble pas naître autant des divers degrés de
■ Les Parecas, &vartgeKu , Quiriijuiripas, Mariqnitarcs.
* Lea Caribes ilisent Amarwaca , comme ils se non: meut
euK-mémes Carîiia el Câlina (Gai/bis) , eu changeant le r en /.
3 Creuser Siiid'olik der alten f'ù'/ker , Toin. III , p. Sa-
16*
■J.-J.4 LIVRE ïlll.
cultui'e intellectuelle que des dispositions des
peuples dont les uns sont plus enclins à la mys-
ticité , les autres plus dominés par les sens , par
les impressions extérieures. Tantôt l'homme fait
descendre les divinités sur la terre en les char-
geant du soin de gouverner les peuples et de leur
donner des lois , comme dans les mythes de
l'Orient ; tantôt , comme chez les Grecs et
d'autres nations de l'Occident, ce sont les pre-
miers monarques , les prêtres-rois , que l'on dé-
pouille de ce qu'ils ont d'humain pour les élever
au rang de divinités nationales. Amalivaca étoit
un étranger, comme Manco-Capac, Bochica et
Quetzaleohuatl , ces hommes extraordinaires
qui , dans la partie alpine ou civilisée de l'Amé-
rique, sur les plateaux du Pérou, de la Nouvelle-
Grenade et d'Anahuac, ont organisé la société
civile, réglé l'ordre des sacrifices et fondé des
congrégations religieuses. Le Mexicain Quetzal-
eohuatl, dont Montczuma ' croyoit reconnoître
les descendans dans les compagnons de Cortès,
offre une ressemblance de plus avec Amalivaca,
le personnage mythologique de l'Amérique bar-
bare ou des plaines de la zone torride. Avancé
en âge, le grand-prêtre de Tula quitta le pays
d'Anahuac qu'il avoit rempli de ses miracles
* Le second roi de ce uom , de la race d'Acaraapîtiin , pro.
priment appelé Monteiuma-Illiuicgmina.
CHAPITRE iï'lT. 245
pour retourner dans une contrée inconnue, ap-
pelée Tlalpallan. Lorsque le moine Bernard de
Sahagun arriva au Mexique, on lui fit exactement
les mêmes questions qu'on adressa, deux cents
ans plus tard , au missionnaire Gili , dans les
forêts de l'Orénoque : on voulut savoir s'il ve-
noit de Vautre rive , des pays où Quetzalcohuatl
s'étoit retiré'.
Nous avons vu plus haut que la région des
roches sculptées ou des pierres peintes s'étend
bien au-delà du Bas-Orénoque , au-delà de la
contrée (lat. 70 5' à 70 4o' ; long. 68° 5o' à
Gg° 45 ' ) à laquelle appartient ce que l'on peut
appeler le mythe local des Tamanaques. On
retrouve ces mêmes roches sculptées entre le
Cassiqniare etl'Atubapo (lat. 2° 5' à 3° 20'; long.
69°à70D): entre les sources3 de l'Esscquebo et
du RioBranco(lat. 3°5o';long. 62° 32' ). Je ne
prétends pas que ces figures prouvent la con-
noissance de l'usage du fer, ni qu'elles annoncent
une culture singulièrement avancée; mais, en
1 Torquemada, Tom. H", p. 53.
1 a La position indiqué.: long. 6i° 02' est proprement celle du
confluent du Pirara avec le Rio Maliu , une des branches supé-
rieures du Rio Brauco. J'aj trouvé cette position en m'appujant
sur la différence de longitude que M. de La Condamine a
reconnue entre le Para et lu fort du Rio Negro, et en déter-
minant l'embouchure du Rio Branco (long. 64" 38') d'après
la position ue ce fort.
a46 LIVRE Vllt.
supposant même que , loin d'être symboliques,
elles sont le produit de l'oisiveté des peuples
chasseurs, il faut toujours admettre l'antériorité
d'une race d'hommes très-différens de ceux qui
habitent aujourd'hui les rives de l'Orénoque et
du Rupunuri. Plus un pays est dépourvu de sou-
venirs des générations éteintes, et plus il est
important de suivre les moindres traces de ce
qui paraît être monumental. Les plaines de l'est
de l'Amérique septentrionale n'offrent que ces
circonvallations extraordinaires qui rappellent
les camps fortifies (les prétendues villes d'une
étendue immense) des peuples nomades anciens
et modernes de l'Asie. Dans les plaines orien-
tales de l'Amérique du Sud , la force de la végé-
tation, l'ardeur du climat et une nature trop
prodigue de ses dons ont opposé de plus fortes
entraver aux progrès de la civilisation humaine.
Entre l'Orénoque et l'Amazone, je n'ai point en-
tendu parler d'un mur de terre, d'un reste de
digue, d'un tumulus sépulcral; les roches seuls
nous montrent, et sur une grande étendue de
pays, îles traits grossiers que, dans des temps
inconnus , la main de l'homme a tracés et qui se
lient ;Vdes traditions religieuses. Lorsque les ha- -
bilans^ des deux Amériques regarderont avec -
moins de dédain le sol qui les nourrit, les ves-
tiges des siècles antérieurs se multiplieront à nosŒ
CHAPITRE XXIV. 2^7
yeux de jour en jour. Une foible lueur se ré-
pandra sur l'histoire des peuples barbares , sur
ces rochers escarpes qui nous disent que des
régions, désertes aujourd'hui , furent jadis peu-
plées par des races d'hommes plus actifs et plus
intelligens.
J'ai cru devoir rappeler, avant de quitter la
partie la plus sauvage du Haut-Orénoque, des
faits qui ne deviennent importans que lorsqu'on
les considère dans leur ensemble» Ce que je
pourrois rapporter de notre navigation depuis
i'Esmeralda jusqu'à l'embouchure de l'Atabapo,
ne. seroit qu'une énumération aride de rivières,
et de lieux inhabités. Du a A au 27 mai, nous
n'avons couché que deux fois à terre, en
bivouaquant d'abord au confluent du Rio Jao,
et puis au-dessous de la mission de Santa Bar-
bars* , dçtns l'île de Minisi. Gomme l'Orénoque
est libre d'écueils , le pilote indien nous fit na-
viguer toute la nuit , en abandonnant la pirogue
au courant du fleuve. Cette partie de ma carte,
entre le Jao et le Ventuari , est par conséquent
. peu exacte pour tout ce qui regarde les sinuo-
sités de l'Orénoque. En décomptant le séjour
fait sur le rivage pour apprêter le riz et les ia-
nanes qui nous ser voient de nourriture 9. nous
n'avons mis que 35 heures de I'Esmeralda à
Santa Barbara. Le chronomètre m'a donné,
a4S livki vin.
pour la longitude de cette dernière mission,
7O0 5'; nous avions donc fait près de 4 milles
par heure, vitesse (de i',o5 par seconde) qui
est due en partie au courant, en partie à l'action
de la rame. Les Indiens prétendent que les cro-
codiles ne remontent pas l'Orénoque au-dessus
de l'embouchure du Rio Jao, el que les la-
mcnlins ne se trouvent pas même au-dessus (le
la cataracte de Maypures. 11 est facile de se
tromper sur les premiers de ces deux animaux.
Le voyageur le plus habitué à les voir peut
prendre un tronc d'arbre de 12 ou i5 pieds de
long pour un crocodile qui nage et dont des
parties seules de la tête et de la queue sortent
de l'eau.
La mission de Santa Barbara est située un
peu à l'ouest de l'embouchure du Rio 'Ventuari
ou Yenituari, qui a été examinée, en 1800, par
le père Francisco Valor. Nous trouvâmes, dans
ce petit village de 1 20 habitans , quelques traces
d'industrie. Les produits de cette industrie ne
profitent guère aux indigènes, mais seulement
aux moines, ou, comme on dit dans ces con-
trées, à l'église et au couvent. On nous assura
qu'une grande lampe, qui sera d'argent massif,
et achetée aux frais des néophytes , est attendue
de Madrid. 11 faut croire que, lorsqu'elle sera
arrivée , on pensera aussi à habiller les Indiens,
CHAPITRE XXIV. a4g
à leur procurer quelques instrumens d'agricul-
ture et à réunir leurs enfans dans une école.
Quoiqu'on ait quelques bœufs dans les savanes
autour de la mission , on ne les emploie guère
à tourner le moulin (trapiche) pour exprimer le
suc de la canne à sucre; c'est l'occupation des
Indiens qui travaillent sans paye, comme par-
tout où ils sont censés travailler pour l'église. 11
y a , au pied des montagnes qni entourent Santa
Barbara, des pâturages moins gras qu'à l'Esme-
ralda, mais supérieurs à ceux de San Fernando
de Atabapo. Le gazon est court et serré; ce-
pendant la couche superficielle de la terre
n'offre qu'un sable granitique , sec et aride. Ces
' savanes peu fertiles des bords du Guaviare, du
Meta et du Haut-Orénoque, sont également pri-
vées du terreau qui abonde dans les forêts envi-
ronnantes y et de la couche épaisse d'argile qui
couvre les grès des Llanos ou steppes de Ve-
nezuela, De petites Mimoses herbacées contri-
buent, sous cette zone, à engraisser le bétail,
toais elles deviennent très-rares entre le Rio
Jao et l'embouchure du Guaviare.
Pendant le peu d'heures que nous nous
sommes arrêtés à la mission de Santa Barbara ,
**ous avons obtenu des notions assez exactes sur
te Rio Ventuari qui> après le Guaviare, m'a paru
te plus considérable de tous les affluens du Haut-
a5o LIVRE VIII.
Orénoque. Ces rives, anciennement occupées
par les Maypures, sont peuplées encore au-
jourd'hui d'un grand nombre de nations indé-
pendantes. En remontant par la bouche du
Ventuari qui forme un delta couvert de pal-
miers ' , on rencontre , à l'est, à troi s journées
de chemin , le Cumaruita et le Paru , deux af-
lluens qui naissent au pied des hautes mon-
tagnes de Cunevn. Plus haut, à l'ouest, se
trouvent le Mariata et le Manipiare 3 habités par
les Indiens MacOS et Curacicanas. Celte dernière
nation est remarquable par le zèle avec lequel
elle s'adonne à la culture du coton. Dans une
incursion hostile ( entrada ) , on trouva une
grande maison dans laquelle il y avoit plus de
3o à 4o hamacs d'un tissu très-fin , du coton
filé, des cordages et des iiistrumens de pêche,
Les indigènes s' étoient enfuis, elle pèreYalor
nous raconta «que les Indiens de la mission qui
l'accouipagnoient avoient mis le feu à la maison
avant qu'il pût sauver ces produits de l'industrie
des Curacicanas. » Les néophytes de Santa Bar-
bara, qui se croient très-supérieurs à ces pré-
tendus sauvages , m'ont paru bien moins indus-
trieux. Le Rio Manipiare, une des brandies
' Palma del Ùtcunto.
1 Rio Manapiari , selon la prononciation tlca Indiens
CHAPITRE XXIV. *5l
principales du Ventuari, s'approche, vers sa
source, de ces hautes montagnes dont le revers
septentrional donne naissance au Cuchivero.
C'est une prolongation de la chaîne du Baraguan,
et c'est là que le père Gili place le plateau du
SiamacU) dont il vante le climat tempéré1. Le
cours supérieur du Rio Ventuari, au-delà du
confluent de l'Asisi et des Grands Raudales ,
est presque inconnu. J'ai appris seulement que
le Haut-Ventuari incline à tel point vers l'est a
que l'ancienne route de l'Esmeralda au Rio
Caura traverse le Ut du fleuve. La proximité
entre les aflluens du Carony, du Caura et du
Ventuari a donné heu, depuis des siècles, à
l'apparition des Caribes sur les bords du Haut-
•Orénoque. Des bandes de ce peuple guerrier
# marchand remontoient du Rio Carony par le
Paragua aux sources du Paruspa. Un portage les
conduisoit au Chavarro, affluent oriental du Rio
C^ura : ils descendoient avec leurs pirogues ,
d'abord cet affluent, et puis le Caura même
jusqu'à l'embouchure de l'Erevato. Après avoir
remonté celui-ci vers le sud-ouest, ils entroient,
en traversant pendant trois jours de vastes sa->
9 Voyez plus haut, p. 198.
■ Voyez plus haut , p. ai5, note.
252 HVRE VIII.
■çaneSjpar le Manipiore au grand Rio Ventuari1.
Je trace cette route d'une manière précise , non
seulement parce que c'étoit la route sur laquelle
Se faisoit la traite des esclaves indigènes, mais
aussi pour appeler l'attention des hommes qui
gouverneront un jour la Guyane pacifiée sur la
Iiaute importance de ce dédale de rivières.
C'est par quatre a/Ilueus de l'Orénoque, les
plus grands tic ceux que cette rivière majes-
tueuse reçoit a. sa droite, par le Carony et le
dura, le Padaino et le Ventuari, que la civili-
sation européenne pénétrera dans ce pays de
forêts et de montagnes qui a une surface <le
1 o,(ion lieues carrées , et qu'entoure l'Orénoque
au nord, a. l'ouest et au sud. Des Capucins de
Catalogue et des Observantins d'Andalousie et
de Valence ont déjà fait des établissemens
* Voyez mon Allas géographique, PI. xvi et xx. Le Rw
Cuyuni, le l'arapjael les affluera du Caura (le Chavarroel
l'Ercmto) coulent Ions , plus ou moins , dans le sens d'un pa-
rallèle ; de sorte que , sauf quelques portages , on peut na-
viguer de l'est à l'ouest, eu partant dT.ssequebo et de Dénie-
ra ry , sur une distance de i.-jo lieues , par les G" et i" àe
latitude. C'est une navigation exécutée dans l'intérieur des
terres, parallèlement au cours du Has-Orénoque , eu restant
éloi;.; ■:•'■ ds ce yiand lleuvc île ''■■ à .1" lieues mi sud. On peut com-
parer celte mute en petit à la grande lii^ic de UBrigabini
éluLlie en Sibérie, de l'ouest à l'est, par la direction uni-
forme des alUueus de l'Olâ, du Jcnisci et du Lena.
CHAPITRE XXIV. a53
dans les -vallées du Carony et du Caura : il
étoit naturel que les aflluens du Bas-Orénoque ,
comme les plus rapprochés de la côte et de
la région cultivée de Venezuela , fussent les
premiers à recevoir des missionnaires , et avec
eux quelques germes de la vie sociale. Déjà,
en 1797 , les établissemens des Capucins dans
le Rio Caroni renfermoient i6,(ioo Indiens ha-
bitant paisiblement des villages. Dans le Rio
Caura, il n'y en avoit, à cette époque, sous le
régime des Observantins , d'après des recen-
semens également officiels , que 64o. Cette
différence résulte de la vaste étendue et de
l'excellence des pâturages sur les rives du Ca-
roni, de l'Upatu et du Guy uni , de la proxi-
mité des bouches de l'Orénoque et de la
capitale de la Guyane aux missions des Ca-
pucins; enfin, du régime intérieur, de l'activité
industrielle et de l'esprit mercantile des moines
catalans. Au Caroni et au Caura, qui coulent
vers le nord , correspondent deux grands af-
fluens du Haut-Orénoque qui envoient leurs
eaux vers le sud ; ce sont le Padamo et le
Yentuari. Jusqu'à présent, pas un village ne
s'élève sur leurs rives , et cependant l'un et
l'autre offrent à l'agriculture et à l'économie
pastorale des avantages qu'on chercherait en
vain dans la vallée du grand fleuve dont ils
254 LIVRE V I i r.
sont tributaires. Au centre de ces sauvages
contrées , où long-temps encore il n'y aura
d'autres chemins que les rivières , tous les
projets de civilisation doivent être hases sur
la connoissance intime du système hydraulique
et de l'importance relative des afïluens.
Nous ttuiitam.es, le 26 mai dans la matinée,
le peut village de Santa Barbara , où nous
trouvâmes plusieurs Indiens de l'Esmeralda
que le missionnaire avait fait venir, à leur plus
grand regret, pour lui construire une maison
de deux étages. Nous jouîmes, pendant toute
la journée, de la vue des belles montagnes de
Sipapo ' qui se présentent à une distance de
plus de iS lieues vers le nord-nord-ouest. La
végétation des rives de l'Orénoque est singu-
lièrement variée dans cette contrée : les fou-
gères en arbre a descendent des montagnes
pour se mêler aux palmiers de la plaine. Nous
bivouaquâmes la nuit à l'île de Minisi; et, après
avoir passé les embouchures des petites ri-
vières de Quejanuma , d'Ubua et de Masaô,
' Voyez. Tom. VII, p. aiS.
1 Ces végétaux offrent beaucoup iio singularité dans leur
distribution gcngrapliiquc. Au Ilréâil , ils ne se trouvent guère
sur la côte onctilale. ( Voyez, l'intéressant ouvrage du priDce
MMtimilicn de Ncuwîed , Seise noch Brésilien , Tom. I .
CHAPITRE XXIV. a55
nous arrivâmes , le 37 mai , à San Fernando
de Atabapo. Il y avoit un mois que nous avions
été logés dans la même maison du président
des missions , en allant au Rio Negro. Nous
nous étions dirigés alors vers le sud , par l' Ata-
bapo et le Terni : à présent nous revenions du
côté de l'ouest, ayant fait un long détour par
le Cassiquiare et le Haut-Orénoque. Pendant
cette longue absence, le président des missions
avoit conçu de graves inquiétudes sur le vé-
ritable but de notre voyage, sur mes relations
avec les membres du liaut clergé en Espagne,
et sur la connoissance que j'avois acquise de
l'état des missions. Au moment de notre départ
pour l'Angostura , capitale de la Guyane , il
me pressa vivement de laisser entre ses mains
un écrit , dans lequel je rendrois témoignage
du bon ordre qui règne dans les établissemens
chrétiens de l'Orénoque, et de la douceur avec
laquelle les indigènes y sont généralement
traités. Cette démarche du Supérieur, motivée
par un zèle très-louable pour le bien de son
Ordre , ne laissa pas de m'embarrasser. Je ré-
pondis que le témoignage d'un voyageur né
dans le sein de l'église calviniste ne pourroil
guère être de quelque poids dans les intermi-
nables querelles qui divisent presque partout ,
dans le Nouveau-Monde , les deux pouvoirs
356 LIVRE VIII.
séculier et ecclésiastique. Je lui fis entrevoir
que , me trouvant à deux cents lieues des
côtes , au centre des missions, et, comme disent
malignement les liabitans de Cumana , en el
potier de los frayles ', l'écrit que nous compo-
serions ensemble sur les bords de l'Atabapo
ne paroîtroit pas tout-à-fait, de mon coté, un
acte librement consenti. Le président ne fut
pas effrayé de l'idée d'avoir donné l'hospitalité
à un calviniste. Je pense qu'avant mon ar-
rivée, on n'en avoit guère vu dans les missions
de Saint-François ; mais les missionnaires , en
Amérique, ne peuvent être accusés d'intolé-
rance. Les hérésies de la vieille Europe ne les
occupent pas, si ce n'est sur les confins de la
Guyane hollandoise, où les prédicans s'avisent
aussi d'aller en mission. Le président n'insista
plus sur l'écrit que je devais signer , et nous
profitâmes du peu de momens qui nous res-
loient pour nous entretenir avec franchise (le
l'état de ce pays et de l'espoir de faire parti-
ciper les Indiens aux bienfaits de la civili-
sation. J'insistai .sur le mal qu'avoient produit
les (•ntradas ou incursions hostiles , sur le peu
de fruit que les indigènes tirent de leur
travail, sur les voyages qu'on les force de
1 Au pouvoir des moines.
CHAPITRE XXIV. J^
faire dans des intérêts qui ne sont pas les
leurs , enfin sur la nécessité de donner, dans
un collège particulier , quelque éducation aux
jeunes religieux appelés à gouverner des com-
munes très-nombreuses. Le président sembloit
m'écouter avec bienveillance. Je crois cepen-
dant qu'il auroit désiré ( sans doute par zèle
pour l'histoire naturelle ) que ceux qui rar-
massent des plantes et qui examinent des
roches renonçassent à cet intérêt indiscret pour
la race cuivrée et les affaires de la société hu-
maine. Ce désir est assez commun dans les
deux mondes; on le retrouve partout où l'au-
torité est inquiète , parce qu'elle se croit mal
affermie.
Nous ne restâmes qu'un seul jour à San
Fernando de Atabapo , quoique ce village ,
embelli par le palmier Pihiguao l , à fruits de
pécher, nous partit un séjour délicieux. De»
Pauxiê* domestiques entouroient les cabanes
des Indiens. Dans une d'elles , nous vîmes
un singe extrêmement rare qui habite les
rives du Guaviare. C'est le Caparro que j'ai
3 Voyez Tom. VII , p. a6o.
9 Ce n'est pas FOurax de M. Çuvier (€rax Pauxi , Lin. ) ,
mais le Crax alector.
3 Tom. VII,p. 76, i5a.
Relat. histor. tom. 8. 17
a55 livre vin.
fait cOnnoîtrc dans mes Observations de zoologie
et (Tanatomic comparée1 , et que M. Geoffroy
croit former tin nouveau genre ( Lagothrix)
entre les Atèles et les Alouates. Le pelage
de ce singe est gris 3e marte et d'une douceur
extrême au toucher. Le Caparro se distingue
de plus par une tête ronde et une expression
de physionomie douce et agréable. Je crois
que _le missionnaire Gili ■ est le seul auteur
qui ait fait mention avant moi de cet animal
curieux autour duquel les zoologistes com-
mencent à grouper d'autres singes du Brésil.
Partis le 27 mai de San Fernando , nous arri-
vâmes, à la faveur du courant rapide de l'Oré-
noque , en moins de sept heures, à l'embouchure
du Rio Mataveni. Nous passâmes la nuit à la
belle étoile, au-dessous du rocher granitique
El Gistilfito'* qui s'élève au milieu du fleuve,
et qui rappelle, par sa forme, le Mausethwm
du Hhiii, vis-à-vis de Bingen. Ici, comme surles
bords de l'Atabapo, nous fûmes frappés de h
vue d'une petite espèce de Drosera qui a tout
le port du Drosera d'Europe. L'Orénoque avoit
éprouvé une crue tres-scnsible pendant la nuilj
1 a Pendant les dix-huil ans que j'ai pnuéi. dans les mission*
de l'Oiïïiioquc , )o n'ai pu voir qu'un seul Caparro. ■ Gili,
Tom. I, p. ,40.
' t'ayez Xom, VXI , p '3;.
CHAPITRE XXIV. *$9
le courant fortement accéléré nous porta, eii
dix heures, de l'embouchure du MataVéni à
la Grande Cataracte supérieure , cette dû May-
pures ou de Quittuna. La distance parcourue
fut d<e i5 lieues. Nous nous rappelâmes àvéé
intérêt des sites où nous avions bivouaqué en
remontant la rivière \ nous retrouvantes des
Indiens qui nous avoiént accompagnée dans nos
herborisations, et nous visitâmes de nouveau la
belle source * qui sort d'un rocher de granité
stratifié, derrière la maisoft démissionnaire:
sa température n'avok pas changé de o°,3. De-
puis Fembeuehuf e de l'Atabapo jcfequ'à ceHe de
l'Apure , nous voyagions coinmé dans un pays
que nous aurions habité depuis kmg-tëmpft
Nous nous trouvions réduits à la même abatfc
nence; nous étions piqués par les mêmes mous*
tiques ; mais la certitude d'arriver , en peu de
semâmes, au terme de ûos souffrances physiques;
soutenoil notre courage.
Le passage de la pirogue par la Grande Car
taracte nous arrêta deux jours à Maypures. Le
père Bernardo Zea , missionnaire des Raudales,
<|ui nous avoit accompagnés au Rio Negro,
voulut, quoique malade, nous conduire encore
avec ses Indiens jusqu'à Aturès. Un d'eux,
' Elle étoit, le 19 avril, de 27°, 8 cent. Le 3o mai, je la
4rouYai de 27°,.^
V
26o LIVRE VIII.
Zerepe , l'interprète qu'on avoit battu si impi-
toyablement à la plage de Pararuma I, fixa
notre intérêt par l'expression de Sa morne
tristesse. Nous apprîmes qu'il venoit de perdre
l'Indienne à laquelle il étoit fiancé, et qu'il l'avoit
perdue par l'effet d'une fausse nouvelle répandue
sur la direction de notre voyage. Né à May-
pures, Zerepe avoit été élevé dans les bois,
chez ses parens, de la tribu des Macos. Il avoit
amené avec lui à la mission une fille de douze
ans qu'il comptoit épouser lors de notre retour
aux Cataractes. Cette jeune Indienne n'aimoit
guère la vie des missions : on lui avoit dit que
les blancs iroient au pays des Portugais (au
Brésil), et qu'ils amèneraient Zerepe avec eux.
Contrariée dans ses espérances , elle s'empara
d'un'eanot, traversa le Bandai avec une autre
fille du même âge , et s'enfuit al monte pour
retourner vers les siens. Le récit de cet acte de
courage éloit la grande nouvelle du lieu : ce-
pendant la tristesse de Zerepe ne fut pas de
longue durée. Il étoit né parmi les chrétiens;
ayant voyagé jusqu'au fortin du Rio Negro,
sachant le castillan et la langue des Macos, il se
croyoit supérieur aux gens de sa tribu. Cora-
llien! ne pas oublier une fille née dans la forêt?
Le 3i mai, nous passâmes les rapides des
CHAPITRE XXIV. 26l
Guahibos et de Garcita. Les îles qui s'élèvent
au milieu des eaux du fleuve , brilloient de la
plus belle verdure. Les pluies de l'hiver avoient
développé les spathes du palmier Vadgiai dont
les feuilles montent droit vers le ciel*. On ne
se lasse pas de la vue de ces sites où les arbres
et les rochers donnent au paysage ce caractère
grand et sévère que l'on admire dans les fonds des
tableaux du Titien et du Poussin. Nous débar-
quâmes , peu avant le coucher du soleil , sur la
rive orientale de l'Orénoque , au Puerto de la
Expédition. C'étoit pour visiter la caverne
d'Ajtapuipe, dont j'ai parlé plus haut a, et qui
semble être le heu de sépulture de toute une
nation détruite. Je vais essayer de décrire cette
caverne célèbre parmi les indigènes.
On gravit avec peine, et non sans quelque
danger, un roc de granité escarpé et entièrement
nu. Il seroit presque impossible de fixer le pied
sur cette surface lisse et fortement inclinée , si
de grands cristaux de feldspath, résistant à la
décomposition, ne sortoient de la roche etn'of-
froient des points d'appui. A peine eûmes-nous
atteint le sommet de la montagne , que nous
fumes étonnés de l'aspect extraordinaire que
., l Voyez Tom. VII, p. 62.
* Ibid. p. 69, 147.
■jS-2 livre vi ir.
présente le pays d'alentour, Le lit écumeux des
eaux est rempli d'un archipel d'îles couvertes
de palmiers. Vers l'ouest, à la rive gauche de
l'Orénoque, s'étendent les savanes du Meta et
deCasanare. C'etoit comme une mer de verdure
dont l'horizon brumeux étoit éclairé par les
rayons du soleil couchant. Cet astre semblable
à un globe de feu suspendu sur la plaine, ce
pie isolé d'Uniana, qui paroissoît d'autant plus
élevé que les vapeurs en enveloppoientetamol-
lissoient les contours, tout contribuoit à agran-
dir celte scène majestueuse. Notre vue plongeoit
de près dans une vallée profonde et fermée de
toutes parts. Des oiseaux de proie et tles engou-
Icvens voloient solitaires dans ce cirque in-
accessible. Nous nous plaisions à suivre leurs
ombres mobiles qui glissoient lentement sur les
flancs du rocher.
Une arête étroite nous conduisit vers une
montagno voisine dont le sommet arrondi sup-
portoit d'énormes blocs de granité. Ces masses
ont plus de /\o à ?o pieds de diamètre, et pré-
sentent une forme si parfaitement sphérjque
que, paroissant ne toucher au sol que par un
pelit nombre de points, on doit supposer qu'à
la moindre secousse d'un tremblement de lerre
elles roulcroient dons l'abîme. .le ne me souviens
pas d'avoir vu ailleurs un phénomène semblable
CHAPITRE XXIV. 263
au milieu des décompositions qu'offrent les ter-
rains granitiques. Si les boules reposoient sur
une roche d'une nature différente , comme c'est
le cas des blocs du Jura, on pourroit supposer
qu'elles ont été arrondies par l'action des eaux
ou lancées par la force d'un fluide élastique ;
mais leur position sur le sommet d'une colline
également granitique rend plus probable qu'elle?
doivent leur origine à une décomposition pro-
gressive de la roche.
La partie la plus reculée de lu vallée est cou-
verte d'une épaisse forêt. Dans cet endroit om-
bragé et solitaire, sur la pente d'une montagne
escarpée s'ouvre la caverne d'Ataruipe. C'est
moins une caverne qu'un rocher saillant, dans
lequel les eaux ont creuse un vaste enfoncement»
lorsque, dans les anciennes révolutions de notre
planète, elles atteignoient à cette hauteur ». Dans
ce tombeau de toute une peuplade éteinte, nous
comptâmes en peu de temps près de 600 sque-
lettes bien conservés et disposés si régulièrement
qu'il aurait été difficile de se tromper sur leur
* Je n y ai vu aucun filou, aucun Jour à cristaux* (Voye%
Tom. III, p. 175. ) La décomposition des roches granitiques et
leur séparation en grandes mases , dispersées dans les plaines et
les vallons, sous la forme de blocs et de boules à couches concen-
triques, paroiaseni favoriser l'agrandissement de ces excavations
naturelles qui ressemblent à de véritables cavernes.
364 tlVRE VIII.
nombre. Chaque squelette repose dans une es-
pèce de corbeille faite avec des pétioles de pal-
mier. Ces corbeilles, que les indigènes appellent
mapires , ont la forme d'un sac carré. Leur gran-
deur est proportionnée à l'âge des morts : il y
en a même pour des enfans moissonnés à l'instant
de leur naissance. Nous en avons vudc 10 pouces
à 5 pieds 4 pouces de longueur. Tous ces sque-
lettes repbés sur eux-mêmes sont si entiers,
qu'il n'y manque ni une côte ni une phalange.
Les os ont été préparés de trois manières diffé-
rentes, ou blanchis à l'air et au soleil, ou teints
en rouge avec de YO.ioto, matière colorante
tirée du Bixa Orellana; ou, comme de véritables
momies, enduits de résines odorantes et enve-
loppés de feuilles d'IIeliconia et de bananier.
Les Indiens nous racontoient que l'on met le
cadavre frais dans la terre humide, afin que les
chairs se consument peu à peu. Après l'espace
de quelques mois , on les retire; et, avee des
pierres aiguisées, on racle la chair restée sur les
os. Plusieurs hordes de la Guyane suivent encore
cette coutume. Près des mapires ou paniers, on
trouve des vases d'une argile à moitié cuite : ib
paraissent contenir les os d'une même famille.
Les plus grands de ces vases ou urnes funéraires
ont 5 pieds de liant et /j pieds 'A pouces de long.
Ib sont d'une couleur gris-vcrdàtre et d'une
CHAPITRE XXIV. 265
forme ovale assez agréable à l'œil. Les anses
sont faites en forme de crocodiles ou de serpens :
le bord est entouré de méandres, de labyrinthes
et dé vraies grecques à lignes droites diverse-
ment combinées. Ces peintures se retrouvent
sous toutes les zones, chez les peuples les plus
éloignés les uns des autres, soit à l'égard du site
qu'ils occupent sur le globe , soit par le degré
de civilisation auquel ils se sont élevés. Les
habitans de la petite mission de Maypures les
exécutent encore aujourd'hui sur leur poterie
la plus commune * ; elles ornent les boucliers
des Tahitiens, les instrumens de pêche des Es-
quimaux, les murs du palais mexicain de Mitla*,
et les vases de la Grande-Grèce. Partout une
répétition rhythmique des mêmes formes flatte
les yeux, comme la répétition cadencée des
sons plaît à l'oreille. Des analogies, fondées sur
la naturç intime de nos sentimens , sur les dis-
positions naturelles de notre intelligence, ne sont
pas propres à jeter du jour sur la filiation et les
relations anciennes des peuples.
Nous ne pûmes acquérir aucune idée précise
sur l'époque à laquelle remonte l'origine des ma-
pires et des vases peints que renferme la caverne
1 Voyez Tom. VU, p. 192.
a Voyez mes Vues des Cordillères et Monumens des peuples
indigènes de F Amérique, H. L.
a66 livre v 1 1 r.
ossuaire d'Ataruipe. La plupart ne paroissoient
pas avoir au-delà d'un siècle; mais il est à croire
qu'à l'abri de toute humidité, sous l'influence
d'une température uniforme, la conservation
de ces objets seroit également parfaite si elle
datoit d'une époque beaucoup plus éloignée. H
circule une tradition parmi les Indiens Guahibes,
.d'après laquelle les belliqueux Aturès, poursuivis
par les Caribes, se sont sauvés sur les rochers
qui s'élèvent au milieu des Grandes Cataractes.
C'est là que cette nation, jadis si nombreuse,
s'éteignit peu à peu ainsi que son langage '. Les
dernières familles des Aturès existaient encore
en 1 767 , du temps du missionnaire Gili : à l'é-
poque de notre voyage, on montrait à Maypures,
et ce fait est assez digne de remarque, un vieux
perroquet dont les habituns disent «qu'on ne
comprend pas ce qu'il dit, parce qu'il parle la
langue des Aturès. »
]Nous ouvrîmes, au plus grand regret de nos
guides , plusieurs mapives pour examiner atten-
tivement la forme des crânes : ils présentoient
tous le caractère de la race américaine; deux ou
trois seulement approchaient de la race du
Caucase. ]Nous avons rappelé plus haut "qu'on
■ r.i_><<; Toin. VA, p. i'6 et ij»,
■ lùid.p, ,r,.
CHAPITRE XXIV. &6j
trouve y au milieu des Cataractes, dans les en-
droits les plus inaccessibles , des caisses garnies
de fer et remplies d'outils européens, de restes
de vêtemens et de verroterie. Ces objets , qui
ont donné lieu aux bruits les plus absurdes sur
des trésors cachés par les jésuites, appartenoient
probablement à des marchands portugais qui
avoient pénétré dans ces contrées sauvages.
Peut-on admettre de même que les crânes de
race européenne, que nous vîmes mêlés aux
squelettes des indigènes et conservés avec le
même soin , fussent les restes de quelque voya-
geur portugais mort de maladie ou tué dans un
combat? L'éloignement qu'affectent les indi-
gènes pour tout ce qui n'est pas de leur race ,
rend cette hypothèse moins probable. Peut-être
des métis fugitifs des missions du Meta et de
l'Apure sont-ils venus s'établir près des Cata-
ractes , en se mariant à des femmes de la tribu
des Âturès. De tels mélanges ont quelquefois
lieu sous cette zone, quoique plus rarement
qu'au Canada et dans toute l'Amérique septen-
trionale, où des chasseurs d'origine européenne
se mêlent aux sauvages, en prennent les habitudes
et acquièrent parfois une grande importance
politique.
Nous prîmes , dans la caverne d'Ataruipe ,
plusieurs crânes , le squelette d'un enfant de six
2DÔ LIVRE VIII.
à sept ans et ceux de deux hommes adultes,'
de la nation des Attirés. Tous ces ossemens,
en partie peints en rouge , en partie enduits de
résines odoriférantes, étoient renfermés dans
ces mêmes paniers (mapires ou canastas) que
nous venons de décrire. Ils faisoient presque
la charge entière d'un mulet; et, comme nous
connoissions l'aversion superstitieuse que mon-
trent les indigènes pour les cadavres, dès qu'ils
leur ont donné la sépulture , nous avions eu
soin de faire envelopper les canastas de nattes
fraîchement tissées. Malheureusement pour
nous , la pénétration des Indiens et l'extrême
finesse de leurs sens rendirent ces précautions
inutiles. Partout où nous nous arrêtâmes dans
les missions des Caribcs , au milieu des Llanos,
entre l'Angostura et Nueva Barcelona, les in-
digènes s'assemblèrent autour de nos mulets
pour admirer les singes que nous avions achetés
à l'Oiénoque. Ces bonnes gens avoient à
peine touché nos charges , qu'ils annonçaient
la perte prochaine de la bête de somme « qui
portoit le mort, m Nous eûmes beau dire qu'ils
se trompoient dans leurs conjectures , que les
paniers renfermaient des ossemens de cro-
codiles et de lamentins , ils persistoient à ré-
péter qu'ils scnloicnt la résine qui entouroit
les squelettes, et « que c'étoient de leurs vieux
CHAPITRE XXIV. 269
parens. » Il fallut faire intervenir l'autorité des
religieux pour vaincre l'aversion des indigènes
et pour nous procurer des mulets de rechange.
Un des Crânes que nous avions pris dans la
caverne d'Ataruipe a été figuré dans le bel ou-
vrage que mon ancien maître, M. Blumenbach,
a publié sur les variétés de l'espèce humaine.
Quant aux squelettes des Indiens, ils ont été
perdus sur la côte d'Afrique, ainsi qu'une
partie considérable de nos collections , dans un
naufrage qui priva de la vie notre ami et Com-
pagnon de voyage, Fray JuanGonzales *, jeune
moine de l'ordre de Saint-François.
Nous nous éloignâmes en silence de la ca-
verne d'Ataruipe. C'étoit une de ces nuits
calmes et sereines qui sont si communes sous
la zone torride. Les étoiles brilloient d'une lu-
mière douce et planétaire. Leur scintillation
étoit à peine sensible à l'horizon 2 qui sembloit
éclairé par les grandes nébuleuses de l'hémis-
phère austral. Une multitude innombrable d'in-
sectes répandoit dans l'air une lumière rou-
geâtre. Le sol encombré de végétaux resplen-
dissoit de ces feux vivans et mobiles , comme
1 Voyez lova. IV, p. 55.
3 Ibid. p. i5 et 285.
370 LI VUE VIII.
si les astres du firmament étoient venus s'abattre
sur la savane. En quittant la caverne, nous
nous arrêtâmes plusieurs fois pour admirer la
beauté de ce site extraordinaire. La vanille
odorante et des festons de Eignonia en déco-
roient l'entrée; au-dessus, sur le sommet de la
colline, les (lèches des palmiers se balançoienf
en frémissant *.
Nous descendîmes vers le fleuve pour prendre
le chemin de la mission où nous arrivâmes
assez tard dans la nuit. Nous avions l'imagination
frappée de tout ce que nous venions de voir.
Dans un pays où l'on est tenté de regarder la
société humaine comme une institution nou-
velle, on s'intéresse plus vivement aux souve-
nirs des temps passés. Ces souvenirs, il esl
vrai, ne datoient pas de loin; mais, dans tout
ce qui est monumental, l'antiquité est une idée
relative, et nous confondons facilement ce qui
est ancien avec ce qui est obscur et probléma-
tique. Les Egyptiens trouvoient bien récens
les souvenirs historiques des Grecs. Si les Chi-
nois, 011, comme ils préfèrent de se nommer
"' f'uyc:. le li'uisîùiic ilisiMiiin |iiu:;uncû <!.ius une îles siiuccs
IHiMiqw» du l'teadcuiie de Berlin, ( Tableaux de la M)
Uvrtuiîs ,h- V«tiniiaiKt par M. Byrièf, Ton». II, |>. aït.J
CHAPITRE XXIV. *jt
eux-mêmes, les habitans du céleste Empire
avoient pu communiquer avec les prêtres d'Hé-
liopolis , ils aur oient souri des prétentions d'an-
tiquité des Egyptiens. Des contrastes non moins
(rappans se trouvent dans le nord de l'Europe
et de l'Asie , dans le Nouveau-Monde , partout
où le genre humain n'a pas conservé une longue
conscience de lui-même. Sur le plateau d'A-
nahuac, l'événement historique le plus ancien,
la migration des Toltèques, ne date que du
6.e siècle de notre ère. L'introduction d'un
bon système d'intercalalion et la réforme du
calendrier, foiidemens indispensables d'une
chronologie exacte , eurent heu l'an 1091. Ces
époques , qui nous paroissent très-rapprochées
de nous , tombent dans les temps fabuleux , si
nous réfléchissons sur l'histoire de notre espèce
entre les rives de l'Orénoque et de l'Amazone.
Nous y voyons gravés sur des rochers des traits
symboliques, sans qu'aucune tradition nous
éclaire sur leur origine. Dans la partie chaude
de la Guyane nous ne pouvons remonter qu'au
temps où des conquérans castillans et portugais ,
et plus tard de paisibles moines , ont pénétré
au milieu des peuples barbares.
Il paroît qu'au nord des Cataractes , dans le
détroit de Baraguan, il y a des cavernes rem-
plies tVossctncns ? semblables à celles que je
a;a livre vin.
viens de décrire ' . Je n'ai appris ce fait qu'après
mon retour, et les pilotes indiens ne nous eu
parlèrent point lorsque nous abordâmes dans
le détroit. Ces tombeaux ont sans doute donné
lieu à un mythe des Otomaques, d'après lequel
les rochers granitiques et isolés du Baraguan,
dont les formes paroissent. très-bizarres, sont
regardés comme les grands-pères , les anciens
chefs deLla tribu. L'usage de séparer avec soin
la chair des os , pratiqué très-anciennement par
les Massagètes, s'est conservé chez plusieurs
bordes de l'Orcnoque.On assure même, et cette
assertion est assez probable, que les Guaraons
plongent sous L'eau les cadavres enveloppés
dans des filets. Les petits poissons Carihes*, les
Serra-Salmes , dont nous avons vu partout une
si innombrable quantité, dévorent en peu de
jours la chair musculaire, et /'réparent le sque-
lette. On Conçoit que cette opération ne peut se
faire que dans des lieux OÙ les crocodiles ne
sont pas communs. Quelques peuplsules, par
exemple lesTamonaques,ont l'usage de ravager
les champs du défunt et de couper les arbres
qu'il a plantes. Ils disent « que la vue des objets
qui ont appartenu à leurs païens les attriste.»
' Gumilla, Ton». I, p. ^■•■: Gili, Tom. [I, p. 107.
' r..:>,r. T-m. VI, p. 4iW.
CHAriTIlE XXIV. 2}5
Ils aiment mieux détruire les souvenirs que de
les conserver. Ces effets de la sensibilité indienne
sont très-nuisibles à l'agriculture , et les moines
s'opposent avec force à des pratiques supers-
titieuses que les naturels convertis au christia-
nisme conservent dans les missions.
Les tombeaux des Indiens de l'Orénoque
n'ont pas été jusqu'ici suffisamment examinés,
parce qu'ils ne renferment pas des objets pré-
cieux comme ceux du Pérou, et qu'aujourd'hui,
sur les lieux même, on n'ajoute plus foi aux
idées chimériques qu'on s'étoit formées jadis
sur la richesse des anciens habitans du Darado.
La soif de l'or précède partout le désir de l'ins-
truction et le goût des recherches d'antiquité.
Dans la partie montueuse de l'Amérique du
Sud, depuis Merida et Santa Marta jusqu'aux
plateaux de Quito et du Haut-Pérou, on a en-
trepris des travaux de mines pour découvrir
des tombeaux, ou, comme disent les créoles,
en employant un mot altéré de la langue de
l'Incas pourchercberdesg-uflCrti. J'.iiétésur les
côtes du Pérou , à Manciclu;, dans k guaea de
Toledo, de laquelle on a tiré des masses d'or qui,
au ï6' siècle ', avoient une valeur de 5 millions
' Je fonde ce calcul sur le quint payé en 1 5;<î et i &ga dans
la trésorerie {raxas realrs) de Tiuxilto. Les registres oui élu
conserves. V.u Perse, dans la Haute- ;isie , et an Egypte où loti
Retat. hist. loin. S. 18
sy4 livre v i r i.
de livres tournois. Aucune (race de métaux pré-
cieux n'a été trouvée dans les cavernes qui,
depuis les temps les plus reculés, servent de
sépulture aux indigènes de la Guyane. Cette
circonstance prouve que, même dans un temps
où les Caribes et d'autres peuples voyageurs
faisoient des incursions vers le sud-ouest, l'or
n'avoit reflué qu'en très-petite quantité des
montagne3 du Pérou vers les plaines orientales.
Partout où les rochers granitiques n'offrent
pas de ces grandes cavités dues à leur décom-
position ou à l'entassement des blocs, les Indiens
Confient le cadavre à la terre. Le hamac (ckîn-
chorro), espèce de filet dans lequel le défunt a
couché pendant sa vie , lui sert de cercueil. On
Serre ce filet fortement autour du corps, on
Creuse un trou dans la cabane même , et l'on y
dépose le mort. C'est la méthode la plus usitée,
il »s le rapport du missionnaire Gili et d'après
!.'-.[ ,?Dprîs de la bouche du père Zea. Je
ne adbptf'qtâ csiste un lu""lhls dans U
Guyane, pas mêinC fa* les P,iimes tlu Cassl-
quiare et de l'Esse'quebC On" «• rencontre dans
les savanes de Vannas1 comme aif Canada, à
fouille aussi des tombeau v d'époques tri> s-duTé rente» , onna
pmais trouvé , à ce que je crois , des trésors lî «HMideraifci
■■ Pris Wij.igu.il. rayez Toi». VI, p. 64,
CHAPITRE XXIV. ^5
Vouest des Aleghahis * . 11 paroît d'ailleurs assez
remarquable que , malgré l'extrême abondance
de bois dans ces contrées, les naturels de l'Oré-
noque ont aussi peu que les anciens Scythes
l'habitude de brûler les cadavres. Ils ne forment
•des bûchers qu'après un combat , lorsque le
nombre des morts est très-grand. C'est ainsi
que les Parecas brûlèrent, en 1748, non seu-
lement les corps de leurs ennemis , les-Tama*
naques, mais aussi ceux de leurs parens restés
sur le champ de bataille. Les Indiens de l' Amé-
rique du Sud , comme tous les peuples qui
vivent dans l'état de nature , sont très-attachés
aux lieux où reposent les ossemeps de leurs
pères. Ce sentiment, qu'un grand écrivain a
dépeint d'une manière si touchante dans l'épi-
sode <£jàtala, s'est conservé dans toute sa viva-
cité primitive chez les Chinois. Ces hommes ,
' * Des espèces de momies et des squelettes renfermés dans des
.paniers ont été découverts récemment dans une caverne aux
États-Unis. On les croit appartenir à une race d'hommes ana-
logue à celle des îles de Sandwich. La description de ces tom-
beaux (Mitchell, Bibl. univ., août 1817 , p. 335) offre quelques
rapports avec celle que je viens de donner des tombeaux d A-
•taruipe.
Les missionnaires des États-Unis se plaignent de l'odeur in^
fecte que répandent les Nanticokes , lorsqu'ils voyagent avec
les ossemens de leurs ancêtres. Phi lad. his. Uxms. 1819,
Tom. I , p. 75.
18*
376 I.IVBE vur.
parmi lesquels tout est le produit de l'art, pour
ne pas (lire de la plus antique civilisation, ne
changent pas de demeure sans emporter avec
eux les ossemens de leurs ancêtres. Aux. bords
des giands fleuves, on voit déposés des cer-
cueils qui doivent être conduits en bateau, avec
les meubles de la famille, dans une province
éloignée. Ces translations des ossemens , jadis
encore plus communes parmi les sauvages de
l'Amérique du Word, ne sont point pratiquées
parmi les tribus de lit Guyane. Aussi ces der-
nières ne sont pas nomades comme les peuples
qui vivent exclusivement de la chasse.
Nous ne séjournâmes dans la mission d'À-
turès que le temps nécessaire pour le passage
de la pirogue à travers la Grande Cataracte. Le
fond de notre petite embarcation étoit devenu
tellement minée , qu'il fallut employer beau-
coup de soin pour ne pas le fendiller. INous prîmes
congé du missionnaire BernardoZea, qui resta
à Aturès, après nous avoir accompagnés pen-
dant deux mois, et avoir partagé toutes nos
souffriinces. Ce pauvre religieux avoit toujours
les mêmes accès de fièvre tierce ', mais ces
accès étoient devenus pour lui un mal habituel
auquel il ne faisoit que très-peu d'attention.
D'autres fièvres d'un genre plus pernicieux
régnoient à Aturès pendant notre second pas-
CHAPITRE XXÏV. 2JJ
sage. La plupart des Indiens ne pouvoient sortir
de leurs hamacs; et, pour nous procurer un
peu de pain de cassave ( la nourriture la plus
indispensable du pays) , il falloit l'envoyer
chercher chez la tribu indépendante , mais voi-
sine des Piraoas. Nous échappâmes jusque-là à
ces fièvres malignes que je ne crois pas toujours
contagieuses •
Nous nous hasardâmes à passer dans notre
pirogue la dernière moitié du Raudal d'Aturès.
Nous abordâmes plusieurs fois pour grimper sur
les rochers qui, semblables, à des digues étroites,
joignent les îles les unes aux autres. Tantôt les
eaux se précipitent au-delà de ces digues, tantôt
elles tombent en dedans ave€ un bruit sourd.
Nous trouvâmes à sec une portion considérable
de l'Orénoque , parce que le fleuve s'est ouvert
une issue par des canaux souterrains. C'est dans
ces lieux solitaires que niche le coq de roche
au plumage doré(Pipra rupicola), l'un des plus
beaux oiseaux des tropiques. Nous séjournâmes
dans le Raudalito de Canucari qui est dû à l'en-
tassement d'énormessblocs de granité. Ces blocs,
dont plusieurs sont des sphéroïdes de 5 ou 6
pieds de diamètre, se trouvent amoncelés de
manière à former des cavernes spacieuses. Nous
entrâmes dans une d'elles pour recueillir des
conferves qui tapissoient les fentes et les parois
37B Ï.IVRB VIIÏ.
humides de la roche. Ce site oflroit une des
scènes de la nature les plus extraordinaires que
nous ayons rencontrées sur les bords de l'Oré-
noque. Le fleuve rouloit ses eaux au-dessus de
nos têtes". On auroit dit de la mer qui brise
contre des récifs; mais, à l'entrée de la caverne,
on pouvoit se tenir à sec à l'abri d'une large
nappe d'eau qui se précipitoit en arc au-dessus
du barrage. Dans d'autres cavités plus profondes,
mais moins vastes, la roche avoit été percée par
l'ellét des infiltrations successives. Nous vîmes
des colonnes d'eau, de 8 à g pouces de lar-
geur, descendre du haut de la voûte et trouver
une issue par des fentes qui semblent commu-
niquer entre elles à do grandes distances.
Les cascades d'Europe , qui ne présentent
qu'un saut unique ou plusieurs sauts très-rap-
proches, ne peuvent donner lieu à des accidens
de paysage au '-si variés. Ces accidenssont propres
aux rapides à une suite de petites cataractes
qui occupent plusieurs milles de longueur, à des
fleuves qui se fraient un chemin à travers des
digues rocheuses et des blocs superposés. Nous
jouîmes de l'aspect de ce site extraordinaire
plus long-temps que nous ne l'aurions désiré.
Notre canot devoit suivre la rive orientale
■ VOfén Tom. Y!, p. B7.
CHAPITRE XXIV. JJQ
d'une île étroite ppur nous reprendre après un
long détour. Nous passâmes une heure et demie
dans de vaines attentes, La nuit s'àpprochoit ,
et avec elle un orage effroyable. Il pleuvoit à
verse. Déjà noqs commencions à craindre que
notre frêle embarcation n'eût été brisée contre
des rockers, et que les Indiens , d'après, leur in-
différence habituelle aux maux d'autrui, fussent
retournés à la mission. Nous n'étions que trois
personnes ; . fortement mouillés et inquiets du
sort de notre pirogue, nous redoutions dépasser,
.«ans dormir, une longue nuit de la zone toriàde
au milieu du bruit des Raudales* M. Bonpl&nd
résolut de me laisser seul dans T l'île avec Don
Nicolas Sotto f, et de traverser à la nage les bras
de rivière qui séparent les digues granitiques.
Il espéroit atteindre la forêt et chercher du
secours à Àturès, chez le père Zca. Nous eûmes
de la peine à le détourner de cette entreprise
hardie. 11 ne connoissoit guère le labyrinthe des
petits canaux dans lesquels se divise l'Orénoque.
La plupart offrent des tournoiera ens impétueux;
et ce qui se passoit sous nos yeux, au moment
même où nous délibérions sur notre position ,
prouvoit suffisamment que les indigènes nous
avoient trompés sur l'absence des crocodiles
* Tom. VI, p. 194.
aSo livre vin.
dans les Cataractes. Les petits singes que, depuis
des mois, nous traînions avec nous , avoient
été déposés à la pointe de notre île. Mouillés par
la pluie d'orage, cl sensibles au inoindre abais-
sement de température, ces animaux délicats
poussoient des cris plaintifs. Ils attirèrent, par
leur présence, deux crocodiles dont la grosseur
et la couleur plombée annoncoient le grandâge.
Cette apparition inattendue nous fil réfléchir
sur le danger que nous avions couru en nous
baignant au milieu du Raudal, à notre premier
passage par la mission (VAturès. Après de longues
attentes, les Indiens arrivèrent enfin au déclin
du jour. Le batardeau naturel, par lequel ils
avoient voulu descendre pour faire le tour de
l'île , étoit devenu impraticable à cause du peu
de profondeur des eaux. Le pilote avoit cher-
ché long-temps, dans ce dédale de rochers et
de petites îles , un passage plus accessible. Heu-
reusement notre pirogue n'avoit pas été endom-
magée; et, en moins d'une demi-heure , nos
instrumens , nos provisions et nos animaux
étoienl embarqués.
Nous naviguâmes une partie de la nuit pour
établir de nouveau notre bivouac â l'île de Pa-
numana. Nous reconnûmes avec plaisir les lieux
où nous avions herborisé en remontant 1 Ore-
nuque. Nous examinâmes encore une fois , à la
CHAPITRE XXIV. â8l
plage de Guachaco, cette petite formation de
grès qui repose immédiatement sur le granité.
Son gisement est le même que celui du grès que
mon infortuné compatriote, M. Burckhardt, a
observé à l'entrée de la !Nubie , superposé sur le
«granité de Syène. Nous dépassâmes, sans y
entrer, la nouvelle mission de San Borja, et nous
apprîmes , à notre grand regret, quelques jours
plus tard, que la petite colonie des Indiens Gua-
hibos s'étoit enfuie al monte , dans la crainte
chimérique que nous ne les enlevassions pour
lès vendre comme poàos ou esclaves1. Après
avoir franchi les rapides de Tabajé et le Raudal
de Cariven , près de l'embouchure du grand Rio
Meta, nous arrivâmes sans accident à Carichana.
Le missionnaire a nous reçut avec cette franche
hospitalité dont nous avions déjà joui à notre
premier passage. Le ciel étoit peu favorable aux
observations astronomiques : nous en avions fait
de nouveau dans les deux Grandes -Cataractes;
mais, de là jusqu'à l'embouchure de l'Apure,
il fallut y renoncer. A Charichana, M. Bonpland
eut la satisfaction de disséquer un Lamentin de
plus de 9 pieds de long. C'était une femelle dont
la chair ressembloit à celle du bœuf. J'ai parlé
1 Tom. VI, p. 393.
.* Fray José Antonio de Torre.
a8a l3**-' | Livut vin.
dans un autre endroit «le lu pêche de ce Célace'c
herbivore '. Les Indiens Piruoas, dont quelques
familles habitent lu mission de Gariehana, dé-
testent cet animal à tel point qu'ils se cachoienl
pour ne pas être forces de le loucher, lorsqu'on
le transportait à notre cabane. Ils disoient «que
les gens de leur tribu meurent infailliblement
lorsqu'ils en mangent, h Ce préjuge est d'autant
plus extraordinaire, que les voisins desPiraoas,
lesGuiunos elles Otomaeos sont Irès-fnandsde
la chair du Lamentin. Nuus verrons bientôt que,
dans celte multitude de peuples, celle du Cro-
codile est tantôt un objet d'horreur , tantôt an
objet de prédilection.
Je consignerai ici un l'ait peu connu dans l'his-
toire du Lamentin. Au sud du golfe de Xagua,
dans l'île de Cuba, à plusieurs milles des côtes,
il y a des sources d'eau douce au milieu de la
mer. On les croit dues à une pression hydros-
tatique exercée à travers des canaux souterrains
qui communiquent avec les hautes montagnes
de la Trinidad. De petites embarcations font
quelquefois de l'eau dans ees parages; et, ce qui
est bien digne de remarque, de grands La-
nienliiis s'y tiennent habituellement J'ai déjà
fixé l'attention dos physiciens sur les Crocodiles
1 Turo. VI, p. :r,.
CHAPITRE XXIV. *85
qui s'avancent de l'embouchure des fleuves bien
avant dans la mer l. Des circonstances analogues
peuvent avoir causé, dans les anciennes catas-
trophes de notre planète % ce mélange singulier
d'ossemens et de pétrifications pélagiques et flu-
viatiles que l'on observe dans quelques roches
de nouvelle formation.
Le séjour que nous fîmes à Carichana nous fut
très -utile pour nous délasser 'de nos fatigues.
M. Bonpland portoit en lui le germe d'une
cruelle maladie : il auroit eu besoin de quelque
repos $ mais comme le delta d'affluent* compris
entre l'Horeda et le Paruasi est couvert de la
végétation la plus riche, il ne put résister au
désir de faire de longues herborisations , et il
se mouilla plusieurs fois par jour. Nous trou-
vâmes dans la maison du missionnaire les soins
les plus prévenans ; on nous procura de la farine
de maïs, et même du lait. Les vaches en donnent
en abondance dans les basses régions de la zone
torride. On n'en manque nulle part où Ton
trouve de bons pâturages. J'insiste sur ce fait,
parce que des circonstances locales ont ré -
pandu, dans l'archipel indien, le préjugé de re-
garder les climats chauds comme contraires à la
» Tom. VI, p. 66.
• Voyez plus haut , p. ix3.
284 LIVIiE TIII.
sécrétion du lait. On conçoit l'indifférence des
naturels du Nouveau-Continent pour le laitage,
le pays étant originairement dépourvu d'ani-
maux qui peuvent en fournir'; mais comment ne
pas s'étonner de cette même indifférence chez
l'immense population danoise, vivant en grande
partie hors des tropiques, sousle même parallèle
que les tribus nomades de F Asie centrale? Si les
Chinois ont été un peuple pasteur, comment
ont-ils perdu des habitudes et des goûts si inti-
mement hés à leur premier étal? Ces questions
me paroissenl d'un grand intérêt, et pour l'his-
toire des peuples de l'Asie orientale, et pour
celle des communications anciennes que l'on
suppose avoir existé entre cette partie du monde
et le nord du Mexique.
Nous descendîmes l'Orénoque en deux jours
1 Voyez Tora. VI, p. 6q ; Tom. VII, p. 335. Les rennes
ne sont pas domestique» en Gronlsnd comme ils le sont en Lt-
ponie. el les Esquimaux île se soucient cuire du lait de renne.
Les bisons . pris très- jeunes , s'accoutument, à louesl des
Aleyliauis , à paitre avec les troupeaux de Taches européennes.
Les femelles du bison , djns quelques districts , donnent un lait
peu abondant . ruai:, les sauvées cunl jamais pente à les traire,
'.tuelle est l'origine de ce récit fabuleui rapporté par Gomara
( Cap. \ljii, p. j^j d'après lequel les premiers navigateurs
espagnols rirent, sur les ciîles de la Caroline du Sud, i des
■ eilni'.tiilii.t.jl:, savane par de; pasicurs.-iLcs buffles donnent,
selon M. IJucliaiiiiu . et selon l'historien de l'archipel indien,
M Ciawiiird, plus de lait que les vat
CHAPITRE XXXV. â85
Je Carichana à la mission d'Uruana, après avoir
traversé de nouveau le célèbre détroit du Bara-
guan1. Nous nous arrêtâmes plusieurs fois pour
déterminer la vitesse du fleuve et sa température
k la surface. Celle-ci étoit de 270,4 ' la vitesse fut
trouvée de 2 pieds par seconde ( de 62 toises en
3/ 6") , dans des endroits où le lit de FOrénoque
avoit plus de 12000 pieds de largeur et 10 à
12 brasses de profondeur. La pente de la rivière
est en effet extrêmement douce depuis les
Grandes-Cataractes jusqu'à l'Angostura 2 5 et, à
défaut d'un nivellement barométrique, on ju-
gerait par approximation de la différence de hau-
teur , en mesurant de temps en temps la vitesse
et l'étendue de la section en largeur et en pro-
fondeur3. Nous eûmes, à Uruana, quelques ob-
servations d'étoiles. Je trouvai la latitude de la
mission 70 8' ; mais les résultats des différentes
étoiles laissoient un doute de plus de 1'. La
couche des mosquitos qui couvroient le sol étoit
1 Voyez Tom. VI , p. 3o6.
* Le Nil n a , du Caire à Rosette , sur une distance de
5g lieues (àaa73t.), que 4 pouces de pente par lieue. Descr.
de F Egypte moderne , Tom. I, p. 58.
* Edimb. Review , Vol. XXIV, p. 4X4- ^e Missouri, près
de son embouchure dans le Mississipi , a , d'après Clarck et
Lewis , 7 pieds de vitesse par seconde : dans quelques endroits ,
plus de i a pieds , ce qui égale la vitesse du Cassiquiare. Voyez
plus haut, p. 5i.
286 LIVRE VIII.
si épaisse que je ne pus parvenir à bien caler
l'horizon artificiel. Je me tourmentai inutile-
ment , et je regrettai de ne pas être muni d'un
horizon à mercure. Le 7 juin, de bonnes hau-
teurs absolues du soleil1 me donnoient 6q,04o'
pour la longitude. Depuis l'Esmeralda, nous
étions avancés de i° 17' vers l'ouest, et cettedé-
tercnination chronom étriqué mérite toute con-
fiance à cause des doubles observations faîtes,
en allant et en revenant , dans les Grandes
Cataractes et aux. confluens de l'Atabapo et de
l'Apure.
Le site de la mission d'Uruana est très-pitto-
resque. Le petit village indien est adossé à une
haute montagne granitique. Partout des rochers
en forme de piliers paraissent au-dessus de la
forêt et dominent le sommet des arbres les plus
élevés. L'Orénoque n'offre nulle part un aspect
plus majestueux que lorsqu'on le contemple de
la cabane du missionnaire Fray Ramon Bueno.
1 Les hauteurs partielles ne difTcroicnt pas de a". Dans ces
lieux remplis d'insectes venimeux, on g.igncroil beaucoup i
observer te joui' des hauteurs mûri il tenues du soleil qui pour-
roieiil être prises , au mojeu d'un instrument de réflexion , dam
lequel le parallélisme du ^riiml miroir avec le petit correspoii-
ilroil à un point du limbe sitiit! u ■■5" eu 3o° au-delà du commen-
cement de la division. ( Ùbs. astr. , Tom. I, p. i5, t», 16»
et ÏM,
CHAPITRE XXI T. 287
Sa largeur l est de plus de 2600 toises, et il se
dirige droit vers l'est, sans sinuosités, comme
un vaste canal. Deux îles , longues et étroites
{Isla de Vruana et Isla vie/a de la Manteca)
contribuent à donner de l'étendue au lit du
fleuve : cependant les rives sont .parallèles , et
l'on ne peut dire que l'Orénoque soit divisé en
plusieurs bras. La mission est habitée par les
Otomaques * , peuplade abrutie , et qui présente
ûh des phénomènes de physiologie les plus
extraordinaires. Les Otomaques mangent de là
terre, c'est-à-dire ils en avalent pendant plu-
sieurs mois , tous les jours , des quantités très-
considérables pour appaiser la faim , et sans que
leur santé en soit altérée. Ce fait incontestable
est' devenu , depuis mon retour en Europe ,
Tobjet de vives contestations, parce que l'on a
confondu deux assertions très -différentes, celle
de manger de la terre et celle de s'en nourrir.
Quoique nous n'ayons pu nous arrêter qu'une
seule journée à Uruana , ce court espace de
temps a suffi pour nous instruire de la prépa-
ration de lapoya (ou boulettes de terre) , pour
examiner les provisions que les naturels s'é-
toient formées, et pour déterminer la quantité
1 Base , 140 mètres; angles , 900 et 88° 27 ' 40". Largeur ,
5a 11 mètres. Voyez Tom. VI , p. 3 24.
a Otomacos en espagnol , Oltomacu en indien.
a88 livré vnr.
de terre qu'ils avaloient en 24 heures. D'ailleurs,
les Otomaques ne sont pas le seul peuple de l'O-
rénoque qui regarde l'argile comme un aliment.
On trouve aussi quelques traces de cet appétit
déréglé chez les Guamos; et, entre les coniluens
du Meta et de l'Apure, tout le monde parle de la
géographie comme d'une chose anciennement
connue. Je me hornerai à consigner ici ce que
nous avons vu de nos yeux ou appris de la
bouche du missionnaire, qu'une malheureuse
fatalité a condamné à vivre pendant douze ansau
milieu de la tribu sauvage et turbulente des
Otomaques.
Les habitons d'Uruana appartiennent à ces
peuples fies savanes (Indios amiantes') qui,
plus difliciles à civiliser que les peuples de h
forêt ' (Iiielios del monte), ont un éloignement
très-prononcé pour la culture des terres, et
vivent presque exclusivement de la chasse et de
la pêche. Ce sont des hommes d'une complexion
physique très-forte, mais laids, farouches , vin-
dicatifs, passionnés pour l'usage des liqueurs
fc ru tentées. Ce sontau plus haut degré des ani-
maux omnivores : aussi les autres Indiens, qui les
regardent comme des barbares, ont l'habitude
de dire « que rien n'est si dégoûtant qu'un
' forta, wrcwdiitëruices, Toni. VI, i>. j-jj, et Toi». VU
CHAPITRE XXIV. 289
Otomaque ne le mange. » Tant que les eaux de
L*Orénoque et de ses affluens sont basses, les
Otomaques se nourrissent de poissons et de
tortues. Ils tuent les premiers avec une surpre-
nante dextérité, en les perçant d'une flèche,
lorsqu'ils paraissent à la surface de l'eau. Dès
que les fleuves éprouvent ces crues que , dans
l'Amérique du Sud comme en Egypte et en
Nubie , on attribue par erreur à la fonte des
neiges, et qui sont périodiques dans toute la
sonetorride, la pêche cesse presque entièrement.
U est alors tout aussi difficile de se procurer du
poisson dans les fleuves devenus plus profonds,:
que lorsqu'on navigue en pleine mer. Les pauvres
missionnaires en manquent souvent, sur les
bords de l'Orénoque, les jours maigres comme
les jours gras, quoique tous les jeunes Indiens
du village aient l' obligation de ce pécher pour le
couvent » C'est à l'époque de ces inondations,
qui durent deux à trois mois, que les Otomaques
avalent des quantités prodigieuses de terre. Nous
en avons trouvé dans leurs cabanes des mon-
ceaux de boulettes entassées en pyramides à la
. hauteur de 3 à 4 pieds. Ces boulettes avaient 5 à
6 pouces de diamètre. La terre que mangent les
Otomaques est une glaise très-fine et très-onc-
tueuse : elle a une couleur gris - jaunâtre ; et ,
comme elle est légèrement brûlée au feu, la
Relat. histor. Tom. 8*. 19
2Q0 LIVRE VIII.
croûte endurcie offre une teinte tirant sur le
rouge , due à l'oxide de fer qui y est mêlé. jNous
avons rapporté de cette terre que nous avions
prise parmi les provisions d'hiver des Indiens.
Il est absolument faux qu'elle soit stéatiteuse et
qu'elle renferme de la magnésie. M. Yauquelîn
n'en a pas trouvé de trace , mais il y a reconnu
de la silice plus abondante que l'alumine, et
3 à 4 centièmes de chaux.
Les Otomaqucs ne mangent pas indistincte-
ment toute espèce d'argile; ils choisissent les
bancs ou couches d'alluvions qui renferment la
terre la plus onctueuse et la plus iine au toucher.
J'ai demandé au missionnaire si l'on faisoit subir,
comme le prétend le père Gumilla, à la glaise
humectée cette décomposition particulière qui
s'annonce, par un dégagement d'acide carbo-
nique et d'hydrogène sulfuré, et que toutes les
langues désignent par le nom de putréfaction* ;
mais il nous a assuré que les indigènes ne font ja-
inaispourrirV argile cl qu'ih ne la mêlent ni avec
de la farine de maïs, ni avec de l'huile d'œufe
de tortue ou de la graisse de crocodile. Nous
avons examiné nous-mêmes, à l'Orénoque, et,
après notre retour à Paris, les boules de terre
1 Tieticn iioyos en la quai haï greda fina , bien amasada ,
flpUriiltt a fuerïa de continua agna , coino la pieparan \os alià-
rerospara Lacer loza fma. Gumilla, Ttmi. I,p. aoo.
CHAPITRE XXIV. Sg*
que nous avons rapportées , sans y trouver au-
cune trace de mélange d'une substance orga-
nique, soit huileuse, soit farineuse. Le sauvage
regarde comme nourrissant tout ce qui appaise
la faipa : aussi , lorsqu'on demande a l'Otomaque
de quoi il se nourrit pendant les deux mois que
la rivière est la plus haute , il montre ses bou-
lettes de terre argileuse. C'est là ce qu'il appelle
Sa nourriture principale j car, à cette époque,
.il ne se procure que rarement un lézard ,' une
racine de fougère, un poisson mort nageant à la
Surface de l'eau. Si l'Indien mange de la terre
plu* besoin pendant deux mois ( et de j à -y de
.livres en 24 heures ) , il ne s'en régale pas moins
pendant le reste de l'année. Tous les jours, dans
la saison de la sécheresse , lorsque la pèche est
1$ plus abondante , il râpe ses boulettes de poja
et mêle un peu d'argile à ses alimens. Ce qu'il
y a de plus surprenant , c'est que les Otomaques
pe maigrissent pas pendant qu'ils avalent de si
.grandes quantités de terre. Ils sont au contraire
$rès-robustes et n'ont aucunement le ventre
tendu et ballonné. Le missionnaire Fray Ramon
Bueno assure qu'il n'a jamais remarqué aucune
altération dans la santé des naturels à l'époque
des grandes crues de l'Orépoque.
Voilà les faits que nous avons pu vérifier dans
toute leur simplicité. Les Otomaques mangent
19*
aga litre vuf.
journellement, pendant plusieurs mois, | de
livres d'iirgile légèrement endurcie au feu , sans
que leur santé en souffre sensiblement. Ils hu-
mectent la terre de nouveau au moment où ils
l'avalent. On n'a pu vérifier jusqu'à présent avec
exactitude combien, à la même époque, ils
prennent chaque semaine de substance nour-
rissante végétale ou animale : mais il est certain
qu'ils attribuent la sensation de satiété qu'ils
éprouvent à la glaise et non aux ebétifs alimens
qu'ils y joignent de temps en temps. Comme
aucun phénomène physiologique n'est entière-
ment isolé, il sera inléressant d'examiner plu-
sieurs phénomènes analogues que j'ai pu re-
cueillir.
Partout, sous la zone torride, j'ai observé,
dans un grand nombre d'individus, parmi les
enfans, les femmes , et quelquefois même parmi
les hommes adultes, un désir déréglé et presque
irrésistible d'avaler de la terre, non une terre
alcaline ou calcaire pour neutraliser ( comme on
dit vulgairement) des sucs acides, mais une ar-
gile grasse, onctueuse et exhalant une forte
odeur. On est souvent obligé de lier les mains
des enfans on de les enfermer pour les empêcher
de manger de la terre, lorsque la pluie cesse de
tomber. Au village de Banco, sur les bords <k
la rivière île la Madeleine , j'ai vu les femmes
CHAPITRE XXIV. 295
indiennes qui font de la poterie avaler conti-
nuellement de gros morceaux de glaise. Ces
femmes n'étaient pas dans l'état de grossesse , et
elles affirmoient «que la terre est un aliment
qui ne leur est point nuisible.» Chez d'autres
peuplades de l'Amérique, les hommes ne tardent
pas à tomber malade et à dépérir, lorsqu'ils
cèdent trop à cette manie d'avaler de l'argile.
Nous avons trouvé, à la mission de San Borja,
un enfant indien de la nation Guahiba > qui étoit
maigre comme un squelette. Sa mère nous, fit
dire , par l'interprète , que cet état affreux de
dépérissement étoit la suite d'un appétit déréglé.
La petite fille, depuis quatre mois, ne vouloit
presque prendre d'autre nourriture que de la
terre glaise. Il n'y a cependant que 25 lieues de
San Borja à la mission d'Uruana, habitée par
cette tribu des Otomaques, qui, par l'effet d'une
habitude acquise sans doute progressivement,
avalent la poya sans en éprouver des suites fu-
nestes. Le père Gumilla prétend que les Oto-
maques se purgent avec de J'huile, ou plutôt de la
graisse fondue de crocodile, lorsqu'ils sentent
des obstructions gastriques ; mais le missionnaire
que nous trouvâmes parmi eux n'étoit guère dis-
posé à confirmer cette assertion. On se demande
pourquoi, dans les zones froides et tempérées,
la manie de manger de la terre est beaucoup plus
9()4 LIVRE VIII.
rare qne sous k zone torride, pourquoi on ne h
trouve enEurope que chez les femmes dans l'état
Je grossesse etchez lesenfans d'une foible com-
plexion? Cette différence entre les climats chauds
et tempérés ne tient peut-être qu'à l'inertie des
fonctions de l'estomac, causée par de fortes
transpirations cutanées. On a cm observer que
le goût déréglé de manger de la terre augmen-
tait chez les esclaves africains, etdevenoit plus
pernicieux lorsqu'ils sont soumis à un régime
purement végétal, et qu'on les prive de liqueurs
spùïtueuses *. Si ces dernières rendent l'usage
de l'argile moins nuisible, on pourroit presque
féliciter les Otomaqucs de leur goût décidé pour
Fivrogncrie.
Sur les côtes de Guinée , tes nègres mangent
avec délices une terre jaunâtre qu'ils appellent
caouac. Les esclaves qu'on mène en Amérique
tàciient de se procurer la même jouissance,
mais c'est toujours au détriment de leur santé.
Ils disent «que la terre des Antilles n'est passi
bonne à digérer que celle de leur pays. « Thibaut
de Cliiin vulon, dnns son Voyage à la Martinique,
s'exprime très-judicieusement sur ce phénomène
pathologique. « Lue autre cause du mal d'es-
tomac, dit-il, c'est que plusieurs de ces nègres,
1 Morcan de Jonucs , Obs. sur Us %à>$mphcs des Anii^1
fliitlkt. de la Soc. mcd. , mai 1816.)
CHAPITRE XXI Y. 2g5
Tenus de la côte de Guinée, mangent de la
terfe. Ce n'est point par un goût dépravé ou à la
suite d'une maladie , c'est par une habitude con-
tractée chez eux, en Afrique, où ils disent qu'ils
mangent une certaine terre dont le goût leur plaît
et sans en être incommodés. Ils recherchent, dans
nos îles, la terre la plus rapprochée de celle-là; ils
préfèrent un tuf (volcanique) rouge-jaunâtre.
On en vend secrètement dans nos marchés pu-
blics, mais c'est un abus sur lequel la police de-
vrait veiller. Les nègres qui sont dans cet usage,
sont si friands du caouac , qu'il n'y a pas de châ-
timent qui puisse les empêcher d'en manger l . »
Dans l'Archipel indien , à l'île de Java, M. La-
billardière a vu exposés en vente , entre Soura-
baya et Samarang, de petits gâteaux carrés et
rougeâtres. Ces gâteaux, appelés tanaampo,
étoient des gaufres d'argile légèrement brûlée
que les indigènes mangent avec appétit a. Comme
depuis mon retour de l'Orénoque , l'attention
des physiologistes a été singulièrement fixée
sur ces phénomènes de géophagie , M. Lesche-
nault (un des naturalistes de l'expédition aux
Terres- Australes, sous le commandement du
capitaine Baudin), a publié des détails intéressans
$ur,le tanaampo ou ampo des Javanois. «On
1 Voyage à la Martinique , i?63 , p. 84.
* Voyage à la recherche de La Peyrome, Tom. II , p. 3aa.
açj/5 LIVRE VIII.
étend , dit-il * , l'argile rougeâtre et un peu fer-
rugineuse que mangent quelquefois par friandise
les habitans de Java, sur une plaque de tôle;
on la fait torréfier, après l'avoir roulée en petits
cornets, dans la forme de l'écorce de cannelle;
en cet état, elle prend le nom d'ampo, et se
■vend dans les marchés publics. Cette matière a
un goût particulier qui est dû à la torréfaction;
elle est très-absorbante , happe à la langue et la
dessèche. 11 n'y a presque que les femmes ja-
vanoises qui mangent l'ampoy soit dans le temps
de leur grossesse, soit pour se faire maigrir,
car le défaut d'embonpoint est une sorte de
beauté dans ce pays. L'usage de la terre est fu-
neste à la santé ; les femmes perdent insensible-
ment l'appétit, et ne prennent plus qu'avec dé-
goût de très petites-quantités de nourriture.
Le désir de maigrir et de conserver une taille
svelte fait braver tous ces dangers , et maintient
le crédit de Yttntpo. Les habitans barbares de la
Nouvelle-Calédonie mangent aussi, dans les
temps de disette, pour nppaiser leur faim, de
grands morceaux d'une pierre ollairc friable3.
M. Vauquelin, en l'analysant, y a trouvé, outre
' LutUv. de M, Lcse/ienautt à M. de llitmhaldt , sur lespècc
île terre qu'on mange à Java. ( Voyei Tableaux rie la nature,
' Labillardiùrv , Tout, II , p. *uS.
CHAPITRE XXIT. 2Çfl
dé la magnésie et de la silice , en parties égales,
une petite quantité d'oxide de cuivre. Une terre,
que M. Golbercy a tu manger aux nègres, en
Afrique, dans les îles de Bunck et de los Idolos,
et dont il a mangé lui-même sans en être incom-
modé, est également une stéatite blanche et
friable x. Tous ces exemples sont tirés de la zone
torride; en les parcourant, on est frappé de l'idée
de trouver un goût que lanature sembleroitavoir
dû réserver aux habitans des régions les plus
stériles, parmi des races d'hommes abrutis etin-
dolens qui vivent dans les régions les plus belles
et les plus fécondes de la terre. A Popayau et
dans plusieurs parties montueuses du Pérou,
nous avons vu, dans les marchés publics, vendre
aux indigènes, parmi d'autres denrées, de la
chaux réduite en poudre très-fine. Pour en faire
usage, on mêle cette poudre à la coca, c'est-à-dire
aux feuilles de PErythroxylon peruvianum. Il
est connu que des messagers indiens ne prennent,
pendant des journées entières , d'autres alimens
que la chaux et la coca ; l'une et l'autre excitent
la sécrétion de la salive et du suc gastrique;
elles font cesser l'appétit sans donner de la
Nourriture au corps. Dans d'autres parties de
a Golberry , Voyage en Afrique, Tom. II, p. 455. «On se
sert de la môme lerre pour graisser le riz et pour blanchir 1 es
faisons. »
è
agS LIVRE VIII.
l'Amérique du Sud, sur les côtes du Rio de la
Hacha, les Guajiros avalent la chaux seule, sans
y ajouter des parties végétales. Ils ont toujours
avec eux une petite boîte remplie de chaux,
comme nous portons des tabatières, et comme
en Asie on porte une boîte au bétel. Cet usage
américain avoit déjà excité la curiosité des pre-
miers navigateurs espagnols '. La chaux noircit
les dents; et, dans l'archipel de l'Inde comme
chez plusieurs hordes américaines , noircir les
dents c'est les embellir. Dans la région froide
du royaume de Quito, les indigènes de Tigua
mangent habituellement par friandise, et sans
en être incommodés, une argile très-fine , mê-
lée desable quarzeux. Cette argile, suspendue
dans l'eau, la rend laiteuse. On trouve dans leurs
cabanes de grands vases remplis de cette eau,
qui sert de boisson, et que les Indiens appellent
agita ou lèche de Llanka"1.
Lorsqu'on réfléchit sur l'ensemble de ces
faits , on reconnoît que cet appétit déréglépoiir
les terres argileuses", magnésiennes et calcnires.
est le plus commun chez les peuples de la zone
torride, qu'il n'est pas toujours une cause de
maladie, et que certaines tribus mangent del"
' CMiynaii Qtlt. Nov.f p. 223.
' Lait d'argile. Llanfta esL tin mut île la langue géuiiride de
1 lucas qui signifie ite l;i glaise fine.
CHAPITRE XXIV. AQ9
terre par friandise , tandis que d'autres (les Oto-
xnaques en Amérique, et les habitans de la Nou-
velle-Calédonie, dans la mer du Sud) la mangent
par besoin pour appaiser la faiik. Un grand
nombre de phénomènes physiologiques nous
fvouvent que la faim peut cesser momenta-
nément, sans que les substances soumises à
l'action des organes de la digestion soient, à
^proprement parler, nutritives. La terre des Oto-
maques, composée d'alumine et de silice > ne
fournit probablement rien ou presque rien à la
composition des organes de l'homme. Ces or-
ganes renferment de la chaux et de la magnésie
dahs les os, dans la lymphe du canal thoracique,
dans la matière colorante du sang et dans les
-cheveux blancs ; ils offrent de très-petites quan-
tités de silice dans les cheveux noirs, et, d'après
M. Vauquelin , seulement quelques atomes d'a-
lumine dans les os, quoique beaucoup de ma-
tières végétales , qui font partie de notre nour-
riture, en contiennent abondamment. Il n'en est
pas de l'homme comme des êtres animés, placés
j£1os bas sur l'échelle de l'organisation. Dans le
premier, l'assimilation ne s'exerce que sur les
substances qui entrent essentiellement dans la
composition des os, des muscles et de la matière
médullaire des nerfs et du cerveau; lès plantes,
au contraire , tirent du sol les sels qui sJy
5ûo LIVRE VIII.
trouvent mêlés accidentellement, et leur tissu
fibreux varie selon la nature des terres qui pré-
dominent dans les lieues qu'ils habitent. C'est un
objet bien digne de recherches , et qui a depuis
long-temps fixé mon attention * , que ce petit
nombre de matières simples (terreuses et mé-
talliques) qui entrent dans la composition des
êtres animés, et qui seuls paroissent propres à
entretenir ce que l'on peut appeler le mouve-
ment clûmique de la vitalité.
11 ne faut poiut confondre la sensation de la faim
avec ce sentiment vague de débilité qui est pro-
duit et par le défaut de nutrition et par d'autres
causes pathologiques. La sensation de la faim
cesse long-temps avant que la digestion soit faite,
ou que le chyme soit converti en chyle. Elle
cesse ou par une impression nerveuse et tonique,
exercée par les alimens sur les parois de l'es-
tomac, ou parce que l'appareil digestif est rempli
de substances qui excitent les membranes mu-
queuses à une sécrétion abondante de suc gas-
trique. C'est à cette impression tonique sur les
nerfs de l'estomac que l'on peut attribuer les
effets prompts et salutaires des inédicamens ap-
pelés nutritifs, du chocolat2, et de toutes les ma-
' Âphor. ex. P/ijsiutogia chimica /iltt/Uarum , dans m»
Flora t'icib. subterranea , [i. 4»-
' Essai poiit. sur la Nouv.-Esp,, Tom. II, p. 36S. I>»
CHAPITRE XXIV. 3ol
tières qui excitent doucement et nourrissent à la
ibis. C'est l'absence d'un stimulant nerveux qui
rend l'usage isolé d'une substance nutritive ( de
l'amidon, de la gomme ou du sucre) moins fa-
vorable à l'assimilation et à la réparation des
pertes qu'a éprouvées le corps humain. L'opium,
qui n'est pas nutritif, est employé avec succès
en Asie , dans le temps des grandes disettes : il
agit comme un tonique. Mais lorsque la matière
qui remplit l'estomac , ne peut être regardée ni
comme un aliment , c'est-à-dire comme propre
à être assimilée , ni comme un excitant tonique
des nerfs , la cessation de la faim n'est proba-
blement due qu'à la sécrétion abondante du suc
gastrique. Nous abordons ici un problême de
physiologie qui n'est pas suffisamment éclairci.
La faim est appaisée , le sentiment pénible d'ina-
nition discontinue dès que l'estomac est rempli.
On dit que ce viscère a besoin d'être lesté; toutes
les langues offrent des expressions figurées qui
rappellent l'idée qu'une distension mécanique de
l'estomac cause une sensation agréable. Des ou-
vrages de physiologie très-récens parlent encorQ
de la contraction douloureuse qu'éprouve l'es-
tomac pendant la faim, du frottement de ses
viande rôtie , fortement grillée , est plus excitante que la viande
cuite. La préparation des mets change lej proportions chi-
miques.
3oa livre vin',
parois les unes contre les autres , de l'action du
suc gastrique acide sur le tissu de l'appareil di-
gestif. Les observations de Bichat , et surtout
les intéressantes expériences de M. Magendie,
sont contraires à ces hypothèses surannées.
Après a4, 48, et même 60 heures d'abstinence
complète, on n'observe point encore de res-
serrement de l'estomac ; ce n'est que le 4-° et
le 5." jour que cet organe paroît changer en
peu de dimensions. La quantité de suc gastrique
diminue avec la durée de l'abstinence. Il est
probable que ce suc , loin de s'accumuler,
est digéré comme une suhstance alimentaire.
Si Ton fait avaler à des chats ou à des cliiens
un corps qui ne soit pas susceptible d'être di-
géré , par exemple un caillou , il se forme abon-
damment dans la cavité de l'estomac un liquide
muqueux et acide qui, par sa composition^
rapproche du suc gastrique de l'homme '.D'après
l'analogie de ces faits , il me paroît très-probable
que , lorsque le manque d'ahmens nutritifs forer
les Otomaques et les habitans de la Nouvelle-
Gtlédonie à avaler de l'argile et de la stéatite
pendant une partie de l'année , ces terres occa-
sionnent, dans l'appareil digestif de ces peuples,
une forte sécrétion de sucs gastriques et pan*
* Vggemlie, Précis élément. .!■-■ Physiologie, Toœ. !■
CHAPITRE XXIV. 3oS
créatïques. Les observations que j'ai faites sur
les bords de l'Orénôque ont été confirmées ré-
cemment par les expériences directes de deux
jeunes physiologistes très-distingués ^ MM. Hip-
polyte Cloquet et Breschet. Us ont mangé, après
syêtrfe laissé gagner par la faim, jusqu'à cinq
onces d'un talc laminaire vert-argenté et très-
flexible. Leur appétit en a été pleinement satisfait,
et ils n'ont éprouvé aucun inconvénient d'un
genre de nourriture auquel leurs organes n'é-
toifcnt pas accoutumes. On sait que dans l'Orient
on fait encore aujourd'hui grand usage de s terres
bolaires et sigillées de Lemnos, qui sont une
argile mêlée d'oxide de fer. En Allemagne , les
ouvriers des carrières de grès exploitées à la
montagne de Kiffhâuser mettent sur leur pain ,
au lieu de beurre, une argile très -fine qu'ils
appellent Steinbutter v, beurre de pierre. Us la
trcAivent singulièrement rassasiante et facile à
digérer*.
Lorsque, à la suite des change mens qui se
préparent aujourd'hui dans le régime des co-
lonies espagnoles, les missions de TOrénoque
1 H ne faut pas confondre ce Steinbutter avec le beurre de
mofttagne, Bergbutter , qui est une substance saline due à la
décomposition des schistes alùmineux.
* Freiesleben, Kupferschiefer y Tom. IV > p. n 8. Kesler,
dans Giïberts Anrwkn, B. *8, p, 492.
%uk LIVRE vin
seront plus fréquentées par des voyageurs ins-
truits, on déterminera avec précision le nombre
de jours que les Otomaques peuvent subsister
sans ajouter aux terres qu'ils avalent d'autres
alimens tirés du règne végétal et animal. Un
volume considérable de suc gastrique et pan-
créatique doit être emplové pour digérer ou
plutôt pour envelopper et expulser parmi les ma-
tières fécales une si grande quantité d'argile. On
conçoit que la sécrétion de ces sucs propres à
entrer dans la masse du chyle est augmentée par
la présence des terres dans l'estomac et dans les
intestins : mais comment des sécrétions si abon-
dantes qui, loin de fournir de nouvelles subs-
tances au corps , ne déterminent qu'un transport
de substances déjà acquises par d'autres voies, ne
causent-elles pas à la longue un sentiment d'épui-
sement? L'état de santé parfaite dont jouissent
les Otomaques pendant le temps où ils font peu
de mouvemens musculaires et se soumettent à
un régime si extraordinaire, est un phénomène
difficile à expliquer. On ne sauroit l'attribuer qu'à
une habitude prolongée de générations en gé-
nérations. La structure de l'appareil digestif
diffère beaucoup dans les animaux qui se nour-
rissent exclusivement de chair ou de grains; il
■ ■s! uiêirie probable que le suc gastrique est de
nature différente selon qu'il est destiné à opérer
CHAPITEK XXIV. 565
\a digestion de substances animales 011 végétales :
cependant on parvient à changer peu à peu le
régime des animaux herbivores et carnivores, à
nourrir les premiers de chair, les seconds de
grains. L'homme peut s'accoutumer à une abs-
tinence extraordinaire et peu douloureuse,
s'il emploie des substances toniques ou exci-
tantes ( divers médicamens , de petites quantités
d'opium, du bétel, du tabac, les feuilles de
Coca), ou s'il charge périodiquement l'estomac
de matières terreuses , insipides , et qui par elles-
mêmes ne sont pas propres à la nutrition. Sem-
blables à l'homme sauvage, quelques animaux
avalent aussi , lorsqu'ils sont pressés par la faim
en hiver, des argiles ou des stéatites friables;
tels sont les loups dans le nord-est de l'Europe ,
les rennes, et, d'après le témoignage de M. Patrin,
les chevreuils, en Sibérie. Sur les bords du
Jenisey et de l'Amour, les chasseurs russes se
servent, comme appât, d'une matière argileuse
qu'ils appellent beurre de roche. Les animaux
flairent cette argile de loin : elle plaît à leur
■odorat , comme les argiles de bucaros , connues
en Portugal et en Espagne sous le nom de
terres odoriférantes [tierras olorosax), plaisent à
l'odorat des femmes". Brown rapporte, dans
; Bucaro, vas jtclilc odorifeii
Relut, histor. Tarn, t
3oG livre vin,
son Histoire de la Jamaïque , que les Crocodile»
de l'Amérique méridionale avalent de petites
pierres et des morceaux d'un bois très-dur,
lorsque les lacs qu'ils habitent sont desséchés ou
qu'ils manquent de nourriture. Dans un Croco-
dile de 1 1 pieds de long, que nous avons disséqué,
M- Bonpland et moi, à lîatallez, sur les bords
du Rio Magdalena, nous avons observé que
l'estomac de ce reptile renfermoit des poissoos
à demi-digérés et des fragmens arrondis de gra-
nité de 5 à 4 pouces de diamètre. 11 est difficile
d'admettre que les Crocodiles avalent acciden-
tellement ces masses pierreuses , car ils ne
prennent pas le poisson, lorsqu'ils ont la mâ-
choire inférieure appuyée sur le sol , au fond de
la rivière. Les Indiens ont forgé l'hypothèse
absurde que ces animaux paresseux aiment à
augmenter leur poids pour avoir moins de peine
à plonger. Je pense plutôt qu'ils chargent leur
estomac de gros cailloux pour l'exciter à une
sécrétion abondante de sue gastrique. Les expé-
riences de M. Magcndie rendent cette expli-
cation très-probable. Quant à l'Iiabilude qu'oui
les oiseaux granivores, surtout les Gallinacées
de. l'argile qu'on iiiine à buirc (Lins ces vases. Les femme! ilf
la province de l'ÀIeslejo contractent l'habitude de mâch«
la [erre de llucsiro , et elles éprouvent une grande privation
quand elles ne peuvent faiisfaire re goût déréglé.
CHAPTIRE XXIV. 507
et les Autruches , d'avaler du sable et de petits
cailloux, on Fa attribuée jusqu'ici à un désir
instinctif d'accélérer la trituration des alimens
dans un estomac musculeux et épais.
Nous avons vu plus haut que des tribus de
nègres du Gambia mêlent de l'argile à leur riz :
peut-être quelques familles d'Otomaques ont-
elles eu jadis la coutume de faire pourrir du
maïs et d'autres grains farineux dans leur.£cwa,
pour manger à la fois la terre et la substance
amylacée ; peut-être est-ce une préparation de
ce genre que le père Gumilla a confusément
décrite dans le premier volume de son ouvrage,
lorsqu'il affirme ce que les Guamos et les Otoma-
cos ne se nourrissent de terre que parce, qu'elle
est imprégnée de la sustancia del maiz et de la
graisse de Cayman. » J'ai déjà rappelé plus ha,ut
que ni le missionnaire actuel d'Uruana, ni Fray
Juan Gonzales, qui a vécu long-temps dans ces
contrées, ne connoissoient ce mélange de subs-
tances animales et végétales avec la paya. Peut-
être le père Gumilla a-t-il confondu la prépara-
tion de la terre qu'avalent les indigènes avec
l'habitude qu'ils ont encore ( et dont M. Bon-
pland a acquis la certitude sur les lieux) 4'çp-
fouir les fèves d'une espèce de Mimosacécs l
* Du groupe des Ingas
20*
3b8 LIVRE T1II.
pour les faire entrer en décomposition et pour
les réduire en un pain blanc, savoureux, mnis
difficile à digérer. Les boules de poja que nous
avons tirées des magasins d'hiver des Indiens
ne renfermoient, je le répète, aucune trace de
graisse animale ni de matière amylacée. Comme
Gumilla est un des voyageurs les plus crédules
que nous connoissions , on se trouve presque
embarrassé d'ajouter foi à des faits qu'il a cru
devoir rejeter. Heureusement le père jésuite,
dans le second volume de son ouvrage, reprend
une grande partie de ce qu'il a avancé dans le
premier : il ne doute plus «que le pain des Oto-
maques et des Guamos contient au moins (a lo
menos ) la moitié de terre glaise : il assure que
les enfans et les adultes , sans que leur santé en
souffre, mangent non seulement ce pain, mais
aussi de grandes masses d'argile pure (machos
terrones de pura gi-eda). » Il ajoute que ceux
qui se sentent un poids sur l'estomac, se purgent
pendant quelques jours avec de la graisse de
Crocodile, et que cette graisse rétablit leur
appétit et les met en état de continuer à manger
de la terre pure *. Je doute que la manteca de
Caïman soit un purgatif; mais, comme elle est
très-fluide, elle peut contribuer à envelopper
1 Gumilla, Tom. II, p. a€o.
/
chapitre xxi r. ^09
les terres qui n'ont point été expulsées parmi
les matièresfécales. Il est certain que les Guamos
sont très-friancU, sinon de la graisse , du moins
de la chair des Crocodiles qui nous a paru
blanche et sans odeur de musc, Dans le Sennaar,
selon M. Burckhardt, on la recherche également
et on la vend au marché.
Je ne puis passer sousi silence des questions
gui ont été agitées dans différent mémoires
publiés à l'occasion de mon voyage à l'Oré-
noque. M. Leschenaut demande si l'usage de
Xampo (de l'argile de Java) ne peut être utile
.pour appaiser momentanément la feim, dans
une circonstance où l'on seroit privé de nour-
riture ou forcé d'avoir recours à des Substances
malsaines ou nuisibles, quoique tirées ,du£Çgnp
organique? Je pense que, dans des expériences
tentées sur les suites d'une longue abstinence ,
,un animal que l'on forceroit d'avaler de la glaise
.(à la manière des Otomaques) souffriroit moins
qu'un autre animal dont l'estomac ne recevroit
aucun aliment. Un physiologiste italien, frappé
des petites quantités de phosphate de chaux et
de magnésie , de silice , de soufre, de soude , de
fluoré , de fer et de manganèse , et des grandes
quantités de carbone, d'oxigène, d'azote et d'hy-
drogène qui'rsont contenues dans les parties
solides et liquidés du corps humain, demandé
3lO LIVRE VIII.
si la respiration ne peut être regardée comme
un acte continu de nutrition , tandis que l'appa-
reil digestif est rempli d'argile * ? L'analyse chi-
mique de l'air inspiré et de l'air expiré n'est point
favorable à cette hypothèse. Il est difficile de
s'assurer de la perte d'une très- petite quantité
d'azote , et l'on peut admettre qu'en général les
fonctions de la respiration ne se bornent qu'à
enlever du carbone et de l'hydrogène au corps.
Un mélange humecté de phosphate et de car-
bonate de chaux ne peut être nourrissant comme
des substances également dépourvues d'azote
(le sucre, la gomme , l'amidon), mais tirées d«
règne organique. Nos appareils digestifs sont
comme des piles volcaniques qui ne décom-
posent pas toutes les substances. L'assimilation
cesse , non pas uniquement parce que les ma-
tières que reçoit l'estomac ne contiennent pas
des alimens semblables à ceux qui composent
le corps humain, mais aussi parce que le pou-
* Recherches physico-cJiimiqtteSv Tom. II, p. agi-sg^ :
Oxigène /tg,G9 4i,;8
Carbone.... ^3,55 Sa, 3
Hydrogène. (ï,77 5,6g
■ Le pain malsain îles Lapons , uripclti pain de bouleau el de
sapiu , csLdû h l'inihicr des arbres : récemment, M. Bvaconuol
a réussi à convertir en sucre la fibre végétale.
I
CHAPITRE XXIV* 3ll
voir digestif (celui de décomposition chimique)
ne s'étend pas indistinctement sur toutes les
combinaisons. On ne peut d'ailleurs se livret à
ces spéculations de physiologie générale sans se
demander quel auroit été l'état de la société,
ou, pour mieux dire, de la race humaine, si
l'homme n'avoit pas besoin , comme aliment ,
des produits de l'organisation et de la vitalité?
Aucune habitude ne peut changer essentiel-
lement le mode de nutrition. Nous n'appren-
drons jamais à digérer des terres et à les assi-
miler; mais, depuis que les grands travaux de
MM. Gay-Lussac et Thénard nous ont fait con-
noître que de légères différences de proportions
d'oxigène , d'hydrogène et de carbone caracté-
risent seules le bois le plus dur et la matière
amylacée, comment nier que la chimie ne
puisse réussir un jour à convertir en substance
alimentaire ces énormes masses végétales , ces
tissus à fibres endurcies qui composent le tronc
des arbres de nos forêts? Pour qu'une telle
découverte fût importante , elle devroit êtrç
fondée sur des procédés simples et peu coûteux^
mais , dans cette supposition qui ne paroît
guère probable , elle changerait l'organisation
des corps politiques, le prix du travail, la dis^
tribution de la population sur le globe. En ren-
dant l'homme plus indépendant , elle tendroit à,
les I
3jS HV.ll.E TIII.
dissoudre les liens de la société , à sapper
bases de l'industrie et de la civilisation.
Le petit \illage d'Uruana est plus difficile à
gouverner que la plupart des autres missions.
Les Otomaques sont un peuple inquiet, bruyant,
effréné dans ses passions. Ils n'aiment pas seu-
lement avec excès les liqueurs fermentées de
manioc et de maïs et le vin de palmier; ils se
mettent aussi dans un état particulier «l'ivresse,
on pourroit presque dire de démenée, par l'usage
de la poudre deniopo'. Ils cueillent les longues
gousses d'une Mimosacée que nous avons fait
connoitte sous le nom d'Acacia JSiopo a; ils
les mettent en morceaux, les liumectent et les
l'ont fermenter. Lorsque les graines amollies
commencent à noircir, ils les pétrissent comme
une pâte; et, après y avoir mêlé de la farine
de manioc et de la chaux tirée de la coquille
' Eu nuiypiirc- , nttjia ; los mi --..si ont un es, disent nopo.
' C'est nu \iac.i;i à ('ciiillrs Irès-délicatus, cl nou un Iuga,
comme a ilii par nu'ipirile M. If-'illtlenow (S/rec. Plant.,
T»m. IV, l'I. ii, p. 111*7). tJno aitli-o espèce de Mimosacée
mis nous avoua rapportée ( la Cki'ga de» Otomaquel et le
S,ya des May pares) donne des graines dont ta liirinc est
mau^éi? à Uriiana commi' du manioc. C'est de cet Lu farine
que Fon préparc le pain <!<■ ciliga qui csl commun à Cuua-
\ichc et sur les bowfa du Gas-Orcnoqiic. Le Chiga est une
espèce d'inga, et je ne cannois point d'autre Mimosacée qui
supplée aux Céréale»,
CHAPITRE XXIV. 3l5
d'une Ampullaire , ils exposent toute la masse à
un feu très-vif sur un gril de bois dur. La pâte
durcie prend la forme de petits gâteaux. Lors-
qu'on veut s'en servir , on la réduit en une
poudre fine qu'on place sur un plat de 5 ou 6
pouces de largeur, L'Otomaquè^tient ce platr
qui a un manche , dans sa main droite , tandis
qu'il aspire le niopo par le nez à travers un os
fourchu d'oiseau dont les deux extrémités abou-
tissent aux narines* L'os, sans lequel POtomaque
ne croiroit pas pouvoir prendre cette espèce de
tabac en poudre , a 7 pouces de longueur : il
m'a paru être le tarse d'un grand Echassier. J'ai
envoyé le niopo et tout ce singulier appareil à
M. de Fourcroy à Paris. Le niopo est si excitant
que les plus petites portions font éternuer vio-
lemment ceux qui n'y sont pas accoutumés. Le
père Gumilla l dit « que cette poudre diabolique
des Otomaques , fournie par un tabac en arbre ,
les. enivre par les narines (emboracha por las
narices\ les prive de la raison pendant quelques
heures et les rend furieux dans le combat. » La
famille des Légumineuses Varie singulièrement
dans les propriétés chimiques et médicales de
ses graines , de ses sucs et de ses racines ; et ,
quoique le sue du fruit du Miûiosa mk)ti<Ja soit
*. *
1 OrinojQo illustr., Tom. I , p. 202.
5i>\ 1.IV111: vin.
très-astringent, on ne peut croire que ce soit
principalement la silique de V Acacia Ntopo qui
donne la force excitante au tabac des Otomaques.
Cette force est due à la chaux fraîchement cal-
cinée. Noua avons fait voir plus haut que les
montagnards des Andes de Popayan, et lesGua-
jiros qui errent entre le lac de Maracayboetle
Rio la Hacha, se plaisent aussi à avaler de la
chaux comme un stimulant pour augmenter la
sécrétion de In salive et du suc gastrique.
En envoyant en Europe l'appareil compliqué
dont se servent les Indiens Otomaques pour
aspirer la poudre de niopo , j'ai fixé l'attention
des savans sur un usage analogue que M. de la
Condamine a observé parmi les indigènes du
Ilaiit-Maragnon. Les omaguas, dont le nom est
célèbre par les expéditions tentées pour la re-
cherche dti Dorado, ont le même plat, les mêmes
os creux d'oiseaux par lesquels ils aspirent dans
les narines leur poudre de Curupa. La graine
qui donne cette poudre est sans doute aussi une
Mimosacée; car les Otomaques, selon le père
Gili, désignent, même encore aujourd'hui, à
2G0 lieues de distance de l'Amazone, 1' 'Acacia
JSiopo par le nom de Curupa *. Depuis les re-
eherebes géographiques que j'ai faites récemment
' Glli, Terni. T, p. 301. La Condamine, Voyage à tAma-
CHAPITRE XXIV. 3l5
sur le théâtre des exploits de Philippe de Huten,
et sur la véritable position de la province de
Papamene * ou des Omaguas, la probabilité d'une
ancienne communication entre les Otomaques
de FOrénoque et les Omaguas du Maragnon a
augmenté d'intérêt et de vraisemblance. Les
premiers sont venus du Meta, peut-être du pays
entre le Meta et le Guaviare : les seconds assurent
eux-mêmes être descendus en grand nombre 2
au Maragnon par le Rio Japura, en venant de
la pente orientale des Andes de la Nouvelle-
Grenade. Or, c'est justement entre le Guayavçro,
qui s'unit au Guaviare et le Caqueta qui prend
plus bas le nom de Japura, que paroît "placé ce
pays 'des Omaguas, dont les aventuriers deGoro
et de Tocuyo ont vainement tenté la conquête.
Il y a sans doute un contraste frappant entre
l'abrutissement actuel des Otomaques et l'an-
cienne civilisation des Omaguas; mais toutes les
parties de cette dernière nation n'étaient peut-
* Payez Tom. VII, p. 5go, 394 ,421-
a Je n admets pas , avec M. de La Condamine , que toute la
nation des Omaguas soit .venue du nord. QFoyez les savantes
recherches de M. Vater, sur les anciens sites de ce peuple
puissant et assez avancé dans la civilisation , dans le IÇithri-
date . Tom. m, PL 1, p. 5g8.) Les Om-aguas ou En-aguas s'ap-
peloient eux-mêmes aussi Aguas {Acuna^ p. 2/j). C'est pour cela
sans doute que la province de Papamene ou des Omaguas porta
le nom de Dit-agua. ( Fray Pedro Simon , p. 340. )
3lD tlVUE VIII.
être pas égaleinemt avancées dans la culture, et
les exemples de tribus tombées dans un abru-
tissement complet ne sontmalheureusementque
trop communs dans l'histoire de notre espèce.
On peut citer un autre point de ressemblance
entre les Otomaques et les Omaguas. L'une et
l'autre de ces nations sont célèbres parmi les
peuplades de l'Orénoque et de l'Amazone, pour
l'usage fréquent qu'elles font du caoutchouc ou
du lait épaissi des Eupborbiacées et des Urticeés.
Le véritable tabac herbacé * (car les mission-
naires ont l'habitude d'appeler le niopo oucurupa
tabac en arbre) est cultivé de temps immémo-
' Le mot tabac (tabacco) est, comme les mots de savane,
mais , cacique , maguey (Agave) e! manati (lamcnlm) , de ta
langue ancienne d'Haïti ou de Saint-Domingue. Il n'indiquoit
proprement pas l'herbe , mais ic tuyau , l'instrument à traven
lequel on aspiroit la fumée. On doit être surpris de voir
qu'un produit végétal .si universellement répandu avilit desnoras
diffîrens chez des peuples voisins. Le pete~ma des Omaguas
est sans doute le pety des Guaranys ; mais l'analogie entre
les mots Cabre et Algonkin ou Leniii-Leuape qui désignent le
tabac pourroit bien être purement accidentelle. Voici la sy-
nonymie de i3 langues :
j\MRiuru;E du Nonn. Aztèque ou mexicain : yell; AJgoukiiK
Sema ; Huron : orngoua.
AMFiiu.icE fit SuD. Péruvien un qquichua : sayri ; Chiquilo :
pais ; Guarany : pety ; \:ilcla : lusup ; inbaja , à l'ouest du
Paraguay : nalodaçadi . Moxo , entre le Rio Ucayale et le
Rio Madeira : sabare ; Omagua : pelé ma ; Tauianaque : ta-
rai; Maypurc : jcma ; Cabre ; scema.
CHAPITRE XXIV. 3lJ
ml par tous les peuples indigènes de FOrénoque :
aussi a-t-on trouvé, à l'époque de la conquête,
l'usage de fumer également répandu dans les
deux Amériques. Les Tamanaques et les May-
pures de la Guyane enveloppent les cigarres de
maïs, comme faisoient déjà les Mexicains à l'ar-
riyée de Cortès. C'est par imitation que les Es-
pagnols ont substitué le papier aux feuilles de
maïs. Les pauvres Indiens des forêts de l'Oré-*
noque savent tout aussi bien que les grands
seigneurs de la cour de Montezuma que la fumée
de tabac est un excellent narcotique ; ils l'em-
ploient non seulement pour dormir la sieste,
mais aussi pour se mettre dans cet état de
(juiétisme qu'ils appellent assez naïvement rêve
a yeux ouverts ou rêve de four. Dans toutes les
missions de l'Amérique, l'usage du tabac m'a
paru aujourd'hui extrêmement rare; et, dans la
Nouvelle-Espagne , au plus grand regret du fisc,
les indigènes , qui descendent presque tous de
la dernière classe du peuple aztèque * , ne
fument pas du tout. Le père Gili a affirme que les
Indiens du Bas-Orénoque ne connoissent pas
l'usage de mâcher du tabac. Je doute un peu
de la vérité de cette assertion; car on m'a dit
que les Sercucumas de l'Ere vato et du Caura ,
' Voyez mon Essai polit., Tom. H , p. 4 5 S.
«»
• Tom. m, p. 407.
5l8 I.IV!tE VIII.
voisins des Taparitos blanchâtres, avalent du
tabac haché et imprégné de quelques autres sucs
très-stimulans pour se préparer au combat. Des
quatre espèces Je Nicotiana cultivées en Eu-
rope (N. Tabacum, N. rustîca, N. paniculataet
N. glutinosa), nous n'avons vu à l'état sauvage
que les deux dernières; mais le Nicotiana lo-
laxensis et le N. Andicola que j'ai trouvé sur le
dos des Andes, à 1 85o toises d'élévation, presque
à la liau leur du Pic de Ténérille, sont très-
rapprochés du ]V Tabacum. et N. rustica ', Le
genre entier est d'ailleurs presque exclusivement
américain, et le plus grand nombre des espèces
m'ont paru appartenir à la région montueuse et
tempérée des tropiques.
Ce n'est ni de la Virginie ni de l'Amérique
méridionale, comme on le trouve rapporté par
erreur dans plusieurs ouvrages d'agriculture et
de botanique, mais c'est de la province mexi-
caine de Yucatan que l'Europe a reçu, vers l'an
l55g , les premières graines de tabac 3. L'homme
' r»>t- nos AVn'. Gen.etSpeC. Tora.m,p. 4 , Schlœzer ,
Brit-fw, Tom. III , p. ilï.
* Los Espiigmjis aviiionl appris â riinnuilie II- (abac aux île*
Antilles dès la fin du i5.« siècle. J'ai Taii remarquer (Tom-tll.
p. ;H) que In culture de relie [liante narcotique a précédé
de plus de un à iijn ans, c» Europe, la culture hïenfai-
santé de la pomme de lerrr. Lorsque Halc^n porta, en i586. le
tabac du Virginie en Angleterre, il y en a*oit déjà en Pqr-
M«1 des rl.amps entiers.
CHAPITRE XXIV. OIQ
qui a le plus vanté la fécondité des rives de l'O-
rénoque, le célèbre Ralegh, est aussi celui qui
a le plus contribué à introduire parmi les peuples
du nord l'usage de fumer. Déjà, à la fin du
16.0 siècle, on se plaignoit amèrement, en An-
gleterre, ce de cette imitation des moeurs d'un
peuple sauvage; on craiguoit qu'à force de fumer
du tabac, Ânglorum corpora in barbarorun^na-
turarn dégénèrent x.
Lorsque les Otomaques d*Uruana>par l'usage
du Niopo ( de leur tabac en arbre ) et des li-
queurs fermentées, se sont mis dans im état
d'ivresse qui dure plusieurs jours, ils se tuent
les uns les autres sans se battre avec des armes.
Les plus haineux d'entre eux empoisonnent
l'ongle de leur pouce avec du Curare, et, d'après
le témoignage du missionnaire , la simple im-
pression de cet ongle empoisonné peut devenir
mortelle, si le Curare est bien actif et s'il se
4 Voici ce passage remarquable de Caniden , Annal. Eli*
zabet, p. i43 (i585) : «Ex illo sanc temporc (tabacum) usu
cepit esse creberrimo in Anglia et magno pretio dum quamplu-
rirai graveolentem iilius fumum per tubulum testaceum hau-
riunt et mox e naribus afflant, adeo ut j Anglorum corpora in
barbarorum naturam dégénérasse videantur , quum iidem ac
barbari delectentur. » On voit par ce passage qu'on fumoit
par le ne? , tandis qu à la cour de Montezuma on tenoit d'une
main la pipe et de l'autre on se bouchoit les narines pour avaler
plus facilement la fumée. Life of Ralegh, Tom. I, p. 82.
320 livre vnr.
môle immédiatement à la musse du sang. Lorsque
de nuit les Indiens, à la suite d'une rixe, com-
mettent un assassinat, ils jettent le corps du
mort à la rivière , craignant qu'il ne puisse offrir
des indices manifestes de la violence qui a été
exercée sur lui. «Chaque fois, nous disoit le
père Bueno, que je vois les femmes puiser l'eau
sur un autre point du rivage que celui où elles
ont coutume de la prendre, je soupçonne qu'il
y a eu quelque meurtre de commis dans ma
mission. »
INous trouvâmes à Uruana, dans les cabanes
indiennes, la racine substance végétale (amadou
de fourmis *) que nous avions appris à connoître
dans les Grandes-Cataractes, et qui est employée
à étanelier le sang. Cet amadou , que l'on appel-
lerait moins improprement ?i t'd de fourmis , est
très-reclierelié dans une région dontles habitans
ont le caractère si peu pacifique. Une nouvelle
espèce de fourmis, d'un beau vert d'éinerande
(Formica spinicollisa), ramasse, pour lui servir
d'habitation, un duvet cotonneux, brun-jau-
nàtre et très-doux au toucher, sur les feuilles
' fesca dû fwrmigas.
' Fuji en guaralie:! ; ma/tt co rqii:nal>i. l'oyez la note que
y.\\ ajoutée à la desn i|i|ic.n (lu Formica i|> uiiollis domiûu [i;n
M. Latreille dans mes Obs •!<■ toologie, Ton». H, p. iot,
PI, iiwiii, lig. (i, ,
CHAPITRE XXIV. 5*1
d'une Melastomacée1. Je ne doute pas que le
y escaoxx amadou defow*mis du Haut-Orénoque
(l'animal ne se trouve, à ce que Ton assure,
qu'au sud d'Aturès ) ne puisse devenir un jour
un objet de commerce. Cette matière est très-
supérieure au nid de fourmis de Cayenne que
l'on emploie dans les hôpitaux d'Europe, mafia
que Fon peut rarement se procurer.
Nous quittâmes à regret {le 7 juin) le père
Ramon Bueno. Des dix missionnaires que noua
avions trouvés répartis dans cette vaste étendue
de la Guyane , c'étoit le seul qui me paroissott
attentif à tout ce qui regarde les peuples indi-
gènes. Il avoit l'espoir de retourner sous peu à
Madrid, où il comptoit publier le résultat de ses
recherches sur les figures et les caractères qui
couvrent les rochers d'Uruana. C'est dans les
contrées que nous venons de parcourir, entre
le Meta, l'Arauca et l'Apure, que, lors des pre-
mières expéditions à l'Orénoque, par exemple
dans celle d'Alonso de Herera (en i535), on
trouva des chiens muets que les naturels appe~
loient Maios et furies *.Ge fait est curieux sous
plusieurs rapports. On ne peut douter que le
cl lien , quoi qu'en dise le père Gili, ne soit indi-
J Les feuilles de l'arbre €uari sont couvertes idféneuremeat
«ïita poil roussâtre.
* Herera, Decad. >V,<Tom. m, p. 21*.
Mtlat. histor.Tom. 8. *i
*.
5aa livre vu/.
gène dans l'Amérique du Sud. Les différentes
langues indiennes dirent des mots qui désignent
cet animal et qui ne dérivent guère de langues
européennes. Encore aujourd'hui le mot aïtri
indiqué, il y a trois cents ans, par Alonzo de
Herera, se trouve dans le maypure '. Il se peut
que les cliiens que nous avons vus à l'Orénoque
descendent deceux que les Espagnols ont amenés
sur les côtes de Caracas; mais il n'en est pas
moins certain qu'au Pérou, dans la Nouvelle-
Grenade et dans la Guyane, il existoit, avant
la conquête, une race de cliiens semblables à
nos cliiens de berger. Uallco des naturels du
Pérou , et en général tous les cliiens que nous
avons trouvés dans les contrées les plus sauvages
de l'Amérique du Sud, aboient fréquemment.
Cependant les premiers historiens parlent tous
de chiens muets {perros mudos): il en existe
encore dans le Canada; et ce qui me pavoît très-
digne d'attention, c'est que la variété muette
étoit celle que l'on mangeoit de préférence au
Mexique3 et à l'Orénoque. Un voyageur très-
instruit, M. Giesecke, qui a résidé six ans au
Grônland,m'a assuré que les chiens desEsqui-
■ Gili.lom. II, p, 3?8-
' Voyez , sur le lechichi mexicain et sur les difficulté» nom-
breuses qu'offre l' histoire des chiens muets et des chien* dé-
pourvus de poils , mes Tabkaux de la Nal-, Tom. 1 , 1 17-114.
CHAPITRE XXIV. 5*3
«naux. , qui passent leur vie en plein air , et qui
s'ensevelissent en hiver sous la neige, n'aboient
pas non plus, mais qu'ils hurlent comme des
loups l.
Aujourd'hui , l'usage de mangerde la chair de
chien est entièrement inconnu sur les rives de
l'Orénoque : mais , comme c'est une coutume
tartare répandue dans toute la partie orientale
de l'Asie , il me paroît d'un grand intérêt pour
l'histoire des peuples d'avoir constaté qu'elle se
trou voit jadis dans les régions chaudes de Ja
Guyane et sur le plateau du Mexique. Je ferai
remarquer aussi que , sur les confins de la pro-
vince de Durango, à l'extrémité septentrionale
de la Nouvelle-Espagne , les Indiens dimanches
ont conservé l'habitude de charger leurs tentes
de cuirs de buffles sur le dos des grands chiens
qui les accompagnent dans leurs migrations3.
8 Ils s'asseyent en cercle : un d'eux hurle d abord seul, puis
les autres suivent sur le même ton. C'est de cette manière
aussi que hurlent les groupes de singes Alouates, parmi lesquels
les Indiens distinguent « le chef de chœur. » Voyez Tom. YI ,
p. 5. Au Mexique, on ayoit l'habitude de châtrer le chien
muet (techichi) pour l'engraisser. Cette opération devoit con-
tribuer à altérer l'organe de la voix du chien» Voyez Hist. de
Nue va Espana por el Cardinal Lorenzana, p. io3.
a y oyez te Journal de route de lèvéque Tamaron, foh y
(manuscrit) , et mon Essai polit. , Tom. I, p. »oo ; Tom. H,
r 44*.
ai*
3a4 LiYBi vin.
On sait que l'emploi ilu chien comme bête de
somme et de trait est également commun près
du Lac (les Esclaves et en Sibérie. J'insiste sili-
ces traits de conformité dans les mœurs des
peuples : ils deviennent de quelque poids, lors-
qu'ils ne sont point isolés et qu'ils se lient à des
analogies qu'offrent la structure des langues, la
division du temps, les croyances et les insti-
tutions religieuses.
Wons bivouaquâmes à l'île de Cucuruparu1,
appelée aussi pluja de la Tortuga, parce que
les Indiens dTruuna y vont recueillir les œufs
de tortue. C'est un des points les mieux fixés
en latitude le long des rives de l'Orénoque. Je
fus assez heureux pour observer le passage de
trois étoiles par le méridien a, A l'est de l'île est
l'embouchure du Cane de la Tortuga qui des-
1 Gili ( Tom. I , p. 90, ) écrit Curucurupar'u.
3 Voyez Tom. VI , p. vj!\. Je trouvai, par « de la Croix
du Sud, 7° i5' 3u"; par * du Centaure, 7» r5' 43**l par % du
Centaure, ;° i5' !\;". Je regarde comme douteuse, sur ma
rarle itinéraire , PI. xvi , la position de l'embouchure du Cano
lie Ut Turluga. Comme ]'Oréuoc|ue a l'immense largeur do
aooo loi&es cl qu'on ne descend pas le long de la même me
où l'on remonte , on a de la peine à faire cadrer les relèvement.
Entre Cavcara et les Gr;mdcs-(.>l;ir;n-[es , j ai déterminé aslro-
nomiijueiJieiit : Sau Ralacl del Carnuluno, l'embouchure de
l'Apure, Vile Cucuruparu, la mission d'L'ruana et Aturès.
Je n'ai pu déterminer que la longitude de l'embouchure du
Meta ; et , pour perfectionner la géographie de l'Orénoque , je
CHAPITRE XXIV. 3*5
cend des montagnes de la Cerbatank, conti-
nuellement enveloppées de nuages électriques.
Sur la rive australe de ce Caho^ entre les af-
fluens du Parapara et de l'Oche, se trouve là
mission presque détruite de San Miguel de la
Tortuga. Les Indiens nous ont assuré que les
environs de cette petite mission abondent en
loutres à poils très-fins , appelées par les Espa-
gnols chiens cTeau * , et, ce qui est plus rieittar-
quable, en lézards (lagartos) à deux pieds.
Toute cette contrée, très-accessible entre le
Rio Cuchivero et le détroit du Baraguan , seroit
bien digne d'être visitée par un zoologiste ins-
truit. Le lagarto9 dépourvu d'extrémités pos-
térieures, est peut-être une espèce de Sirène
différente du Siren lacertina de la Caroline. Si
c'étoit un S&urien, un vrai Bimane (Chitotés,
Cuv.) , les naturels ne l'auroient pas comparé à
un lézard. Outre les tortues Jtrau dont j'ai
donné plus haut a une notice détaillée , les rives
de POrénôque , entre Uruana et PEncaramada ,
nourrissent aussi une innombrable quantité de
tortues de terre appelées Morocoi. Pendant lés
recommande aux voyageurs, muais d'instrumens précis, tte
fixer la latitude de la Roca de Meta , de Carichana et de
l'Encaramada.
1 PerHtos de agtta ; en maypure , nevi.
3 ïom. \'I , p. 269-294.
3a6 livre viir.
grandes chaleurs d'été, dans les temps de séche-
resse, ces animaux restent cachés, sans prendre
de la nourriture, sous des pierres ou dans des
trous qu'ils ont creusés. Ils ne sortent de leur
réduit et ne commencent à manger que lors-
qu'ils s'aperçoivent que l'humidité des premières
pluies pénètre dans la terre. Les tortues Te-
rekays ou Tajelus, qui habitent l'eau douée, ont
ces mêmes habitudes1. J'ai déjà parlé ailleurs du
sommeil d'été , de quelques animaux des tro-
piques3. Comme les naturels connoissent les
trous dans lesquels dorment les tortues au milieu
des terrains desséchés, ils en retirent un grand
nombre à la fois, en creusant à i5 ou 18 pouces
de profondeur. Le père Gili , qui a vu cette opé-
ration, dit qu'elle n'est pas sans danger, parce
que, souvent en été, les serpens s'enterrent avec
les Terekajs.
Depuis l'île de Cucuruparu jusqu'à la capitale
de la Guyane, vulgairement appelée XAngos-
tura, nous n'eûmes que neuf jours de naviga-
tion. La distance est d'un peu moins de 0/5 lieues.
Nous couchâmes rarement à terre : mais le tour-
ment des mosquilos dimimioit sensiblement à
mesure que nous avancions. Le 8 juin, nous
'."G//;, Tom.I , p. ïj7.
3 Voyez Toin. V. p. ijï , cl nies Tableaux de la Mat.,.
Tout. I s p. ûo cl i8!î.
CHAPITRE ÎXIT. 527
abordâmes à une ferme ( Hato de San Rafaël
del Capuchino) f vis-à-vis de l'embouchure du
Rio Apure. J'obtins de bonnes observations de
latitude et de longitude f. Gomme j'avois pris,
deux mois avant , sur la rive opposée au Capu-
chino y des angles horaires , ces déterminations
étoient importantes pour contrôler la marche de
mon chronomètre et pour lier les positions de
l?Orenoque à celles du littoral de Venezuela.
La position de cette ferme , placée au point où
TOrénoque change son cours du sud au nord
pour se diriger de l'ouest à Test, est très -pit-
toresque. Des rochers granitiques* s'élèvent
comme des îlots au milieu de vastes prairies. De
leurs sommets nous, découvrîmes , vers le nord
7 t
bordant l'horizon , les Llanos ou steppes de Ga-
labozo. Gomme nous étions accoutumés depui s
long-temps à l'aspect des forêts, cette vue frappa
beaucoup notre imagination. Après le coucher
• •Parois trouvé , le 4 avril, Boca del Rio Apure (rive occi-
dentale de l'Orénoque) f lat. 70 36' 3o" ; long. 690 7' 3o" : le
S juin , je trouvai , Hato del Capuchino ( rive orientale de l'O-
rénoque), ht. 7* 37' 45"; long. 6o/>5j 5o". Voyez mei Obs.
<utr., Tom. I, p. 244.
a Ce sont : Punta Curiquiroa, Cerro del Capuchino ou
Pocopocori , Cerro Sacuima et Pan de azucar de Caycart ,
sur la rive droite de TOrénoque; Loma de Cabruta, Cerro
Aguaro et Coruato ( refuge des malfaiteurs indiens qui ont dé-
serté des missions voisines), sur la rive gauche de rOrénoque.
5aS livre vin.
du soleil, lu steppe prit une teinte gris-verdâtre,
Le rayon visuel n'étant intercepté que par la
courbure de la terre, les astres sembloient se
lever comDie du sein de l'Océan, et le marin
le plus expérimenté se seroit cru placé sur une
côte rocheuse, sur uu cap avancé. Notre hôte
étoit un François1 qui vivoit au milieu de ses
nombreux troupeaux. Quoiqu'il eût oublié sa
langue, il sembloit bien aise d'apprendre que
nous venions de son pays. 11 l'avoit quitté depuis
quarante ans, et il auroit voulu nous garder
quelques jours dans sa ferme. Les révolutions
politiques de l'Europe lui étoient restées à peu
près inconnues. Il n'y voyoit qu'un mouvement
dirigé contre le clergé et les moines; « ce mou-
vement, disoil-il, durera aussi long-temps que
les moines feront résistance. » Cette manière de
voir étoit assez naturelle chez un homme qui
avoit passé sa vie sur la lisière des missions où
l'on parle sans cesse du conflit entre les pouvoirs
séculiers et ecclésiastiques. Les petites villes de
Caycara et de Cabruta ne sont qu'à quelques
milles de distance de la ferme; mais, pendant
une partie de l'année, notre hôte se trouvoit
dans un isolement complet. Le Capuchitto de-
vient une île par les inondations de l'Apure et
CHAPtTRB XXIV. 5?g
de l'Orénoque, et l'on ne peut communiquer
qu'en bateau avec les fermes voisines1. Les
bêtes à cordes se rétif eut alors dans les terrains
plus élevés qui s'étendent au sud Vers la chaîne
de montagnes de l'Eiicàfamada. Cette chaîne,
composée de granité, est coupée par des val-
lons qui renferment des sables magnétiques (fer
oxydulé granulaire ) dus à la décomposition de
quelques couches amphiboliques ou chlori-
tiqtieS.
lie 9 juin au matin, nous rencontrâmes un
grattd nombre de bateaux chargés de marchan-
dises qui remontaient POrénoquè à la voile pour
entrer dans l'Apure. C'est une route de com-
merce très-fréquentée entre l'Àngostura et le
jHIrt de Torunos dans la province de Varinas.
Noire cotapâghonde voyage, Don Nicolas Soto,
te béafci-frère dû gouverneur de Varinas, prit
* vfcft îé sud-ouest sont places Hato àel Re et Hato de San
Atttànio. Depuis TJruana jusqu'à l'embouchure du Cuchivero ,
la tâgétetion ëc ces contrées nous a paru caractérisée dans les
savanes par Isotepis squarrosa, I. Vanhi, I. gracia*, Oplis-
memis Burmanni; dans les endroits boisés , par le beau Apciba
<to Âubletià Tibûrbu-, PÏumeria mollis, Aflamanda, cathàrtica,
EdbitGB tîiààràphyiïa, feignomà saUcifolia, B. carickanenSis ,
B* werrucostx, Sabicea hirsuta y Piper anisatutii et Rubia ori~
noceneis. On est surpris dé trouver cette dernière plante , qu*
appartient au groupe presque boréal des Stella tœ , parmi les
Rubiacées des basses régions des tropiques (Brown , on tke
plants ofthe Cbngo , p. s8 ).
3Î0 LIVRE VIII.
cette même direction pour retourner au sein de
sa famille. A l'époque des grandes crues, on
perd plusieurs mois à lutter contre les courans
de l'Orénoque , de l'Apure et du Rio de Santo
Domingo. Les bateliers sont forcés d'amarrer
leurs embarcations à des troncs d'arbres , et de
se remorquer en touant. Dans les grandes sinuo-
sités du fleuve, ils passent quelquefois des jour-
nées entières sans avancer de deux ou trois
cents toises. Depuis mon retour en Europe, les
communications entre l'embouchure de l'Oré-
noque et les provinces situées sur le revers
oriental des montagnes de Merida, de Pamphona
et de Santa-Ee de Bogota sont devenues beau-
coup plus actives, et il faut espérer que des
bateaux à vapeurs faciliteront ces longues navi-
gations sur le Bas-Oréiioqtie , l'Apure , la Portu-
guesa, le Rio Santo Domingo, l'Orivaute, le Meta
et le Guaviare. On pourra former, comme sur les
bords des grandes rivières des Etats-Unis, des
dépôts de bois coupés, en les abritant sous des
hangards. Ces précautions seront d'autant plus
indispensables que , dans les pays que nous
avons parcourus, il n'est pas facile de se pro-
curer un combustible sec et propre à entretenir
un feu actif sous la chaudière d'une machine
à vapeurs.
Au-dessous de San Rafae de! Capuchino,
CHAPITRE XXIV. 33r
nous abordâmes, à droite, à la Yïlla de Caycara,
près d'une anse qu'on appelle Puerto Sedeho.
Cest une réunion d'un petitnombre de maisons
qui porte le nom pompeux de villa. Àlta Gracia,
la Gudad de la Piedra, Real Corona, Borbon,
toutes les villes que l'on rencontre entre l'em-
bouchure de l'Apure etl'Angostura, sont égale-
ment misérables. J'ai rappelé plus haut que les
présidens des missions et les gouverneurs des
provinces avoient l'habitude de demander, à
Madrid , des privilèges de villas et de ciudadesy
au moment où les premiers fondemens d'une
église étoient jetés. Cet oit un moyen de faire
croire au ministère que les colonies augmen-
taient rapidement en population et en prospé-
rité. Près de Caycara , au Cerro del Tirano r,
il y a de ces figures sculptées du soleil et de la
lune dont j'ai parlé plus haut. «C'est Y ouvrage
des vieux (c'est-à-dire de nos pères), » disent les
* Le 'tyran qui a donné le nom à ces montagnes n'est pas
Lope de Àguirre, mais probablement, comme le nom de
l'anse voisine paroît le prouver, le célèbre conquistador An-
tonio Sedeno, qui, après l'expédition d'Herera, voulut pé-
nétrer, par lX)rénoque , au Rio Meta. Il étoit en état de
rébellion contre ÏAudiencia de Saint-Domingue. J'ignore ce-
pendant comment Sedeno est venu à Caycara ; car les historiens
rapportent qu'il fut empoisonné sur les bords du Rio Tis-
nado , un des affluens de la Portuguesa. (Fray Pedro Simon
tfoi. IV, Cap. xxi, n.° 5, p. 3o3. Caulin, ». 1S8.)
553 LIVKE Vlll.
naturels. Ou assure que , dans un rocher plus
éloigne du rivage , et appelé Tecoma, les figures
symboliques se trouvent jusqu'à cent pieds de
hauteur, Les Indiens connoissoient jadis une
route qui conduisoit par terre de Caycara à
Demerary et à Essequebo. Etoit~ce par cette
même route qu'étoient venus au lac Amucu ces
peuples qui ont sculpté les figures ' décrites par
le voyageur Horlsman?
Yis-àvis de Caycara, sur la rive septentrio-
nale de rOrénoque, est placée la mission de
Cabruta, fondée comme un poste avancé contre
les Curibcs, en ij^o , par le jésuite Rotella.
Depuis plusieurs siècles, les Indiens avoienl,
dans ee même lieu, un village connu sous le
nom de Cabritu a. Lorsque ce petit endroit
devint un établissement chrétien, on le croyoit
situé sous les 5" de lalitude 3, c'est-à-dire de
a" l\0f plus au sud que je ne l'ai trouvé par des
' t'oyez plu* haut, p. 337.
3 Un Cacique de C-alii-ilu reçut chez lui Alonso de Hcrrcri,
lors Je l' expédition qu'il tenta pour remonter l'Orénoque, en
iS35.
« Inj-ei les cartes de G.imrSIa et de Cau in. D'An.iUe
a voit fini par mieux deviner la latitude de Cabruta. H k
plaça d'abord 1 dans h première Édition de l' Amérique miri-
tliannle, par ii" Ai' ; inaî» , d.iu* la seconde , d lui assigne •}"•>'-
La nouvelle r:irle d'Aï 1 mvMiiilIi indique ce pont important
CHÀPITftE XXIV. 555
observations directes faites à San Rafaël et à la
Boca del Rio Apure. On n'avoit alors aucune
idée de la direction d'un chemin qui pourrait
conduire par terre à Nueva Valencia et à Cara-
cas, dont on se crojoit à une immense distance.
C'est une femme qui , la première, a traversé les
Llanos pour venir de la Villa de San Jjuan
Baptista del Pao à Cabru(a. Le père GiK1 raconte
que Doua Maria Bargas étoit si passionnée pour
les jésuites, qu'elle tenta elle-même de décou-
vrir le chemin des missions. On fut très-étonné
de la voir arriver à Cabruta du côté du nord.
jËile se fixa près des pères de Saint-Ignace , et
mourut dans leurs étabEssemens sur les bords
de l'Orénoque. Depuis cette époque , la partie
méridionale des Llanos a été considérablement
peuplée, et l'on fréquente aujourd'hui beaucoup
la route qui conduit des vallées d'Âragua, par
Calabozo, à San Fernando de Apure et à Ca-
bruta. C'est aussi ce dernier endroit qu'avoit
choisi, en 1 754, le chef de la fameuse expédition
des limites pour établir des chantiers et pour
construire les embarcations nécessaires au trans-
port de la troupe qui étoit destinée pour le
Haut-Orénoque. La petite montagne qui s'élève
au nord- est de Cabruta, peut être vue de
1 T091. 1, p. 54.
534 LIVRE VIII.
très-loin dans les steppes, et sert de signal aux
voyageurs.
Nous nous embarquâmes dans la matinée ■■
Caycara; abandonnés au courant de l'Orénoque,
nous dépassâmes d'abord l'embouchure du Rio
Cucbivero, où une tradition ancienne place les
Aikcam-benanos ou femmes sans mari1 , ensuite
le petit village iïAlla Gracia, qui porte le nom
d'une ville espagnole. C'est près de là que Don
José de Yturriaga avoit fondé le pueblo de du-
dad Real, qui figure encore sur les cartes les
plus modernes , quoique , à cause de l'insalu-
brité de son site, il n'existe plus depuis cin-
quante ans. Après avoir dépassé le point où
l'Orénoque tourne à l'est, on voit constamment
des forêts sur la rive droite et les Llanos ou
steppes de Venezuela sur la rive gauche. Les
forêts qui bordent le fleuve ne sont cependant
pas si épaisses que celles du Haut-Orénoque.
La population augmente sensiblement à mesure
que l'on avance vers la capitale : on trouve peu
d'Indiens , mais blancs , des nègres et des
hommes de castes mêlées. Le nombre des nègres
est peu considérable; et malheureusement ici,
comme parlout ailleurs, la pauvreté des maîtres
ne leur procure pas un traitement [plus humain
' Foyei plus liant , p. *'>.
CHAPITRE XXIV. 335
et plus favorable à leur conservation. Un habi-
tant de Caycara, M. \ — a, venoit d'être con-
damne à quatre ans de prison et à 100 piastres
d'amende pour avoir, dans un accès de colère,
attache par les jambes une négresse à la queue
de son cheval , et l'avoir traînée au grand galop
dans la savane jusqu'à ce qu'elle expirât de
douleur. Je me plais à rappeler que X Audiencia
fut généralement blâmée de n'avoir pas puni
plus sévèrement une action si atroce. Cepnedant
un très-petit nombre de personnes (et c'étoient
celles qui se disoient les plus éclairées et les
plus sages) trouvoit la punition d'un blanc con-
traire à la saine politique , dans un moment où
les noirs de Saint-Domingne étoient en pleine
insurrection. Lorsque des institutions devenues
odieuses sont menacées, on ne manque jamais
d'hommes qui , pour les mainteuir, conseillent
de ne pas se relâcher dans ce qu'elles ont de
plus contraire à la justice et à la raison. Depuis
que j'ai quitté ces contrées, les dissentions ci-
viles ont placé les armes entre les mains des
esclaves, et une funeste expérience a fait re-
gretter aux hahilans de Venezuela de n'avoir
pas écouté Don Domingo Tovar et d'autres
citoyens vertueux qui. dès l'année 1795, ont
élevé leur vois dans le cabildo de Caracas , pour
empêcher l'introduction des noirs, et pour
"7>t> I. IVBË VI 11.
proposer des moyens qui auroient pu améliorer
leur condition.
Apres avoir couché, le 10 juin, dans une île
au milieu du fleuve (je crois que c'est celle que
le pèieCaulin appelle Aca ru), nous dépassâmes
l'embouchure du Hio Caura; c'est, avec l'Ai'uy
et le Caruny , le plus grand des ailluens que le
lïas-Orénoque reçoit à sa rive droite. Ayant pu,
pendant mon séjour dans les missions de Saint-
François, réunir beaucoup de matériaux géo-
graphiques sur le Caura , j'en ai tracé une carte
spéciale '. Tous les établissemens chrétiens se
trouvent aujourd'hui très-près de l'embouchure
du fleuve; et les villages de San Pedro, d'Aripao,
d'Lrbani et de Gnaraguaraico se suivent à une
distance de peu de lieues. Le premier, qui est
le plus populeux, n'a cependant que a5o âmes :
relui de San Luis de (J uaraguaraico est une co-
lonie do nègres affranchis ou fugitifs d'Lssequebo
qui mérite reiieoiuagenient du gouvernement
( )u ne saurait assez recommander les essais qui
tendent à fixer les esclaves au sol et à les laisser
jouir, comme fermiers, des fruits de leurs tra-
vaux agricoles- Le terrain du Rio Caura, en
glande partie vierge, est d'une extrême fertilité
11 v a des pâturages pour plus de ij,ooo bœufs:
' ItUugéogr., Tl. iv. f.'vez plu» haut , sur te RioCiun,
P :>, ■tTwn.Tn.p. p"
CHAPITRE X*IV. 357
mais les pauvres habitais manquent entièrement
et de chevaux et de bêtes à cornes. Plus de 4 des
rives du Gaura sont désertes ou occupées par
des tribus indépendantes et sauvages. Le lit du
fleuve est deux fois étranglé par des rocfrers :
c'est là que se trouvent les R^udales de Mura et
de Para ou Parji , dont le dermier a ub portage,
parce qu'il ne peut être traversé par les pirogues.
Pu temps de l'expédition des limites, on avoit ,
élevé un petit fortin sur la cataracte septen-
trionale, celle de Mura. ]Le gouverneur, Don.
Manuel Centurion, s'étoit h£t£ de donner, le:
non* de Çiudad de San Carlos à quelques mai-
sons que des familles espagnoles ( c'est-à-dire,
non indiennes), composées de flancs et de
mulâtres , àvoient construites près du fort. Au
Siïd de la cataracte de Para, au confluent même
du Caura ejt de l'Erevato , se trouypit alors la
mission de Saji Luis, et un chemin de ferre
eonduisoit de cette mission à l'Angostura , ca-
pitale de la province, Tous ces essais de civili-
sation ont été infructueux. Il n'existe plus aucun
village su-dessus du Raucjal de Mura; et ici,,
comme dans d'autres parties des colonies , les
indigènes ont pour ainsi dire reconquis le pays
sur les Espagnols. Cependant la vallée du Caura
peut devenir un jour d'un grand intérêt par U
richesse de ses productions et par les commuai?,
Bflat. histor. tant. 8. a*
538 iivrs vin.
cations qu'elle offre avec le Rio Ventuari, le
Carony et le Cuyuni. J'ai exposé plus haut l'im-
portance des quatre aOIuens que l'Orénoqtie
reçoit des montagnes de la Parime. C'est près
de l'eraboucliure du Caura, entre les villages de
San Pedro de Alcantara et de San Francisco de
Aripao, que s'est formé, en 1790, par éboule-
ment, et à la suite d'un tremblement de terre",
un petit lac de 4oo toises de diamètre. C'était
une portion de la forêt d'Aripao qui s'abaissa de
80 à 100 pieds de profondeur au-dessous du
niveau des terres voisines. Les arbres restèrent
verts pendant plusieurs mois : on croyoit même
que quelques-uns continuoient à pousser des
feuilles sousl'eau. Ce phénomène mérite d'autant
plus d'attention, que le sol de ces contrées est
probablement granitique. Je doute que les for-
mations secondaires des Llanas se prolongent
vers le sud jusqu'à la vallée du Caura.
Le 1 1 juin nous abordâmes, sur la rive droite
de l'Orénoque, au Puerto de los Frailes*,*
3 lieues de distance au-dessus de WCiudad delà
Piedra, pour prendre des hauteurs du soleil. La
■ Le jour de Saint-Matthieu , eu 179", à trois heures du
* Vis-à-vis du rocher granitique appelé Piedra de Don
Ignacio , d'après le nom U' un i;uin.in cuulrulirimjier qui psi"
«aurai le pays entre Essequebo et les Uanvs de Caraca».
CHAPITRE XXÏT. 359
longitude dexce point est 6y° %6f 20" ou i° 4i/
à l'est de l'embouchure de l'Apure. Plus loib,
antre les villes de la Fiedra et Muitaco ou Real
Corona, se trouvent le Tornoet la Bouche de
l'Enfer, deux'obstacles qui etoient jadis redou*
tés par les navigateurs. L'Orénoque change Su-
bitement de direction; il coule d'abord à l'est,
puis au nord-nord-ouest, et pitis de nouveau à
i'est.-Un peu au-dessus du Cafvo Marapiche, qui
débouche à la rive septentrionale , une Se très-
longue divise le fleuve en deux bras. Nous pas-
sâmes sans difficulté au sud de cette île; vers le
nord, une chaîne de petits rochers, à demi-cou-
verts par les hautes eaux, forme de* tournoie*-
mens et des rapides. C?est là ce que l'on appelle
la JBoca del Infierno et le Raudalde Camiseta.
Les premières expéditions de Diego de Ordasç
(i53i) et d'Alonzo de Herera (i535) ont donné
beaucoup de célébrité à ce barrage. On ne
-connoissoit point alors les Grandes Cataractes
d'Atures et de May pures; et les lourdes embar-r
cations {yergarvtine$\ avec lesquelles on s'obstfr
ïioit à remonter le fleuve, rendoient très-difficile
le passage à travers les rapides. Aujourd'hui on
ne craint, dans aucune saison, de remonter et
de descendre TOrénoque depuis ses bouches
jusqu'au confluent de l'Apure et du Meta., Les
seules chutes que l'on trouve dans cet iqtervtifa
M*
j4o i.i vue * i ii.
sont celles du Torno ou Camiseta, de Marimarii
et de Carivcn ou Carichana vieja '. Aucun de
ces trois obstacles n'est à craindre lorsqu'on se
sert de pilotes indiens expérimentés. J'insiste sur
ces détails hydrographiques, parce qu'un grand
intérêt politique et commercial s'attache au-
jourd'hui aux communications entre l'Angostura
et les rives du Meta et de l'Apure , deux lleuves
qui conduisent au revers oriental des Cordil-
lères de la ]Nouvelle-Grenade. La navigation du
Bas-Orénoque, entre les bouches et la province
de Varinas , n'est pénible qu'à cause de la force
du courant. Le lit même du fleuve n'offre nulle
part d'obstacles plus difficiles à vaincre que ceux
qu'offre le Danube, entre A ienne et Lintz. On
ne rencontre de grands barrages, de véritables
cataractes qu'au-dessus du Meta. Aussi le Haut-
Orénorjue forme-t-il, avec le Cassiquiare et le
Rio JNegro, un système de rivières particulier
qui restera long-temps étranger au mouvement
industriel de l'Angostura et du littoral de Caracas.
J'obtins des angles horaires du soleil dans
une île au milieu de la Boca del Injieino,
*i{\ nous avions établi nos instrumens a. La
' Voyez Tom. VI , p. 33g et 38i.
" A gi' io' du malin, lliermouittre à la surface de l'Oré-
uoque, a8°,a cent.; ;'i l'air, a6",6 : Hygr. , 88° Sans». , ciel
Kuagcax.
CHAPITRE XXIV. 54l
longitude de ce point est, d'après le chrono-
mètre, 670 io' 5i". Je voulois essayer de dé-
terminer l'inclinaison et l'intensité magnétique,
mais une pluie d'orage m'en empêcha. Comme
le ciel devint de nouveau serein dans l'après
dîner, nous allâmes bivouaquer sur une vaste
plage , à la rive australe de l'Orénoque , presque
dans le méridien de la petite ville de Muitaco
au Real Corona. Je trouvai , par trois étoiles ,
la latitude l de 8° o' 26", et la longitude
de 670 5' 19". Lorsque, en 1762, les moines
de l'Observance firent leur premières entradas
sur le territoire des Caribes, ils construisirent
dans ce site un fortin ou casa fuerle. La proxi-
mité des hautes montagnes d'Araguacais rend
Muitaco un des endroits les plus sains du Bas-
Or en o que. Yturriaga y fixa sa demeure en 1756
pour se reposer des fatigues de l'expédition des
limites; et, comme il attribuoit sa convalescence
à ce climat plus chaud qu'humide , la ville , ou
plutôt le village de Real Corona , prit le nom de
pueblo del Puerto sano. En descendant l'Oré-
noque plus à l'est , nous laissâmes au nord l'em~
3 Voyez mes Obs. astr., Tom. I, p. 247. La latitude de
Real Corona est par conséquent près de 70 5o/ 20". Ce résultat
s'accorde accidentellement , à peu de secondes près , avec celui
que les astronomes de l'expédition des limites trouvèrent c*
a 7 56. (Caulin, p. 56.)
34» tiv»E vnr.
bouchure du Rio Pao, au sud celle de l'Ami.
Celte dernière rivière est assez considérable:
elle est souvent citée dans les relations de Ra-
legfi. Les géographes ont fait naître long-temps
XÂroy ou Arvi (Arui), le CaroU (Carony) et le
Coari ' (Caura) de ce laineux lac Cassipa auquel
ils ont substitué plus tard la Laguna del Dorado.
A mesure que nous avancions, le courant de
l'Orénoque diminuuit de vitesse. Je mesurai
plusieurs lois une base le long de la plage pour
déterminer le temps que des corps flottans
metloient à parcourir une distance connue. Au-
dessus d'Alta Gracia , prés de l'embouchure du
Jlio Ujape , j'avois trouvé la vitesse de l'Oré-
noi|ue de a 7; pieds par seconde ; entre Muitaco
et Boi'bon , elle ne fut plus que de 1 £ pied. Les
mesures barométriques faites dans les steppes
voisines prouvent combien est petite la pente
du terrain depuis les 69" de longitude jusqu'à
la côte orientale de lu Guyane. Dans ces mêmes
contrées, sur la rive droite de l'Orénoque, on
trouve superposées au granité (peut-être même
enclavées dans cette roche) de petites forma-
tions de griinstein primitif Nous avons vu,
entre Muïtacn et l'île de Ceiba , une colline qui
' Les noms ijiijiriiiiiîs ci! italique sont les uums d'Artti , de
Caroiiy et ife Caura , diiligui'é: par Ralegti et pur les géographe»
\
CHAPITRE XXI T. 54S
ëtoit toute composée Je boules à couches con-
centriques. On y reconnoissoit un mélange in-
time d'amphibole et de feldspath avec quelques
traces de pyrites. Le gr uns te in ressembloit à
celui, des environs de Caracas , mais il étoit im-?
possible de reconnoître le gisement d'une for?
mation qui me parut du même âge que le grar
nite de la Parime. Muitaco étoit le dernier eitr
droit où nous couchâmes à la belle étoile sur lç
rivage de l'Orénoque : nous naviguâmes encore
deux nuits avant d'atteindre l'Angostura qui
étoit le terme de notre voyage. Cette navigation 9
au milieu du thalweg d'un grand fleuve, est
extrêmement douce : on n'a rien à craindre , si
ce n'est ces radeaux naturels formés des arbres
que le fleuve déracine en se débordant. Dans
des nuits obscures , les pirogues échouent contre
ces îles flottantes comme sur des bas 'fonds.
Il me seroit difficile d'exprimer la satisfaction
que nous éprouvâmes en débarquant à l'Angos-
tura, capitale de la Guyane espagnole. Les in-
commodités auxquelles on est exposé sur mer
dans de petits bâtimens ne peuvent se compa-
rer à celles que l'on éprouve , lorsque , soys un
ciel brûlant, entouré d'un essaim de mosquitos,
on est couché, pendant des mois entiers , dans
une pirogue qui ne permet pas , à cause de sa
mobilité, le moindre exercice du corps. Nous
344 MVRE VIII.
avions fait, en ^5 jours, sur les cinq grande*
rivières de l'Apure, de t'Orénoque, de l'Ataba-
po, du Rio iNegro ctduCassiquiare, un voyage
de 5oo lieues ' (de 20 au degré ), et, dans ce vaste
espace, nous n'avions trouvé qu'un très-petit
nombre de lieux habités. Quoique, d'après la
vie que nous avions menée dans les bois, notre
mise ne fût pas trop soignée", nous nous em-
pressâmes, M. Bonpland et moi, de nous présen-
ter à Don Felipe de Ynciarte , gouverneur de
la province de la Guyane. Il nous rectitdela
manière la plus prévenante , et nous fit loger
chez le secrétaire de l'intendance. Comme nous
sortions d'un pays presque désert, nous fûmes
frappés du mouvement d'une ville qui n'a que
6000 habitans. JNous admirions ce que l'indus-
trie et le commerce offrent de commodités à
' J'indiquerai ici, poui' l'inléièl îles personnes qui Ji.il'ltcnl
ces contrées, les distances itinéraires mirantes : De San Fer-
nando de Apure à Cabruta , 'i\ lieues nnutriques ; de Cabrutà
ou du confluent du l'Orcncquc ci de l'Apure à Jatita, un lieues;
de Javila à San Carlos de! Rio Kcgro , 3o lieues; de San
Carlos à l'Esmeralda, 70 lieues; de l'Esmeialda à l'Angos-
tura, a5u lieues. En supposant les sources de l'Oiénoqua
5o lieues à l'est de l'Esmeialda , ou trouve que le cours dil
HauL-Orénoquu , au-di.'ssn.s du Kiiudiil de Mavpures , comprend
i-S lieues; le Bas-Oréuoqur: (de .M.ivpurcs aux, bouebes) .
3(jo lieues. Dans ces évaluations 1 les sinuosités des ri»ière»
sont supposées, avec?!, de La Condnmine , ~ de la dislance
directe.
CHAPITRE XXI V. 545
Ffaomme civilisé. De modestes habitations nous
sembloient magnifiques : toutes les personnes
qui nous partaient nous paroissoient spirituelles.
De longues privations donnent du prix aux plus
petites jouissances, et je ne saurois exprimer
le plaisir avec lequel nous vîmes placer pour la
première fois du pain de froment sur la table
du gouverneur. J'ai tort peut-être de rappeler
des sensations qui sont familières à tous ceux
qui ont entrepris des voyages lointains. On jouit
du bonheur de se revoir au milieu de la civilisa-
tion, mais ce bonheur est de courte durée si
l'on sent vivement les merveilles dont la nature
a embelli la zone torride. Le souvenir des fa-
tigues qu'on a endurées se perd bientôt ; et, à
peine arrivé sur les côtes, dans la région habi-
tée par les colons européens, on forme le projet
de retourner dans l'intérieur des terres.
Une circonstance funeste nous força de se-
journer un mois1 entier dans la ville de l'An-
gostura. Les premiers jours de notre arrivée ,
nous nous sentiotis las et aflfoiblis , mais dans
un parfait état de santé. M. Bonpland commença
À examiner le petit nombre de plantes qu'il
a voit pu soustraire à l'influence d'un climat si
humide; je m'occupai à fixer, par des observa-
tions astronomiques, la longitude et la latiude
5^6 II VUE YIII.
de la capitale ' , de même que l'inclinaison de
l'aiguille aimantée. Tous ces travaux furent
bientôt interrompus. Nous fûmes attaqués tous
deux, presque le même jour, d'une maladie
qui, citez mon compagnon de voyage, prit le
caractère d'une lièvre ataxique. La plus grande
salubrité de l'air réguoit, à cette époque, à
l'Angostura ; et, comme le seul domestique
mulâtre que nous avions amené de Cumaua
ressentit les symptômes du même mal, les per-
sonnes qui nous prodiguoient les soins les plus
empressés ne doutaient guère que nous avions
recueilli le germe du typhus dans les forêts hu-
mides du Cassiquiaire. il est assez communde
voir les voyageurs ne sentir les effets des mias-
mes qu'au moment où, parvenus dans uneat-
' J'iii trouvé Santo Tonias de la Nueva Guayaua , vulgaire-
ment appelé Vjtngastara OU le Détroit, près de l'église cathé-
drale, par H" 8' n"de latitude et Gfi" i5' ai" de longitude.
( Obs. asti:, Tom. I , p. 3^9. ) l.a ville n'est par conséquent
que de a" if>' à l'est du méridien du château de Saint- Antoine
de Cutnana ; La Crus et Faden l'ainient placé de ao' à 3o' trop
ù l'est, et de j' trop au sud. L'imliii.ii^iu de l'aiguille aimantée
étoil, à l'Angusdiri. d'iipiés rue- observations, 3n",o nou». dÎT.
L intensité dos lin ces éloit ex pi imée par 11:1 oscillations eu w'
do temps. Il est l'cmiU'rpi.il.k' i[in: la li^ue isodynanikjue de l'An-
goshira passe pur Calabozo ( Lit. géogr. 8° 5{j' 8") où l'ineli-
îiiiisau est seulement de oD,3 plus petite, forez Tom. VI
p- ■ «.
ttÀÊITRE xxtr. 34?
mosphère plus pure , ils commencent à jouir de
quelque repos. Une certaine tension d'esprit
peut suspendre pendant quelque temps Faction
des causes pathogéniques. Comme notre do-
mestique mulâtre avoit été exposé aux averses
beaucoup plus que nous , la maladie se déve-
lopa chez lui avec une rapidité effrayante. La
prostration de ses forces devint telle , que le neu-
vième jour on nous annonça sa mort. Ce n'étoit
qu'un état de défaillance qui se prolongeoit pen-
dant plusieurs , et qui fut suivi d'une crise salu-
taire. Je fus attaqué , à la même époque , d'une
fièvre très-violente : on me fit prendre, au mi-
lieu de l'accès, un mélange de miel et d'extrait
de quinquina de Carony *. C'est un remède
très-vanté dans le pays par les missionnaires
Capucins. La fièvre augmenta d'intensité , mais
elle me quitta dès le lendemain. L'état de M. Bon-
pland étoit très-alarmant : il nous causa les
plus vives inquiétudes pendant plusieurs semai-
nes. Heureusement le malade conserva assez de
force pour se traiter lui-même. Il préféra des
moyens plus doux et plus adaptés à sa constitu-
tion que l'extrait de quinquina de Carony. La
fièvre étoit continue; et, comme cela arrive
presque toujours sous les tropiques, une com-
* Extrait du Cortex Angosturct.
548 ï-ithe vin,
plication de dyssentene en aggrava les symp-
tômes. Dans le cours de cette maladie doulou-
reuse , M. Bonpland déploya ce courage et cette
douceur de caractère qui ne l'ont jamais aban-
donné dans les situations les plus pénibles.
J'étois agité par de tristes pressenti mens. Le bo-
taniste Lœfling, élève de Linné, etoit mort non
loin de FAngoslura, près des rives du Carony,
victime de son zèle pour le progrès des sciences
naturelles. jNous n'avions point encore passé
une année dans la zone torride, et ma mémoire
trop fidèle me retraçoit tout ce que j'avois lu en
Europe sur les dangers de l'air qu'on respire
dans les forets. Au lieu de remonter l'Orénoque,
nous aurions pu séjourner quelques mois dans
les climats tempérés et salutaires de la Sierra
Nevada de Merida. C'étoitmoi qui avois choisi
le chemin des rivières, et le danger clans lequel
se trouvoit mon compagnon de voyage se pré-
sentait à mon esprit comme une suite funeste
de ce clioix imprudent.
Après avoir atteint en peu de jours un degré
tVacerbalion extraordinaire , la fièvre prit un ca-
ractère moins alarmant. L'inflammation des in-
testins céda à l'usage des émolliens tirés de
plantes. Mal vacées. Les Sidas et les Melochias
ont des propriétés .singulièrement actives sous
la zone torride : cependant la convalescence du
CHAPITRE XXIV. 549
malade fut très-lente, comme elle l'est toujours
chez des Européens non entièrementacclimatés.
3ja saison des pluies avançoitj et, pour retourner
sur les côtes de Cumana , il falloit traverser de
nouveau les Llanos où, au milieu de terrains
à moitié inondés , on trouve rarement de l'abri
et d'autre nourriture que de la viande séchée
au soleil. Pour ne pas exposer M. Bonpland
à une rechute dangereuse, nous résolûmes de
séjourner à l'Angostura jusqu'au 10 juillet. Nous
passâmes une partie de ce temps dans une plan-
tation voisine 1 où l'on cultive des Manguiers et
des arbres à pain*. Ces derniers avoient atteint,
dèsla dixième année, plus de 4o pieds de hauteur.
Nous mesurâmes plusieurs feuilles d'Artocarpus
de 3 pieds de long sur 1 8 pouces de large , di-
mension remarquable dans des végétaux de
la famille des Dicotylédonées.
Je terminerai ce chapitre par une description
succincte de la Guyane espagnole (Provinciade
la Guajana ) qui fait partie de l'ancienne Capi-
1 Trapiche de Don Félix Fereras.
3 Artocarpus incisa. Le père Andujar , missionnaire capucin
de la province de Caracas , très-zélé pour les recherches d'his?-
toire naturelle, a transplanté l'Arbre à pain de la Guyane
espagnole à Yarinas , et de là au royaume de la Nouvelle-Gre-
jiade. C'est ainsi que les côtes occidentales de l'Amérique,
baignées par la mer du Sud , reçoivent des Antilles angloiset
une production des îles de la société.
35t) LIVRE VIII.
tania général de Caracas. Ayant fait coimoître
dans un grand détail ce que les rives de l'Apure,
de l'Orénoque, de l'Atabapo, du Rio Negroet
du Cassiquiarc offrent du remarquable sous le
rapport de 1 histoire de notre espèce et des pro-
ductions de la nature, il est intéressant de réunir
ces traits épais et de tracer le tableau général
d'un pays qui, appelé un jour à de grandes des-
tinées, commence déjà à fixer l'attention de l'Eu-
rope. Je décrirai d'abord la position de l'Angos-
tura, chef-lieu actuel de la province : puis je
suivrai l'Orénoque jusqu'au delta qu'il forme à
son embouchure. En faisant connoître le véri-
table cours du ltio Carony dont les rives fertiles
contiennent la majeure partie de la population
indienne de la Guyane, je démontrerai, par
l'histoire de la géographie, l'origine de ces lacs
fabuleux qui pendant long-temps ont défiguré
nos cartes.
Trois villes ont porté successivement, depuis
la lin du iG.° siècle, le nom de Saint-Thomas
de la Guyane. La première étoit placée vis-à-
vis de l'île de Faxardo , au confluent du Carony
et de l'Orénoque : t'est celle ' que détruisirent
' Ijiet, Kov. Orbis, lit». ïïii, p. GGo. Gumilta, Ton). I.
p. 3i , 35, plire fiiusscmcul les esfirdilioin do Rulegli du»
ics aimées iSdfâ et 1 547- Le premier des voyages enlreprii
»iii fiais de Ralegh est de 1 S 9 5 : le second , celui de LauKU«
CHAPITRB XXIV. 35 1
les Hollandois sous le commandement du ca~
pitaine Adrien Janson, en 1679. La seconde,
fondée1 par Antonio de Berrio, en 1691 , près
de 1 2 lieues à l'est de la bouche du Carony, fit
une courageuse résistance a à sir WalterRalegh,
que les écrivains espagnols de la conquête ne
connoissent que sous le nom du corsaire Reali.
La troisième ville, celle qui est aujourd'hui la
capitale de la province, se trouve 52 lieues à
l'ouest du confluent du Carony. Elle a été com-
mencée en 1764 sous le gouverneur Don Juac-
quin Moreno de Mendoza, et on la distingue,
dans les actes publics de la seconde Tille,
appelée vulgairement la forteresse (el castillo,
ias fortalezas) ou la Vieille-Guayane (Fieja
Guayana) par le nom de Santo Thomè de la
Nueva Guayana. Comme ce nom est très-long,
pn lui a substitué , dans la vie commune , celui
Keymis, de 1696 ; le troisième , décrit par Thomas Masham ,
de i5g7, et le quatrième, de 1617. Le premier et le dernier
*ont les seuls que Ralegh fit en personne. Cet homme célèbre
fut décapité le 29 octobre 1618. (Harris , Coll., Tom. II,
p. 2S2.) C'est donc la seconde ville de Santo Tome, celle
que nous appelons aujourd'hui Vieja Guayana, qui existait
du temps de Ralegh.
9 Caulin, p. 175, et non en i586. (Déports, Voyage à
la Terre-Ferm , Toiri. HE, p. 254.)
* Frajr Pedro Simon, Not. 7, p. 63 5-66 1.
35îl LIVRE VIII.
de VÀngostura ' (le Détroit). Les liabîtans il»
ces contrées ont de la peine à reconnoître sur
nos cartes, dans Santiago de Léon et Santo
Thoraè les deux capitales de Venezuela et de fa
Guyane.
L'Angostura, dont j'ai déjà indiqué plus liant,
d'après des observations astronomiques, la posi-
tion en longitude et en latitude, est adossée à
une colline de schiste &mpbibolîquea dépourvue
de végétation. Les rues sont bien alignées, et
la plupart parallèles au cours de la rivière. Beau-
coup de maisons sont fondées sur le roc nu,
et ici, comme à Carichana et dans plusieurs
parties des missions, on regarde comme nui-
sible à la santé l'action qu'exercent sur l'atmos-
' On » appris à connoître en Europe l'existence d'une ville
de YAngnstura par le commerce <jue font les Catalans »HC
le quinquina du Carony, qui est l'écoree bienfaisante du Bon-
plandiu tritbliala. Celle écorcc , venant de la Nueva Guajaoa,
l'ut appelée cortexa ou cnscaritta del Angnslura, Cortex An-
goslur/p. Les botaniste* devinoienl si peu l'origine de celle
dénommai inn géographique , qu'ils commencèrent d'aboid I
l'écrire Aagitstitra , puis Angusla. Des éiéncmens politique'
très-récens ont rendu très-familiers à ceui qui s'intéressent
■ . 1» lutte entre les colonies et la métropole, les noms d<»
petites villes de l'Angoslura , de Calaiiozo, et même de Sa»
Fernando de Apure. Dans les cartes de Gumilla et de D'-in-
TÎlle, le itaiulal de Camiseta est appelé Angnslura.
• Hornblendschieferg,
chapitre XXIV. 555
phère des couches noires et pierreuses fortement
échauffées par les rayons du soleil. Je pense
qu'on doit plutôt craindre les petites mares
d'eaux stagnantes (lagunas y anegadizos) qui
s'étendent derrière la ville, vers le sud-est. Les
maisons de l' Angostura sont élevées , agréables ,
et la plupart construites en pierre. Cette cons-
truction prouve que les habitans craignent peu
l'effetdes tremblemens de terre* Mais cette sécu-^
rite n'est malheureusement pas fondée sur une
induction de faits très-exacts. Il est vrai que le
littoral de la Nueva Andalusia éprouve parfois
des secousses très-fortes sans que le mouve-
ment se propage à travers les Llanos.On ne sentit
pointai' Angostura la funeste catastrophe de Cu-
mana du 4 février 1 797; mais, dans le grand trem-
blement de terre de 1766 qui détruisit la même
\ille, le sol granitique des deux rives de l'Oré-
noque fut agité jusqu'aux Raudales d'Aturès et de
Maypures. Au sud de ces Raudales, on éprouve
quelquefois des secousses qui sont restreintes au
•seul bassin du Haut-Orénoque et du Rio Negro.
Elles paraissent dépendre d'un foyer volcanique
éloigné de celui des Petites* Antilles Les mission-
naires nous ont rapporté, à Javita et à San Fer-
nando de Atabapo, qu'en 1 798 il y eut des trem-
blemens de terre très-violens entre le Guaviare
et le Rio Negroquine se propagèrent pas aunord,
JRelat. histor. Tom. 8. 2 3
354 LIVRE VIII.
vers Maypures. On ne sauroit être assez attentifs
tout ce qui a rapport à la simultanéité des oscifti
lations et à l'indépendance des mouvemens dan*
des terrains contigus. Tout paroît prouver qn«
la propagation du mouvement n'est pas super-*
iicielle, mais qu'elle dépend de crevasses très*
profondes qui aboutissent à différens centresl
d'action.
Les environs de la ville de PAngostura offrent
des sites peu variés; cependant la vue delà
rivière qui forme un vaste canal dirigé du sud-
ouest au nord- est, est singulièrement imposante.
Le gouvernement, à la suite d'une longue con-
troverse sur la défense de la place et la portée
du canon, a voulu connaître exactement la lar-
geur del'Orénoqne au point que l'on appelle te
détroit et où se trouve un rocher (cl Pehon)
qui disparoît entièrement dans les grandes crues.
Quoiqu'il y ait un ingénieur attaché au gouver-
nement provincial, on avoit, peu de mois avant
mon arrivée à l'Angostura , envoyé, de Caracas,
Don Mathias Yturbur pour faire la mesure de
l'Orénoqne entre le fortin démoli de San Gabriel
et la redoute de San Rafaël. On m'a rapporte
vaguement, que cette mesure avoit donné un peu
plus de Son varas castellanas, Le plan de la ville,
ajouté à la grande carte de l'Amérique méridio-
nale de la Cruz Olmedilla, en indique p/|0. ■J'a'
CHA.FITRB XX.IV. $$5
ayqc he^ucpup de soin deux mesures trigçn
étriqués, l'une 4*as te 4étroft même, eqtre
,<ku* fortins de Sas* Gab&eiçt de Saji RafyeJ;
itre, à l'est de l'Angostura, dans la grande
;nade (j4lameda)y$ves 4§ V-Em.kçtcadçro
GanaçLo. Le résultat de la prewÇVÇ mesure1
mnimum de largeur ) h été ç]e 3So toi§ç§ *
r de 1^| seconde*, 4e 4#Q toisas. Ces l^r-.
surpassent çnçojçe 4^5 foi% celle 4a
J$iqe pr^s du Jardin des plantes , et c^U
idarçt cette partie 4$ l'Ore^oque qu'aie
un étranglement ou un détroit. Rigo
plus propre i\ donner une idée de la fP3&§#
des grands fleuves 4e l'Amérique, que 4s
1er- les dimensions de ces prétendus de<?
jfô. J/Àmazone a, selon rç\a mesure?, au P<wga,
| JfëQtema ,217 toises ; selon ML de I^a Gondo-
le, **u Pongo de Mauserip.he* ?5 tpjses, et au
. > Basp mesurée le long du quai , a45mt »Q, Angles : 74° 33'
ïof ct9o°. Distance conclue, 889 mètres ou 4^6 toises; mais
flfeut décompter 76 toises ou la distance de la Punta San
fitffriel à la Carcel, sur le quai. Or, 4^6 toises - ?6- 38o toiset
%8$6 varas cas t.
* Base mesurée dims ÏAlamedp, i93.ml ,6. Anglei ; 780 3|'
tf^etQo0. Distance conclue, 958 ,nl- ^91 toises ou w^Sy^tras,
w largeur varie naturellement selon le projet des crues.'
* Dans les basses eaux , )'ai mesuré Y Amazone 4<>° teises
^««sus de rembouchure du Rio C h inchipe.
25*
356 LIVRE VIII.
détroit des Pauxis, 900 toises de large. Ce der-
nier détroit diffère par conse'quent très-peu de
la largeur de l'Orénoque dans le détroit de Bara-
guan l.
Lors des grandes crues , le fleuve inonde les
quais, et il arrive que , dans la ville même, des
hommes imprudens deviennent la proie des cro-
codiles. Je vais transcrire de mon journal un
fait qui a eu lieu pendant la maladie de M. Bon-
pland. Un Indien Guaykeri , de l'île de la Mar-
guerite, voulut amarrer sa pirogue dans une anse
où il n'y avoit pas 5 pieds d'eau. Un crocodile
très-féroce, qui rôdoit habituellement dans ces
lieux , le prit par la jambe, et s'éloigna du rivage
en restant à la surface du fleuve. Les cris de
l'Indien attirèrent une foule de spectateurs. On
vit d'abord ce malheureux , avec un courage
inoui, chercher un couteau dans la poche de
son pantalon. Ne l'ayant pas trouvé, il saisit la
tête du crocodile et lui enfonça les doigts dans
les yeux. 11 n'y a pas un homme, dans les régions
chaudes de l'Amérique qui ne sache que ce rep-
tile carnassier, couvert d'un bouclier d'écaillés
dures et sèches, est extrêmement sensible aux
seules parties de son corps qui sont molles et
non abritées , telles que les yeux, les aisselles, les
* Je l'y ai trouvée de 889 toises. Voyez Tom. VI, p. 3oG.
CHAPITRE XXIV. 3$7
narines et le dessous de la mâchoire inférieure
où se trouvent deux glandes de musc. L'Indien
Guay keri eut recours au même moyen qui avoit
sauvé le nègre de Mungo-Park et la fille d'Uri-
tucu dont j'ai parlé plus haut l ; mais il fut moins
heureux qu'eux, et le crocodile n'ouvrit point
la gueule pour lâcher sa proie. Cédant à la dou-
leur , l'animal plongea au fond de la rivière; et ,
après avoir noyé l'Indien , il revint à la surface
de l'eau et traîna le cadavre sur une île vis-à-vis
du port. J'arrivai au moment où un grand
nombre des habitans de l'Angostura avoient été
témoins de ce spectacle affligeant.
* Gomme le crocodile, à cause de la structure
de son larynx , de son os hyoïde et des replis
de sa langue, peut saisir sa proie sous l'eau,
mais non l'avaler, il est rare qu'un homme dis-
paroisse sans que, tout près de l'endroit où le
, malheur est arrivé , on ne voie l'animal se mon-
trer, après quelques heures, et dévorer sa proie
sur une plage voisine. Le nombre d'individus
qui périssent annuellement victimes de leur
imprudence et de la férocité des reptiles, est
beaucoup plus grand qu'on ne le pense en Eu-
rope, Il l'est surtout dans les villages où les
terrains d'alentour sont souvent inondés. Les
mêmes crocodiles se tiennent long-temps dans
« Tom. Vi , p. 2q5.
358 mvue viti,
les mêmes endroits. Ils deviennent d'année en
année plus audacieux surtout, comme le pré-
tendent les Indiens, si une fois ils ont goûté de
la chair humaine. Telle est la ruse de Ces ani-
maux, qu'on parvient difficile ment à les tuer.
La balle ne perce point leur peau, et le coup
n'est mortel qu'autant qu'il est dirigé dans la
gueule ou au-dessous de l'aisselle. Les Indiens
qui ne connoissent guère l'usage des armes à
feu, attaquent le crocodile avec des lances, dès
qu'il s'est pris à de grosses pointes de fer re-
courbées, garnies de chair et attachées par une
chaîne à un tronc d'arbre. On n'approche de
l'animal que lorsqu'il s'est débattu tong-temps
pour se débarrasser du fer cloué dans la mâ-
choire supérieure. 11 est peu probable qu'on
parvienne jamais à délivrer de crocodiles un
pays dans letpicl un dédale de rivières sans
nombres en amène tous les joins de nouvelles
bandes du revers oriental des Andes par le
Meta et l'Apure, vers les entes delà Guyane
espagnole. Tout ce que l'on gagnera par les pro-
grès de la civilisation sera de rendre ces ani-
maux plus timides et plus faciles à mettre en
fuite.
On rapporte des exemples touchans d'escla-
ves africains qui ont exposé leur vie pour sau-
ver celle de leurs maîtres tombés dans la gueule
d'un crocodile 11 y a peu d'années qu'entre
CHAPITRE XX1Y. 35j
Vritucu et la Mission de abaoco x, un nègre
attiré par les cris de son maître , s'arma d' un
long couteau {machette) et se précipita à la
rivière. Il força l'animal, en lui crevant les yeux,
de lâcher sa proie et de se cacher sous l'eau.
L'esclave déposa sur le livage son maître expi-
rant : mais tous les secours pour le faire revenir
à la vie furent inutiles ; il mourut suffoqué , car
ses blessures étoient peu profondes. Le croco-
dile, comme le chien, ne paroît guère serrer
fortement les mâchoires lorsqu'il nage. Il est
presque inutile d'ajouter que les enfans du dé-
funt quoique très-pauvres, donnèrent la liberté
à l'esclave.
Les riverains de l'Orénoque et de ses allluens
s'entretiennent journellement des dangers aux-
quels ils sont exposés. Ils ont observé les mœurs
du crocodile, comme le torero a étudié les
moeurs du taureau. Ils savent calculer pour
ainsi dire d'avance les mouvemens de l'animal ,
Ses moyens d'attaque, le degré de son audace.
Lorsqu'ils se voient assaillis, ils mettent en pra-
tique, avec cette présence d'esprit et cette ré-
signation qui caratérisent les Indiens , les Zam-
bos et en général les hommes de couleur , tout
ce qu'on leur a conseillé dès leur enfance. Dan&
* Dhjh les Llanos de Calaùoze.
O'iO LIVRE VI 11.
des pays où la nature est si puissante et si ter-
rible , l'homme est continuellement préparé au
danger. Nous avons rappelé plus haut la réponse
de cette jeune fille indienne qui s'étoit délivrée
elle-même de la gueule du crocodile : «Je
savois qu'il me làcheroit si je lui enfonçois les
doigts dans l'œil. » Cette fille appartenoit à la
classe indigente i\ti peuple, chez laquelle l'ha-
bitude des privations physiques augmente l'éner-
gie du caractère: mais comment ne pas être
surpris de voir, dans les contrées bouleversées
par d'allieux tremblcniens de terre, sur le pla-
teau de la province de Quito, des femmes, ap-
partenant aux classes les plus élevées delà so-
ciété , déployer, au moment du péril, ce même
sang froid, cette même intrépidité raisonnée.
Je ne citerai qu'un seid exemple à l'appui de
cette assertion. Le 4 février ' 797 j lorsque 35,ooo
Indiens périrent dans l'espace de peu de minu-
tes , une jeune mère se sauva, elle et ses enfans,
en leur criant d'étendre les bras au moment où
le sol crevassé alloit les engloutir. Lorsqu'on
exprima à cette femme courageuse l'étonue-
meut. qu'inspiroit une présence d'esprit si ex-
traordinaire, elle répondit avec beaucoup de
.simplicité : « j'ai ouï dire dès mon enfance: Si
Je tremblement déterre vous surprend dans l'in-
térieur d'une maison, placez- vous sous une porte
CHAPITRE xxïv. 36i
qui communique d'un appartement à l'autre;
si vous êtes* en plein air , et que vous sentiez le
sol s'entr'ouvrir au-dessous de vous, étendez
vos deux bras et tâchez de vous appuyer sur les
bords de la crevasse. y> C'est ainsi que , dans
des contrées sauvages, ou exposées à de fréqueris
bouleversemens , l'homme se prépare à lutter
avec les animaux de la forêt , à se délivrer de la
gueule des crocodiles, à] se sauver du conflit
des élémens.
Chaque fois que, dans des années très-chaudes
et très-humides, les fièvres pernicieuses de-
viennent communes à l'Angostura , on discute
le problême de savoir si le gouvernement a eu
raison de transférer la ville du site de la Vieja
Guayana au Détroit entre l'île Maruanta et le
confluent du Rio Orocopiche. On assure que
l'ancienne ville, plus rapprochée de la mer, jouis-
soit davantage de la fraîcheur des brises , et que
la grande mortalité qui y régnoit étoit moins
due à des causes locales qu'au régime deshabi-
tans. Les rives fertiles et humides de l'Orénoque,
au-dessous de l'embouchure du Carony, pro-
duisent une quantité prodigieuse de pastèques %
de bananes et de papayas a. Ces fruits étoieht
1 Patillas.
9 fruit du Carica Papaya,
Ô6l LIVRE V I 11.
manges crus, même avant d'avoir acquis leur
maturité; et, comme le peuple s'adonnoit en
même temps avec excès à l'usage des liqueurs
spiritueuses , cette manière désordonnée de
vivre diminuoit d'année en année la population.
Les archives de Caracas sont remplies de mé-
moires sur la nécessité de changer le site de la
capitale actuelle de la Guyane. D'après les pièces
oniciellesqui m'ont été communiquées, on pro-
posa tantôt de revenir à la Fortuleza ou Fieille-
Guarane, tantôt de placer la capitale tout près
de la grande bouelie de l'Oréuoque (dix lieues
à l'ouest du cap Barima, au confluent du Rio
Acquire ' ) , tantôt de la transférer 25 lieues au-
dessous de L'Angostura, dans la belle savane
qui environne le village indien de San Miguel.
C'est sans doute une politique étroite qui a guidé
le gouvernement, lorsqu'il a cru « qu'il conve-
noit à la meilleure défense de la province de
placer le clief-lieu à l'énorme distance de 85 lieues
de la mer, et de ne construire dans cet espace
aucune ville qui put être exposée aux incursions
de l'ennemi.» A la difficulté que trouvent les
hàtimcns d'Europe de remonter l'Orénoquc jus-
qu'à l'A ngosturafdifliculté beaucoup supérieure
1 M. de Pom Ityiomme il m Agulm (Tom. III, p. S53).
cm titre xrtrv. 563
à fcélle de reiflônlsr le Pôtottiac jusqu'à Was-
hington) se joint 1 1 circonstahcè si défavorable
pour l'industrie agricole , de voir le centre du
Commerce place au- dessus du point où lès rives
dd fleuve offrent le plus d'appât à l'activité des
colons. H n'est pas même vrai que la ville de
l'Aftgostura Ou Santo Thomè de la NuevâGuaya-
iià ait été fondée là où commençoit la culture ,
fcn 1764 : à cette époque, comme aujourd'hui,
ta grande masse de la population de la Guyane
Aôit renfermée dans les missions des Capucins
Catalans, entre le Rio Carony et Je Guy uni. Or
Ce district, le plus important de toute la pro-
tirace, et dans lequel l'ennemi peut se procurer
toute espèce de secours, est défendu ou du
totôifts censé l'être par la Vieja Guayana, m
aucunement par les fortifications de la nouvelle
*i4Hte de l'Angostura.
L'emplacement que l'on a proposé près de
"San Miguel se trouve im peu à l'est du confluent
Al Carony , par conséquent entre la mer et la
partie ta plus habitée. Eli descendant davantage,
fcb transférant le chef-lieu de la province tout
prête de l'embouchure de l'Orénoque, comme
le dé$ft*e M. de Pons , on a moins à redouter la
proximité des Caribes faciles à éloigner, que la
possibilité qu'atrroit l'ennemi de tourner la place
et ilè pénétrer dans l'intérieur de la province
364 LITRE VIII.
par les petites bouches occidentales de l'Ore'-
noque, les Cahos de Macareo et de Manamo.
Dans un fleuve dont le delta commence à se
former à la distance de 4^' lieues de l'Océan,
la position la plus avantageuse d'une grande ville
dépend de deux intérêts , de celui de la défense
militaire, et de l'intérêt du commerce et de
l'industrie agricole. Le commerce exige que la
ville soit aussi près que possible de la grande
embouchure, liocade Navios ; la sécurité mi-
litaire fait préférer un emplacement au-dessus
de la formation du delta, à l'ouest du point où
le Caho Manamo se sépare du tronc principal,
et communique, par des bifurcations multipliées,
avec les huit bouches secondaires [bocas chicos),
entre l'île Gangrejos et l'embouchure du Bio
Guarapichc. Les sites dela/^/ieyaet de \aJVueva
Guayana remplissent cette dernière condition;
celui de l'ancienne ville a de plus l'avantage de
couvrir, jusqu'à un certain point, les beaux
étabhs semé ns des Capucins Catalans du Ca-
rony. On pourroit attaquer ces établissemens
en débarquant sur la rive droite du Brazo Ima-
trtca : mais l'embouchure du Carony, où les
pirogues se ressentent du mouvement des eaux
dans les cataractes voisines (Salto de Cavonj),
est défendue par les fortins de la "Vieille-Guyane,
■le suis entré dans ces détails niinuùeux,
CHAPITRE xxiv. 365
parce que les événemens politiques ont donné
récemment une grande importance à ces Con-
trées peu habitées. J'ai discuté les différens pro-
jets d'après la connoissance que ma position et
mes rapports avec le gouvernement espagnol
m'ont fait acquérir des localités du Bas-Oré-
noque. Il est temps de s'opposer à cette manie
si commune dans les colonies espagnoles et
portugaises, de transplanter des villes comme
un camp dépeuples nomades. Ce n'est pas l'im-
portance ou la solidité des édifices publics qui
s'oppose à la destruction de la ville de l'Angos-
tura. Sa position au pied d'un rocher semble
limiter les moyens de l'agrandir. Cependant,
malgré ces inconvéniens, il vaut mieux ne pas dé-
truire ce qui prospère depuis cinquante ans. Des
idées de stabilité générale se rattachent insensi-
blement à l'existence d'une capitale , quelque
petite qu'elle soit ; et si l'intérêt du commerce
exigeoit un changement partiel, on pourroit,
dans la suite , tout en conservant l'Angostura
comme siège de l'administration et comme centre
des affaires , construire un autre port plus près
de la grande embouchure de l'Orénoque. C'est
ainsi que la Guayra est l'embarcadère de Ca-
racas, et que la Vera-Cruz peut être unjour le
port de Xalapa. Les bâtimens d'Europe et des
Etats-Unis d'Amérique qui viendroient séjour-
366 LIVRE VIN.
ner plusieurs mois dans ces parages remoute-
roient à volonté jusqu'à l'Angostura; les autres
bâtimens prendi oient leur cargaison clans l'em-
barcadère le plus rapproché de la Punta Barima
où se trouveroien t en temps de paix les magasins]
les corderies et les ateliers de construction.
Pour préserver le pays entre la capitale et l'en»'
barcadère ou Puerto de la Boca grande d'une
invasion ennemie, on fortifièrent les rives de
l'Orénoque d'après unsystèmededéfeiise adapté
à la nature du terrain, par exemple à Imataca
ou à Zaeupana, à Barancas ou à San Rafaël (là
où le Ca&o Manamo se sépare du tronc priuci*
pal), à la Vieja Guayana, à lile Faxardo (vis-
à-vis de l'embouchure du Rio Carony) et au
confluent du Mamo, Ces fortins, d'une cons-
truction peu coûteuse, serviraient en inêine
temps de refuge aux chaloupes canonnières
stationnées sur des points que les bâtimens
ennemis, en remontant à la voile contre le cou-
rant, doivent reeoimoître pour courir de nou-
velles bordées. J'insiste d'autant plus sur ces
moyens de défense qu'ils n'ont élé que trop
long-temps négligés '.
• On a presque de la peine à croire que toute la défense de Is
province reposait, pendant mon séjour à l'Angostura, sur ; lan-r
chaseaniiiicms et Guo hommes de troupes de loutes couleurs et
dcloulej arme?, en y comprenait ce qu'on appelle les garpiioni
CHAPITRE XXIV. 567
Les côtes septentrionales de l'Amérique du
Sud sont défendues , pour la plus grande partie
par une chaîne de montagnes qui s'étend de
l'ouest à l'est , et qui sépare le littoral des Lia-
nos de la Nouvelle-Andalousie, de Barcelone
de Venezuela et de Varinas. On peut dire que
ces côtes ont fixé trop exclusivement Fattentioii
de la métropole : c'est là que se trouvent six
places fortes l , pourvues d'une belle et nom-
breuse artillerie; savoir, Carthagène des Indes
San Carlos de Maracaybo , Porto-Cabello , La
Guayra, le Moro de Nueva Barcelona et Cuma-
na. Les côtes orientales de l'Amérique espa*
gnole , celles de la Guyane et de Buenos-Ayres
sont basses et sans défense; elles offrent à un
ennemi audacieux la facilité de pénétrer dans
l'intérieur du pays jusqu'au revers oriental des
Cordillères de la Nouvelle-Grenade et du Chili,
La direction 2 du Rio de la Plata, formé par
des quatre forts des frontières , des destacamentos de Nueva
Guayan* , de San Carlos del Rio Negro , du Guirior et de
Cuyuni.
* Celles de Carthagène et de Porto-Cabcllo sont du premier
rang. En nommant les points de défense de l'ouest à l'es},
;' aurais pu faire mention aussi des batteries de Santa Marta,
de Ciudad de la Hacha et de Coro ; mais ces ouvrages sont peu
importans.
a Du sud au nord , sur une étendue de Ijerrain de 220 de
latitude.
368 LIVRE VIII.
l'Uruguay, le Parami el le Paraguay , force l'ar-
mée envahissante, lorsqu'elle veut se diriger
vers Test, de traverser les steppes (bambas) jus-
qu'à Cordova ou à Mendoza : mais au nord de
l'équateur, dans la Guyane espagnole, la direc-
tion * du Bas-Oi î'uoque et de ses deux grands
aflluens , l'Apure et le Meta, présente, dans
le sens d'un parallèle, un chemin de rivières qui
facilite le transport des approvisionnemens et
des vivres. Celui qui se trouve maître de l'An-
gostura s'avance à son gré vers le nord dans les
steppes (Llanos) de Cumana, de Barcelone et
de Caracas; vers le nord-ouest, dans la province
de Varinas; vers l'ouest, dans celles de Casa-
narc, jusqu'au pied des montagnes de Pamplona,
de Tunju et de Santa-Fe de Bogota. Les plaines
de l'Orénoque, de l'Apure et du Meta séparent
seules la province de la Guyane espagnole de la
région riche , populeuse et bien cultivée, qui
avoisine le littoral. Les places fortes ( Cumana,
La Guayra et Porto-Cahello) protègent à peine
cette région contre les déharrjuemens qui ont
lieu sur la côte septentrionale, Je m'arrête à ces
données sur la configuration du terrain et la
distribution actuelle des points de défense. Elles
suffiront, à ce que je crois, pour montrer com-
' Jk. l'ouest à l'est, sur i3° do longitude.
CHAPITRE XXIT. 569
meut la sûreté pqli^ique des provinces réunies
de. Caracas et de la Nouvelle-Grenade est inti-
mement liée à la défense des bouches de l'Oré-
-»oque, et comment la Guyane espagnole, quoi-
que à peine défrichée et dépourvue de popula-
tion, acquiert une haute importance dans la
lutte entre les colonies et la métropole. Cette
importance militaire avoit été prévue, il y a
plus de deux siècles, par le célèbre Ralegh. Dans
la relation de sa première expédition , il revient
souvent sur la facilité qu'auroit la reine Elisa-
beth de conquérir, « par les cours de l'Oréno-
que et des innombrables rivières qui s'y jettent »
une grande partie des colonies espagnoles x.
Nous avons rappelé plus haut que Girolamo
Benzoni prédisoit, en i545, les révolutions de
1 The discoverie qfthe Empire qf Guaina* Lond. , i5g6 t
pi ?8, 96, et 100. En parlant de la défense des bouches de
f Orénoque ,* Ralegh dit judicieusement et avec une grande
connoissance des localités : ce This country is besides so defen-
sible, that if two fortes be builded in one of the provinces
*
which I hâve seen , the flood setteth in so neere the bank . whero
the channel also lyeth , that no shippe can passe up , but
within a pickes length of the artillerie ; first of the oqe i and
afterwardes of the other. » Puis il ajoute , dans ce style- jd'exa*
gération qui lui paroît nécessaire pour faire gôûler ces projets
de conquête : «The two fortes will be a sufficieçt guarde both
*>f the Empire of Inga and to an hundred other sêVeral king-
domes, lying within the said river, even to tjbe citie ofQifcito
inPeni.»
Rein t. histor. Tom. S. 2 4
*
,";ï LIVRE VIII.
la cargaison étoit évaluée à huit ou dix mille
piastres. Ces bateaux remontent d'abord l'Oré-
noque jusqu'à Cabruta, puis l'Apure jusqu'à San
Yicente, et enfin le Rio Santo Domingo jusqu'à
Toriuios'jqui est l'embarcadère deYarinaslNue-
vas. La petite ville de San Fernando de Apure,
dont j'ai donné la description plus haut3, est
l'entrepôt de ce commerce de rivières qui
pourra devenir beaucoup plus considérable par
l'introduction des bateaux à vapeurs.
La rive gauche de l'Orénoque et toutes les
bouches de ce fleuve, à l'exception de la grande
Boca de JVavios, appartiennent à la proviûce
de Cumana. Cette circonstance a fait naître de-
puis long-temps le projet de fonder une autre
ville vis-à-vis de l'Angostura (là où se trouve
aujourd'hui la batterie de San Rafaël), pour ex-
porter, sur le territoire même de la province
de Cumana, et sans traverser l'Orénoque, les
mulets et les viandes sèches des Llanos. De pe-
tites jalousies, qui subsistent toujours entre
doux gouvernemens limitrophes, servirontàfa-
voriserce projet; mais, dans l'état actuel de la
culture du pays, il est à désirer qu'on l'ajourne
encore pendant long-temps. Pourquoi élever
' Un peu à l'ouest de Villa de Obispos.
■ foyti'Iom. VI, p. 65.
ÊBAMTM XXIV. 57S
sur les rives de l'Orénoque deux villes rivales
qui seroient à peine éloignées de 400 toises
l'une de l'autre ?
J'ai décrit jusqu'ici le pays que nous avons
parcouru pendant une navigation de rivières de
5oo lieues j il me reste à faire connoître le petit
espace de 3° £2' en longitude, qui sépare la
capitale actuelle de l'embouchure de l'Oréno-
que. La connoissance exacte du delta et celle
du cours du Rio Carony intéressent à la fois
l'hydrographie et le commerce des Européens.
Pour pouvoir juger de l'étendue et de la con-
figuration d'un pays entrecoupé par les bras de
l'Orénoque et sujet à des inondations périodi-
ques , j'ai dû examiner les positions astronomi-
ques des points auxquels aboutissent le sommet
et les branches extrêmes du delta. M. de Chur-
ruca, chargé, avec Don Juacquin Fidalgo, de
* * *
relever les côtes septentrionales de la Terre-
Ferme et les îles Antilles, a détermine la latitude
et la longitude de la Boca de Manamo, de Punta
Baxa et de la Vieja Guayana. Les mémoires de
M. Espinosa nous ont fait connoître la véritable
position de Punta Barima ; de sorte qu'en mo-
difiant les longitudes absolues, d'après des ré-
ductions sur Puerto Espana de l'île de la Trini-
dad et sur le château Saint- Antoine de Cumana
(deux points résultans de mes propres observa-
3 7 ^ iivre vin.
lions et des judicieuses recherches de M. Olt-
uianns), je crois pouvoir présenter des données
su (lisant ment exactes. 11 est à désirer que, dans
une navigation non interrompue, on fixe un
jour, par des moyens chronométriques, les dif-
férences de méridiens entre Puerto Espaàa
et les petites bouches de l'Orénoque, entre San
Rafaël (le sommet du delta) et Santo Thomè
del Aogostura, J'ai appuyé cette dernière posi-
tion sur Cumana et (par le confluent de l'Apure)
sur Caracas et Porto-Cabello '.
■ Payes mes Obs. estr., Tom. I, p. xxivm. Espinma.
Memorias de los Xaw%unU-s ê'.spanolcs , Vol. I , p. Bi, et la
Car/a rsjerica de coslas de Tierra firma de Don Joaquii\
Francisco Fitf-rl lyi/ittblicudii en i h i '■■ . comparé aux croquis 0M
bocas del Qrinoco, que je me guis procurés à l'Angostura.
Voici les résultais de mes recherches : Punta Barima, rive
orientale de la grande bouche ( lioca de Navîos de l'Oi'èuoqiie),
réduite sur Fucrto Espaua et l'orlorico, d'après M. Qllmanns,
63° 56' 46", réduite sur Cumana, d'après, mes observations
absolues 620 iù' 10". J'ai cru devoir m'arrèter à 6:" aï',
parce que les navigateurs espagnols sont partis de l'île de la
ïrinidad, el que j'ai fine la longilude de l'Angnstura d'après
celle de Cumana , im des points de l'Amérique dont la position
repose sur le plus de données certaines. — BûCtt de Manama,
presque la plus occidentale des bocas chiens del Orinoco,
o4° 44'' —San Rafaël, près du point où le Cano Manamo ,
qui forme Jçs bocas c/iieas , se sépare du Ironc principal,
64° ib'. — Fieja Guayana, (i4n 43'' (La latitude observée à
terre, par Churruca, est 8" M' 24" 1 donc presque la même
que la latîtnde de l'Angtwtgra que j'ai trouvée de 8"8' 11". La
CHAPITRE KXtY. 375
Toutes les cotes orientales de l'Amérique du
Sud , depuis le cap Saint-Roque , et surtout ds-
puis le port de Maranham * , jusqu'au groupe de
montagnes de Paria, sont tellement basses, qu'il
me parpît bien difficile d'attribuer le delta de
l'Orénoque et la formation de son sol aux atté-
rissemens d'un seul fleuve; Je ne nierai pas,
d'après les témoignages des anciens, que le delta
du Nil ait été jadis un golfe de la Méditerranée ,
rempli par des alluvions successives. On conçoit
facilement qu'à l'embouchure de toutes les
grandes rivières, la, où la vitesse de l'eau
diminue subitement, il se forme un banc, une
île*, un dépôt de matières qui? ne peuvent pas
être charriées plus loin. On conçoit aussi com-
ment le fleuve/ obligé de contourner ce banc
nouveau, se partage en deux branches, et
comment les attérissemens , trouvant un point
d'appui au sommet du delta , s'étendent de plus
en plus par l'écartement de ces branches a. Ce
Cruz et Arrowsmith placent la Vieja Guayana de 18" et de a 6^
au nord de l'Angostura. ) — Santo Tkomèdel Angostura , 66°
th' ai*.
1 Selon les excellentes observations encore inédites de M: le
baron de Roussin i capitaine de vaisseau de la marine Françoise ,
qui a récemment, relevé les côtes du Brésil , la latitude du fort
Saint-Antoine de la Barre est i° 29' iu sud ; longit. 460 34' 5$^
(en supposant le fort Anathomirim à File Sainte -Catherine , .
5,0* Sif iSP'k l'ouest de Paris ) .
L .?• Girard, sur. la vallée £ Egypte , p, 56.^
5j6 LIVRE VIII.
qui a lieu à la première bifurcation, s'opère dans
chaque canal partiel; de sorte que, par lesmêmes
procédés, la nature peut former un dédale du
petits canaux bifurques qui se comblent ou
s'approfondissent dans la suite des siècles, selon
la force et la direction des crues. C'est de cette
manière , à n'en pas douter, que le tronc prin-
cipal de l'Orénoque, 25 lieues à l'ouest de la
JBoca de Navios , s'est partagé en deux bras:
ceux de Zacupana et d'Imataca. Le réseau de
branches moins considérables que le fleuve
envoie vers le nord, et dont les embouchures
portentlenom de boens chicas (petites bouches),
me paroît un phénomène entièrement semblable
à celui des deltas d'ajfiuens '. Lorsque, à plu-
sieurs centaines de lieues des côtes , une rivière
(par exemple l'Apure ou le Jupuia) s'unit par
im grand nombre de branches à un autre fleuve,
ces bifurcations multipliées ne sont que des
sillons tracés dans un terrain extrêmement uni.
Il en est de même des deltas océaniques, partout
OÙ les côtes, par des inondations générales,
antérieures à l'existence de l'Orénoque et de
l'Amazone, ont été couvertes de dépôts d'atté-
rissemens. Je doute que tous les deltas océaniques
aient été des golfes , ou , comme disent quelques
' royez, sur i.(-f dallas (Yitf/lurns opposés
iffucs, pins haut, p. lnJ.
CHAPITRE X. XIV. 577
géographes modernes, des deltas négatifs. Quand
on aura plus soigneusement examiné, sous le
point de vue géologique, les embouchures du
Gange , de l'Indus , du Sénégal , du Danube , de
l'Amazone , de l'Orénoque et du Mississipi , on
reconnoîtra qu'ils n'ont pas tous la même origine;
on distinguera entre les côtes qui avancent
brusquement dans la mer, par* l'effet des allu-
Tions croissantes l , et les côtes qui suivent la
configuration générale des continens; On dis-
tinguera entre un terrain formé par une rivière
bifurquée , et des plaines traversées par quelques
branches latérales , faisant partie d'un sol d'aï-
luvion, dont l'étendue excède plusieurs milliers
de lieues carrées. ~
■ On peut comparer le delta de l'Orénoque,
entre Isla Gangrejos et la Boca de Manamo (le
terrain habité par les Indiens Guaraons ) à l'île
de Marajo ou de Joanès3, près de l'embouchure
* Comme les deltas du Nil, du Gange, du Danube et du
Mississipi.
* Celte prétendue île, que le jésuite André da Barros dit plus
grande que le royaume de Portugal, quoiqu'elle n'ait que
r5oo lieues carrées , est habitée par les Indiens Nhengahybas
(du bgfaiianas, t? esl-k- dire bateliers) , qui connaissent lem-
botK&iire de l'Amazone comme les Guaraons connoissent celle
de l'Orénoque. La topographie de l'île Joanès et des environs
de Belem ou du Para est peu exacte sur les cartes les plus
récentes. Voici le véritable état des choses : Il sort de TA-
3^8 LIVRE VII I.
de l'Amazone. L'un de ces terrains d'alluvionS
est placé au nord, l'autre au sud du tronc prin-
cipal de la rivière. Mais la forme de l'île Joanès
se lie à la configuration générale du sol de la pro-
vince de Maranhao , comme les côtes des bacas
chicas de l'Orénoqueselientà celles d'Esseque-
bo et du golfe de Paria. Rien ne me paroît prou-
ver que ce golfe s'étendoit jadis vers le sud, depuis
]a:7Jora de Manamo jusqu'à la f^ieja Guayana,
ou que l'Amazone remplissoit de .ces eaux
toute la baie, entre Villa Vistosa et le Grand-
Para. Toutce qui environne les fleuves n'esbpas.
leur ouvrage. Le plus souvent ils se sont creusé
un lit dans des terrains d'alluvions, dont l'ori-
gine remonte à des causes géologiques plus
anciennes, aux grandes catastrophes qu'a subies
notre planète. 11 faut examiner si, entre les
branches bifurquées d'une rivière, la vase ne
repose pas sur une couche de galets que l'on
rencontre bien loin des eaux courantes. Le plus
grand écartement des branches de l'Orénoque
est de Ifj lieues marines. C'est la largeur du
mazone, au-dessous de lu Villa de Gurupa, un canal tris-
ëtrnk (le T.'iiypuru) qui se reliait au lac Annapu, près de la
villt de Melgaço. Dans ce lue tombe le Rio Annapu , qui est le
Cuanapu de D'Auvilie. A lest de Mclyaço , le Tagypuru,
reçoit le friand llcuve des Toeaûlins, sur lequel est placée la.
Ville de Pari.
CHAPITRE XXIV. 379
delta océanique entre Punta Barima et la plus
occidentale des bocaschicas. Comme on manque
jusqu'à ce jour d'un relèvement exact de ces
contrées , on ignore aussi le nombre des bouches.
Une tradition vulgaire en donne sept à FOré-
noque , et nous rappelle les septem ostia JVili, si
célèbres dans Faïitiquité. Mais le delta de l'Egypte
n'étoit pas. toujours restreint à ce nombre; et,
sur les côtes inondées de la Guyane, on peut au
moins compter onze embouchures assez consi-;
dérables '. Après la Boca de Navios, que les
marins reconnoissent par la Punta Barima , les
plus utiles à la navigation sont les Bocas de Ma-
riusas , de Macareo , de Pedernales et de Mq-
: * Boca de Navios; S. de Lauran ( Loran , Laurent) ; B. de
Nuina , a à 3 lieues à l'ouest de l'Isla Cangrejos , ; avec
» ou 3 brasses de fond; B. chica de Mariusas, 5 lieues plus
loin , peu connue; B. de Vinquinia; B. grande de Mariusas ,
très-navigable; B- de Macareo (le Cano de ce nom porte de
grands hâtûnens. jusqu'à San Rafaël où il sort du tronc prin-
cipal )\ B,. de Cucuina , plus étroit , mais plus profond; B. de
Pedernales, navigable; B. de Manama grande, près des îles
de Plata et.de Pesquero; B. de Guanipa, De Boca de Nuina
* Boca de Manamo grande, les distances partielles m'ont été
indiquées de 5, 7,8,6,4*8 et 7 lieues. La synonymie de
ces bras de l'Orénoque est assez embarrassante. La B. de Ca-
pure entre Pedernales et Macareo ne serait-elle pas identique,
avec la B. de Cucuina? Le Cano de Laurent, qu'on dit être
«xtrêraeraent large là où il se sépare de l'Orénoque, et très-étroit,
à son embouchure, ne conduirait -il pas à une des deux
houches de Mariusas?
38<i LIVRE VIII.
namo grande. La partie du delta qui s'étend à
l'ouest de la Boca de Macareo , se trouve bai-
gnée par les eaux du Golfe de Paria, ou Golfo
triste. Ce bassin est formé par la côte orientale
de la province de Cumana et la côte occidentale
de l'île de la Trinité; il communique avec la
mer des Antilles, par les fameuses Bouches du
Dragon (Bocas de Dragos), que les pilotes
côtiers, depuis le temps de Christophe Colomb,
regardent, quoique assez improprement^ comme
les bouches de l'Orénoque '.
' Les caur qui sortent si impétueusement de* Bocas de
Dragos. (Ptiyei Tom. Il , p. 3o) , sont : 1' celles de l'Océan
atlantique dont les conrtiiis poileuL sur les cotes de la Guyane,
par le Canal dcl Sur ( outre l'uola de Mangles du continent cl
Punla Galiula de l'île de !a Trinité) , vers l' ouest-nord-ouest;
a°. les eaux douces des Bocas ckicas de l'Orénoque (des
Canos Pedernulrs et ft!sn;jiiiu ^ratiilc . réunies à celle du grand
Rio Guarapiclie). Ou ne peut douter que le golfe de Paria
ail formé jadis un bassin intérieur lorsque l'île delà Trinité
tenoit encore par le nord au cap Paria , par le sud-ouest
(Punta de Icacos) à ta Punla Folelo située à l'est de la Boca
de Peiiernales. Trois petites îles roc lieuses en partie cultivées
en coton ( 'Islus clf Mutins , du Iluebos et de C/wtcachacares)
partagent le canal qui a 3 à .) lieues de large (entre le cap N. O.
de l'île de la Trinité , prés du port de Chaguaramas et la Punta
de la l'ena . extrémité mie ulule .le l.i rôle de Paria ) en ^ petits
canaux : Boca de MonOS , B. de Iluebos, B. de Navios et
B. grande. C'est la réunion de ces bouches qu'on appelle
Bocas île Dragos. Plus près de 1;t côte orientale de Paria
il y a d'autres petites îles (El Fraile , El Pato , El Patito) don
CHAPITRE XXIV. 38l
Lorsqu'un vaisseau, venant du large, veut
entrer dans l'embouchure principale de l'Oré»
noque , la Boca de Navios , il doit prendre con-
noissance de terre à la Punta Barima. C'est la
rive droite ou méridionale qui est la plus élevée :
aussi la roche granitique perce-t-elle le sol fan-
geux, à peu de distance, dans l'intérieur des
terres, entre le Gano Barima, l'Aquire et le
Cuyuni. La rive gauche, ou septentrionale de
l'Oréaoque , celle qui se prolonge par le delta ,
vers la Boca de Mariusas et la Punta Baxa l *
est extrêmement basse : elle ne se distingue de
loin que par des groupes de Palmiers Mauritia,
qui embellissent le passage. Cet arbre est le Sa-
goutier a du pays; on en tire la farine du pain de
l'existence atteste les convulsions auxquelles ce pays a été
exposé.
1 D'après Churruca, lat. 90 35; lo^ (ou o° 54' 55" plus au
nord que Punta Parima). J'en trouve la longitude 63° ai',
en la réduisant à nies observations de Cumana.
9 La fécule nourrissante ou farine médullaire des sagoutiers
se trouve principalement dans un groupe de palmiers que
M. Kunth a distingué sous le nom des Calamées : cependant
on la recueille aussi dans l'archipel de 1 Inde , comme objet
de commerce , des troncs du Cycas revoluta , du Phœnix fari-
nifera, du Corypha umbràculifera et du Car jota urens.
(Ainslie, materia medica qf Hindoostan ; Madras, 181 3,
p. 3p. ) La quantité de matière nourrissante qu'offre le vé-
ritable Sagoutier de l'Asie (Sagus Rumphii , ou Metroxylon
Sagu, Roxb.) excède tout ce que donnent d'autres plantes
/
38a livre vin.
yuruma, et, loin d'être un palmier littoral,
comme le Cbanuerops Immilis, le Cocotier com-
mun et le Lodoïcca de Commerson, le Mauritia
remonte, comme palmier de mai e'eages, jus-
qu'aux sources de l'Orénoque'. Dans le temps
utiles à l'homme. Un seul tronc d'arbre , dans sa quinzième
année , fournit quelquefois t,t,u livres de sagou ou de Tanne (or
le mot fagou lignifie Jaune, dans le dialecte d'Aiulioioe).
M. Crawfurd, qui h habile si long-temps l'nrclupel de l'Inde,
calcule (]ii'uti acre anglois f à 4«sy mitres cariés) peut noumr
435 sagou tiers qui donnent 120,30c. livres avoir du poids oit plus
de Booo livres de fécule par an (Ilistory 0/ the Indian Anhi-
peUtgo, Tum. I, p. S8:et ât)S ). Ce produit est triple deedai
des Céréale» , double de celui des pommes de terre en Fiance.
Le» bananes olïiciil sur la tix'mc surface de terrain plus den»-
lièie alimentaire encore que le sagoulïer. { Voyez mon Efsat
politique sur ta Nouvelle-Espagne, Tom. I, pag. 365.)
' Ky«s Tom. III, p. 08; et Tom. YIU.p. i4o.J'iiuùte
beaucoup sur tes divisions de la grande et belle famille de»
l'almic-rs, selon la distribution des espèces : i° dans des
endroits secs ou des plamcs de I Ultérieur 'Cou plia tecloroin) ;
■a" sur le» cotes de la mer ( Chaînai! ups liumilis , Cocos nuci-
fera , Corypli» mal itima , Lodoïcca Sechellamm , Labill.)',
5° dans dus marécages d'eau douce (Sagusllumphii, Mauritia
Oexuou ) , cl /," dans les régions alpines entre 700 et i5oo toiwt
de hauteur (< eioxylon andkola , Orcodoxa friyida , Kunlhi»
inontana ). Ce dernier groupe de Palmée muntanœ , qui , dani
les Andes de Guanacai, s élevé jusque près de la limite des
neiges perpétuelles , a été (a ce que je crois) entièrement
inconnu avant noire voyage en Amérique. (A'oeu Cet.,
Tom. I , p. 3ij ; ScmalUtria du Santa- Fe de Bogota, 1810,
...'-,., P. ,«.)
CHAPITRE XXIV. 383
<des inondations , ces bouquets de Mauritia, à
feuilles en éventail, offrent l'aspect d'une forêt
qui sort du sein des eaux. Le navigateur, en tra-
versant de nuit les canaux du delta de l'Oré-
noque, voit avec surprise de grands feux éclairer
la cime des palmiers. Ce sont les habitations des
Guaraons(Tivitivas et Ouarauetis de Raiegh*),
suspendues aux troncs des arbres. Ces peuples
tendent des nattes en l'air, les remplisssent de
terre, et allument, sur une couche humide dé
glaise , le feu nécessaire pour les besoins de leuf
ménage. Depuis des siècles, ils doivent leur
liberté et leur indépendance politique au sol
mouvant et fangeux qu'ils parcourent dans le
temps des sécheresses , et sur lequel eux seuls
savent marcher en sûreté , à leur isolement dans
le delta de FGrénoque, à leur séjour sur les
arbres , où l'enthousiasme religieux ne conduira
probablement jamais des Stylites* américains.
* Oh reconnoît le nom indien de la peuplade des Uarau
( Guarau-nos des Espagnols) dans les Warawety ( Ouarau-ety)
de Ralegh , une des branches des Tivitivas. Voyez Discovery
of Guiana y 1576, p. 90, et le dessin des habitations des
Tjuaraons dans Raleghi brevis descript. Guianœ , 1094,
iabL If. (Laet., p. 648, Ç61; Gili, Tom. t, p. xxxv;
Depons, Tom. 1 , p. 292 , 3o8 ; Leblond, p. 43o , 444*)
* Siméon le Sisanite , natif de Syrie , fonda cette secte. Il
passa 3y ans en contemplation mystique sur cinq colonnes,
dont la dernière avoit 36 coudées de haut. Lei Sancti cohint-
384 LIYBE VIII.
J'ai déjà rappelé, dans un autre endroit, que le
palmier Mauritia, l'arbre de vie des mission-
naires, ne procure pas seulement aux Gua-
raons une habitation sûre pendant les grandes
crues de l'Orénoque., mais qu'il leur offre aussi,
dans ses fruits écailleux, dans sa moelle farineuse,
dans son suc abondant en matière sucrée, enfin
dans les fibres de ses pétioles, des alimens , du
vin ', et du fil propre à faire des cordes et à
tisser des hamacs. Ces habitudes des Indiens du
delta de l'Orénoque se retrouvoient jadis dans
le Golfe de Darien ( Uraba ) et dans la plupart
des terrains inondés , entre le Guarapiche et les
bouches de l'Amazone. 11 est curieux de "voir,
au plus bas degré de la civilisation humaine,
l'existence de toute une peuplade dépendre
d'une seule espèce de palmier, semblable à ces
insectes qui ne se nourrissent que d'une même
fleur, d'une même partie d'un végétal.
11 ne faut point être surpris de trouver si
différemment évaluée la largeur de la bouelie
narcs tcnltrcnt d'elahlii ru Allemagne, dans le pays de Trèrei,
leurs cloîtres aériens; mais les eii'ipies s V>p[»>streut il da
entreprises si extravagantes cl si périlleuses. {Moshcim,
Jnstit. Jlitt. Eccles,, p. in/i. )
1 1,' usage de ce vin du Murichi u est cependant pis très-
commun. Lee (!u.n ;nnn prrirrriit yni (■mien) eut une boitsoii d«
miel fermenté.
ckÀîHTfcïâ tf*tv. 385
principale de l'Orénoqùe (Bâca de Navios). Là
grande île Cangrejos n'est séparée que par lin
canal étroit du terrain inondé, qùi,s étend entré
les Bocas de Nuina et de Mâriusas , dé sorte
que l'on obtient 20 ou i4 tttillfcs nautiques (à
g5o toises ), selon qu'on me^ufre ( dans une di-
rection opposée à cette dtt cotisant) dé Punfa
Barhna à la rive Opposée là flûs proche , ou de
cette même Punta à la partie orientale de l'iâla
Cangrejos. Le canatnavigable est traversé par uri
banc de sablé, par une barre de 1 7 pieds de fond;
on lui donne une largeur de *5ôo à 2800 toisés.
L?Orénoque, coihme f Amazone, le Nil, et toutes
lesrivièresqui Se partagent eh plusieurs branchés,
n'a pas une embouchure aiYssFgrande qu'on dé-
vroitle supposer diaprés la longueur de son cours
et la largeur qtfil conserve à quelques centaines
de lieues dans l'intérieur des terres. On Sait parlés
opérations de Maïaspiiia, que le Rio de la Plata,
depuis Punta del Este près de Maldonado jus-
qu'au Cabo San Antonio , a plus de 1 24 milles
(4i j3 lieues) de large; mais, en remontant vers
Buenos Ayres, cette largeur diminue si rapi-
dement que , vis-à-vis de la Colonia del Sacra-
menïo , elle n'est déjà plus que de 21 milles. Ce
que l'on appelle communément l'embouchure
-du Rio de la Plata n'est qtfun golfe dans lequel
se jettent l'Uruguay et le Parana, detfx fîëùvës
Relat. histor.Tom. 8. 2!)
386 LIVRE VIII.
({'une largeur moins considérable que l'Oré-
noque. Pour exagérer la grandeur de l'embou-
chure de l'Amazone , on regarde comme situées
duns cette embouchure les îles Marajo et Ca-
viana; de sorte que Ton trouve , depuis la Punla
Tigioca jusqu'au Cabo del Norte, l'immense
largeur de 5° y ou 70 lieues ; mais il suffit d'exa-
miner le système hydraulique du canal Tagy-
puru, du Rio Tocantins, de l'Amazone et de
l'Araguari, qui réunissent l'énornie volume de
leurs eau1; pour reconnoître combien cette
évaluation est chimérique. Entre Maeapa et la
rive occidentale de l'île Marajo {llkadeJoanès),
l'Amazone proprement dit est divisé en deux
branches qui, ensemble, n'ont que 52 milles
( 1 1 lieues) de large. Plus bas, la rive septen-
trionale de l'île Marajo se prolonge dans le sens
d'un parallèle, tandis que la côte de la Guyane
portugaise, entre Maeapa et Cabo del JVorte, se
dirige du sud au nord. 11 en résulte que l'Ama-
zone, là où sont situées les deux des deMaxiana
et de Caviuna, an premier contact des eaux du
fleuve avec celles de l'Atlantique, l'orme un
golfe de près de 4-0 milles de largeur. L'Oré-
noque est inférieur à l'Amazone plus encore
pour la longueur de son cours que pour sa lar-
geur dans l'intérieur des terres, il appartient aux
fleuves du second rang; mais il faut remarquer
CHAPITRE XXIV. 387
que toutes ces classifications) d'après la longueur
du cours ou la largeur des embouchures, sont
extrêmement arbitraires. Les rivières des îles
Britanniques 1 sont terminées par des golfes ou
lacs d'eau douce, dans lesquels les marées
causent des refoulemens et des oscillations pé-
riodiques; elles nous rappellent suffisamment
qu'il ne faut pas juger de l'importance d'un sys-
tème hydraulique d'après la seule largeur des
embouchures. Toute idée de grandeur relative
manque de précision si l'on ne peut comparer
le volume des eaux déterminé par la mesure de
la vitesse et de Yarea des sections transversales2.
Il est à regretter que des déterminations de ce
genre exigent des facilités que des voyageurs
isolés ne peuvent guère se procurer, par exemple
celle de. sonder tout le lit d'une rivière, et de le
sonder à différentes époques de l'année. Comme
les fleuves d'une vaste largeur apparente sont
généralement des bassins très-peu profonds , et
traversés par plusieurs sillons parallèles 3 , ils
renferment aussi beaucoup moins d'eau que ne
a La Tamise , la Saverne , et , dans le Nouveau-Monde , le
Rio de Guyaquil qui naît au pied du Chimberazo et qui offre
une frappante disproportion entre la brièveté de son cours et
la largeur de son embouchure.
' Nous devons la connoissance de ces sections vives dans le
Gange et le Nil aux travaux importans du major Bennell et de
M. Girard.
3 Voyez plus haut, p. 100.
\
3S8 LIVRE VIII.
lç fait supposer leur premier aspect, Nous voyons
le volume de leurs eaux varier de 1 5 ù 20 fois ,
aux deux époques du maximum et du minimum
d'accroissement l, dans le temps des sécheresses
et celui des grandes crues.
Dès que l'on a doublé la Punta liarima , et
que 1 on est entré dans le lit même de l'Oie-
noque, on ne trouve ce lit que de 3ooo toises
de largeur. Les évaluations plus grandes naissent
de l'erreur que commettent les pilotes en me-
surant le lleuve dans une ligne qui n'est pas
perpendiculaire à la direction du courant. Il ne
seroit pas utile de fortifier File Cangrejos, près
' A 11 port de Syout, M. Girard a tronvé le volume du Nil, dam
les basses eaux . < -S n. cires cubes par setnnde , lundis que lei
jauges lui oui donné, lui s des inondations , i u-.':j- mètres cube1
(sur lu vallée d'Egypte, p. i')- On jugera , par analogie, de
l'énorme accroissement de lOréuoque, tri ae rappelant qu'il
rrolt de ij pieds dans des endroits où j'ai trouvé sa largeur
moyenne rie plu* de 1000 toises. Voici un tableau comparatif
de quelques gi:;m!iS rivières du INouveau-Monde , en calculant
la longueur du cours d'après les taries les plus récentes , et en
ajoutant ; pour les sinuosités :
L' Amazant ?, i)8o lieues des 20 au degré;
Le Mississi/ii , 5''i<i lieues 1:11 remontant par lii branche prin-
cipale au» Chipe Wftyâj niais 8iâ lieues en remontant atii
sources du Miïsnuri ;
Le Rio de la Plata , 53a lieues cri remontant par le Rio Pa-
raguay,
UOrc'no/jue , la partie connue, <jio lieues. (L'Iodus a Sio,
et le Gauge -iïi'i lieues de cours.)
CHAPITRE XXIV. 3&9
laquelle on trouve quatre à cinq brasses
Les bâtimens y seroient hors de la portée
canon. Le dédale de canaux qui conduisent
petites bouches change journellement de
e et de profondeur. Beaucoup de pilotes
persuadés que les Caûôs de Cocuina , Pe-
es et Macareo , par lesquels se fait le
tage avec l'île de la Trinité , ont gagné de
dans ces dernières années , et que le fleuve
e tendance à s'éloigner de la Boca de Na-
et à se jeter vers le nord-ouest. Avant
ée 1 760 , il étoit rare que des embarcations
itiroient plus d'eau que 10 à 12 pieds, s'en-
eassent entre les petits canaux du delta.
ujourdTiui la crainte des petites embouchures
% l'Orénoque a presque disparu ; et des vais-
Maux ennemis , qui n'ont jamais navigué dans
4es parages , trouvent dans les Indiens Gua-
ttons des guides officieux et exercés. La ci-
vilisation de cette peuplade, qu'on peut com-
parer par sa position aux Indiens Nhengahybas
Ou Igaruanas des bouches de l'Amazone, est
<fune haute importance pour tout gouverne*
tftent qui veut rester maître de l'Orénoque.
Le flux et le reflux se font sentir au mois d'à-*
vril , lorsque la rivière est la plus basse , jus-
qu'au-delà de l'Angostura, à la distance de
■
ôgo LIVRE VIII.
plus (le 85 lieues ', dans l'intérieur des terres.
Au confluent du Carony, à 60 lieues des côtes,
les eaux s'élèvent par refoulement à 1 pied
3 pouces de hauteur. 11 ne faut pas confondre
' Lb différence de longitude est de 5°o-j'. On peut être surpris
qu'en admettant ici, avec le vulgaire des pilotes, seulement
H lieues marines de distance . je n'évalue lus sinuosités du
cours de l'Oréuoque , au-dessous de l'Angostura , qu'à j. Je
pense cependant que celle évaluation n'est pas trop pelile ;
Car, en mesurant, sur une carie manuscrite très-exacte que
je possède, avec une ouverture île compas de 9', les sinuosités
de l'Oréuoque depuis l'embouchure du Rio Maino ( lo lieues
au-dessus de celle du (îarniiyj jusqu'à i'itnlu I la rima , j'ai
trouvé ici;' . tandis qu'une oui crime de ci>inp;is de ' degré m'a
donne 1 8li '. Il ne faut pas coi ni me de là que La Couda mille et
D'Anville sont en erreur, lorsque, pour estimer un chemin
lie rivière , ils ajoutent en gérerai -t nu ■;. ( ' Jounul des Savons,
janvier ijSo, p. 18S-) Comme ce point est d'une grande
importance pour la construction des caries, j'ai eu beaucoup
de satisfaction d'avoir pu le vérifier tout récemment. Le
savant commentateur de Stiabon , M. Gosselin , a mesuré les
sinuosilés du Nil sur la grande carte de l'institut d'Ëgïple.
en /|7 feuilles , avec une ouverture de compas de 1 000 mètres.
à peu près 7 d'une lieue marine : il a trouvé la longueur du
cours des eaux , de Sjénc à Diimielte . de 1,180,400 mètres,
ou, en degré moyen, de Ci-' 35" (près de au lieues ma-
rines à S56-! mènes). Geagi: de Strabon , Tara. \ , p. 3i>,H.
Or , j'ai trouvé , avec une ouverture de compas de ; degré sur
la belle carte du Colonel Lcakc , i;3 lieues. Les sinuosités
d'une rh 1ère qui n'^st pas très-tortueuse ont été par conséquent
un peu plus de : D'Anville s'est arrêté à ce même résultat
poui le Napo et le Tastaça. Dans des fleuves plus torlueui , il
CHAPITRE XXIV. 391
ces oscillations de la furface du fleuve, cette
suspension du cours , avec une marée qui re-
monte. A la grande bouche de l'Orénoque
près du cap Barima , la hauteur du flot atteint
2 à 3 pieds ; mais plus loin, vers le nord-ouest,
dans le Golfo triste , entre la boca de Peder-
nales , le Rio Guarapiche et la côte occidentale
de la Trinité , les marées sont de 7 , de 8 , et
même de 10 pieds. Telles sont, sur des points
éloignés les uns des autres de 5o à 4<> lieues,
l'influence de la configuration des côtes, et les en-
traves qu'opposent les Bouches du Dragon à
l'écoulement des eaux. Tout ce que l'on trouve
rapporté dans des ouvrages très-récens sur les
cour ans particuliers que cause l'Orénoque, à 2*
ou 3° de distance au large, sur les changemens
observés dans la couleur de la mer et sur les
eaux douces du Golfo triste (Mar dulce de-
Gumilla), est entièrement fabuleux. Les cou-
rans portent, sur toute cette côte, depuis le
cap Orange vers le nord-ouest; et les varia-
tions que les eaux douces de l'Orénoque pro-
duisent dans la force de ce courant général,
dans la transparence et la couleur réfléchie de
faut ajouter près de J , si Ton a mesuré la longueur du cours
avec des ouvertures de compas de 3o' ou de i° , c'est-à-dire eu
supprimant des sinuosités moindres que cet espace. ( La Gmk
domine , Voyage à V Amazone , p. 67. }
3g 3 VIVRE VIII.
I;i mer, s étendent rarement au-dfriù de 5 ou
4 lîeucs à l'est nord-est de l'île Cangrejos. Les
eaux, du Gotfo triste sont salées, mais à un
moindre degré que le reste de la Mer des An-
tilles, à cause des petites embouchures du delta
de l'Orénoque , et de la masse d'eau que fournit
le Rio Guarapiche. Par ces mêmes raisons, il
n'y a pas de salines sur ces côtes, et j'ai vu ar-
river à l'A ngosti ira des vaisseaux, de Cadix, char-
gés de sel, et (ce qui caractérise l'état de l'in-
dustrie coloniale ) même de briques destinées à
la construction de la cathédrale.
La distance surprenante à laquelle les petites
marées des côtes se font sentir, dans le lit de
l'Orénoque et de l'Amazone ', u été regardée
jusqu'ici comme une preuve certaine que la
pente de ces deux rivières n'est que de quelques
pieds pendant un cours de 85 et de aoo lieues.
Cette preuve ne paroît cependant pas irréfraga-
ble , si l'on se rappelle que la grandeur des on-
dulations transmises dépend de beaucoup de
circonstances locales, de la forme, de la sinuo-
sité et du nombre des canaux communiquans ,
de la résistance du fond sur lequel la marée re-
monte, de la réllexîoii des eaux par les rives
l..i uuni: [ius iniir/.oiirs M goullu |il>i iodiquement *»
CHAPITRE XXIV. 5q5
opposées, etde leur resserrement dans un détroit.
Un ingénieur habile 1 a fait voir récemment
que y dans le lit de la Garonne , les oscillations
des marées remontent y comme sur un plan in-
cliné, bien au-dessus du niveau auquel se main-
tiennent les eaux de la mer à l'embouchure du
fleuve. A l'Orénoque, les marées d'inégale hau-
teur de Punta Barima et du Golf o triste sont
transmises , dans des intervalles de temps iné-
gaux, par le grand canal de la Boca de JVavios,
et par les canaux étroits, sinueux et multipliés
des bocas chicas. Gomme ces petits canaux se
séparent dans un seul point du tronc principal
près de San Rafaël, il y auroit des recherches
curieuses à faire sur le retard des marées et la
propagation des ondes dans le lit de l'Orénoque
au-dessus et au-dessous de San Rafaël, dans
l'Océan au cap Barima , et dans le Golfo triste
à la boca de Manamo. L'architecture hydrauli-
que et la théorie du mouvement des fluides dans
des canaux resserrés , gagneraient à la fois à un
s
3 M. Bremontier. A la Réole, la marée paraît être de
10 toises; à Bordeaux , de 5 toises au-dessus des basses «aux
de la mer près de Roy an. Cependant les marées ont la même
hauteur à Royan et à Bordeaux. U est à désirer que ces
données puissent être rectifiées par un nivellement plus exact.
( Recherches sur le mouvement des eaux , p. 809 , S, 72 et 83.) '
/
3g4 livue vin.
travail pour lequel l'Orénoque et l'Amazone
offrent tles facilités toutes particulières.
La navigation cfu fleuve , soit que les vais-
seaux arrivent par la Boca de JSavios , soit qu'ils
se hasardent dans le dédale des bocas chicas,
exige diverses précautions, selon que le Ut est
plein , ou que les eaux sont très- basses. La ré-
gularité de ces crues périodiques de l'Orénoque
a été depuis long-temps l'objet de l'admiration
des voyageurs, comme les débordemens du M
ontoflért aux philosophes de l'antiquité un pro-
blème dillicile à résoudre. L'Orénoque et le
NO, contraires à la direction du Gange , de l'In-
clus , du Rio de la Plata et de l'Euphrate se diri-
gent du sud vers le nord, mais les sources de
l'Orénoque sont de 5 à 6 degrés plus rappro-
chées de l'équateur que celles du Ml. Frappés
chaque jour des variations accidentelles de l'at-
mosphère, nous avons delà peine à nous per-
suader que , dans un grand espace de temps, les
eifets de ces variations puissent se compenser
mutuellement ; que , dans une longue suite
d'années , les moyennes de température , d'hu-
midité et de pression barométrique diiïercnt si
peu de mois en mois, et que la nature, maigre
a multitude des perturbations partielles, suive
un type constant dans la série des phénomènes
CHAPITRE xxiv. 5g5
météorologiques. Les grands fleuves réunissent,
en un seul réceptacle , des eaux que reçoit une
surface de plusieurs milliers de lieues carrées:
Quelque inégale que puisse être la quantité de
pluie qui tombe pendant les années successives
dans telle ou telle vallée , l'accroissement des
fleuves , dont le cours est très-long , se ressent
à peine de ces variations locales. Les crues re-
présentent l'état moyen de l'humidité qui règne
dans le bassin entier ; elles suivent annuellement
la même progression, parce que leur commen-
cement et leur durée dépendent aussi de la
moyenne des époques, en apparence très- varia-
bles, de l'entrée ou de la fin des pluies sous les
latitudes que parcourent le tronc principal et
ses divers affluens. Il en résulte que les oscilla-
tions périodiques des rivières sont, comme l'éga-
lité de la température des cavernes et des sour-
ces, un indice sensible de la distribution régu-
lière d'humidité et de chaleur, qui a lieu d'année
en #nnée sur une étendue de terrain considé-
rable. Elles frappent l'imagination du peuple,
comme l'ordre étonne partout où l'on ne peut
remonter facilement aux causes premières ,
comme les moyennes de température d'une
longue suite de mois ou d'années surprennent
ceux qui lisent pour la première fois un traité
sur les climats. Des fleuves appartenant en en-
JQO Ll Vil E VIII.
tier à la zone torride, ofïrent dans leurs mou-
vemens périodiques cette merveilleuse régu-
larité qui est propre à une région où le même
vent amène presque toujours des couches d'air
de lu même température, et où le mouvement
du soleil en déclinaison cause', tous les ans ,
aux mêmes époques , nue rupture d'équilibre
dans la tension électrique, dans la cessation des
brises et dans l'entrée de la saison des pluies.
I^Orénoque, le llio Magdaleua et le Congo ou
Zaïre sont les seuls grands fleuves de la région
équinoxiale du globe, qui, naissant près de
l'équateur, aient leur embouchure sous une la-
titude beaucoup plus élevée , mais encore en
deçà du tropique. Le JNil et le Rio de la Plata
dirigent leur cours dans deux hémisphères
opposés de la zone torride vers la zone tem-
' Paye* la théorie que j'ai «posée Tom, VI, p. 188.
* En Asie, le Gangu , le Buraraputer elles fleuves m ajes-
lueux de l'Indo-Chine ont leur cours dirigé vers léquateur. La
premiers vont de la zone tempérée à 1* zone torride. Ces cir-
cotistancus du rouis di liges dans ht) sens opposé {vers tèquatew
ou vers les climats triiipérës') influent sur 1 époque et la hauteur
des crues, sur la nature et lu variété des productions rite-
ra,nes, sur ïa.livité plus ou moins grande du commerce, et,
je puis ajouter , d'après ce que nous m Tons des peuples de
rÉgypte, été MfToé et de l'Inde, sur la maiche de la civil*
siition le lonj; des vallées dp rivières.
CHAPITRE XXIV. 3î)j
Aussi long-temps qu'en confondant le Rio
Paragua de l'Esmeralda avec le Rio Guaviare ,
on chercha les sources de FOrénoque vers le
sud-ouest, au revers oriental des Andes, les
crues de ce fleuvq furent attribuées à une fonte
périodique des neiges. Ce raisonnement étoit
aussi peu exact que celui par lequel on faisoit
gonfler jadis le Nil par des eaux de neiges de
FAbyssinie. Les Cordillères de la Nouvelle-Gre-
nade , près desquelles naissent les affluens oc-
cidentaux de FOre'noque*, le Guaviare, le
Meta et l'Apure , n'entrent , à l'exception des
seuls Paramos de Chita et de Mucuchies, pas
plus dans la limite des neiges perpétuelles que
les Alpes d'Abyssinie. Les montagnes neigeuses
sont beaucoup plus rares sous la zonnè torride a
cju'on ne Fàdmet généralement; et la fonte des
neiges y qui^i'y est abondante dans aucune sai-
son, n'augmenta pas du, tout dans le temps des
inondations de FOrénoque1. Les sources de ce
fleuve se trouvent (à l'est de FEsmeral'da) dans
les montagnes de La Paritne, dont les plus hau-
tes cimes ne dépassent pas 1200 à i3oo toises
1 Voyez Tom, VII , p. 247 , 366 et 391,
* Voyez mes Nouvelles recherches sur les, montagnes de
l Himalaya el Ut hauteur des neiges perpétuelles sous Vé-
quateur, dans les Annales dé Chimie et de Physique,
Tom. XIV, p. 41.
d'élévation; et, depuis la Grita jusqu'à ISeiva
(des 70 4- aux 3° de latitude ) , la branche orien-
tale de la Cordillère offre de nombreux Para-
mos de iSoo à 1900 toises de hauteur * j mai.
on n'y voit qu'un groupe de Ncvados , c'est-à
dire de montagnes qui dépassent s/joo toises
dans les cinq Picachos de Chita. C'est des Pa-
ratnos de Cundinamarca , dépourvus de neige
(pie naissent les trois grands affluens occiden-
taux de FOrénoque. 11 n'y a que des atfluens
secondaires, tombant dans le Meta et l'Apure
qui reçoivent quelques aguds de nieœ, tels que
le Rio Casanare, qui descend du Nevado de
Chita , et le Rio de Santo Domingo 3 , qui des-
■ Du nord au sud : les Paramos de Porqueras et de Laur»
(près de La Grita) ; Je Cacota; del Almorzudcro , de Zoraca,
de Ouaclianeqne et de Chiiigasa (entre Pamplona et jSanla-Fc
de Bogota); de la Suma Pas, entre Paudi et Nciva. Voye:
ols (habitons de la j
lance , au sud , au ttio de Santo
ama qui débouche dans !e golfe
de Muiacajbo. Un aff-jenl du premier de ces fleuves, le Pi-
r'ii!;n»i . i iiri! del 1 piirtië orridcnt.'dr rie la Sii-rro .VpiWit ifr Mt-
il ,: | >.'.'l 1
Ifetpra
que les Espaf
ut l'ammos , o
eur , je n'ai pas
eus Je i8«3 C
Vt\yt'-. ic mi-moire, que
* Le Kendo de M
Itecad
a de Merida , d
Domii
go; au nord, a
CHAPITRE XXIV. 399
cend de la Sierra Nevada de Me rida , en tra-
versant la province de Varinas.
La cause des crues périodiques de l'Oré-
noque agit également sur tous les fleuves qui
naissent dans la zone torride. Après l'équinoxe
du printemps , la cessation des brises annonce
la saison des pluies. L'accroissement des rivières,
qu'on peut considérer comme des ombromètres
naturels, est proportionnel à la quantité d'eau
qui tombe dans les différentes régions. Au cen-
tre des forêts du Haut-Orénoque et du Rio
Negro , cette quantité m'a paru excéder 90 à
100 pouces par an f. Aussi, ceux des naturels
qui ont vécu sous le ciel brumeux de l'Esme-
ralda et de l' Atabapo savent, sans avoir la moin-
dre notion de physique, ce que savoient jadis
Eudoxe et Eratosthène 2, que les inondations
des grands fleuves sont dues aux seules pluies
équatoriales. Voici la marche ordinaire des os-
cillations de l'Orénoque: On s'aperçoit, aussitôt
après l'équinoxe du printemps (le peuple dit le
a5 mars), du commencement des crues. Elles
rida. II n y a donc dans tout le pourtour du bassin de l'Orénoque
d'autres cimes qui entrent dans la limite des neiges perpétuelles
que cette Sierra Nevada de Me rida (lat. 70 5o') et le Nevado
de Chita (lat. 5° 45').
1 Voyez Tom. VII , p. 3o5 et 424.
a Strabo, Lib. XYir, p. 789. Diod. Sic, Liv. 1, c. y.
400 LIVRE VIII.
ne sont d'abord que d'un poney par vingt-
quatre heures : quelquefois ia rivière baisse âe
nouveau en avril ; elle atteint son maximum en
juillet, reste pleine (au même niveau) depuis
la lin de juillet jusqu'au 25 août; puis elle dé-
croît progressivement, mais avec plus de len-
teur qu'elle n'a augmenté. Elle est à son mini-
mum en janvier et février. Dans les deux mon-
des, c'est à peu près à la même époque que les
rivières de la zone torride boréale parviennent
à la plus grande hauteur. Le Gange, le Pugeret
la Gambie atteignent te maximum comme l'Oré-
noque dans le mois d'août '. Le Nil retarde de
deux mois, soit à cause de quelques circons-
tances locales dans le climat de FAbyssinie,
soit à cause de la longueur de son cours, depuis
le pays de îierber ou les 17° de latitude a jus-
■ A peu jirt's ,jti fi ou jour.- ;i|iivs \f. solstice d'été.
' l 'est le point (17" 3.1') où le Tscazze ou Aslaboras entre
dnns !e Nil. {f'"j- l'excellent ouvrage de M. Burchhanll,
p. il'i3.) Au-dessous de ce confluent , le Kil ne reçoit plus
de rivière ni ù l'est ni ^.l'ouest, exemple unique dans l'his-
luire liydrograpliique ilu globe. Il y a. de l'embouchure du
Tncnzxi! jusqu'au ilelta . pies de i ao nulles marins; de sorte
qu'en admet tu» L une vitesse moyenne du Kil ( Girard, p. i3
tic i pieds par seconde ou 2 milles par heure, je Iront*
M jouis et demi pour le temps de la descente d'une cocfc**
d'eau. C'est * peu près aussi le temps que mettrait une en"
qui tlesi '.endroit des sources de rOrénoqiie .'1 son embouchure.
CHAPITRE XXIY. 4<>l
tiu*à la bifurcation du Delta. Les géographes
arabes assurent que, dans le Sennaar et en Abys-
sinie , le Nil se gonfle dès le mois d'avril (à peu
près comme l'Orénoque ) j cependant les crues
ae deviennent sensibles au Caire que vers, le
solstice d'été; elles atteignent, la plus grande
hauteur à la fin du mois de septembre l. La ri-
vière se maintient au même ni vçaa jusqu'à la
mi-octobre; elle çsldAiminirnum d'avril en mai,
à une époque où les fleuves de la Guyane com-
mencent déjà à gonfler de nouveau. On voit par
cet exposé rapide que, malgré le retprd causé
par la forme des canaux naturels , et par des cir-
constances climatériques Iqcales , le grand phé-
nomène des oscillations des rivières de la zone
torride est le même partout. Dans les deux zo-
diaques que l'on appelle vulgairement tartare
et chaldéen ou égyptien ( dans le zodiaque qui
renferme le signe durât, et dans celui qui ren-
ferme ceux des poissons et du verseau) , des
constellations particulières sont consacrées aux
débordemens périodiques des fleuves De vrais
/ -■ •• i
du Nil en Nubie est sans doute un peu plus grande que je ne
l'ai évaluée dans ce calcul. Le retard des oscillations du Nil ,
en les comparant à celles des autres fleuves des tropiques ,
est bien remarquable. Ànnonce-t-il une cause plus éloignée des
crues?
1 A peu près 80 ou 90 jours après le solstice d'été.
Relat. hist. tom. 8. 26
4oa LIVRE V III.
cycles , des divisions d u temps ont été transfor-
mées peu à peu en divisions de l'espace ; mais
la généralité du phénomène physique des crues
semble prouver que le zodiaque qui nous a été
transmis par les Grecs , et qui , par la précession
des équinoxes, devient un monument historique
d'une haute antiquité, a pu naître loin de Thèbes
et de la vallée sacrée du Nil. Dans les zodiaques
du Nouveau-Monde, dans !e mexicain, par
exemple, dontnous découvrons lesdébris dans
les catastérismcs des jours et les séries périodi-
ques qu'ils composent , il y a aussi des signes de
pluie et d' inondation eorrespondans au chou
(rat) du cycle chinois • et tibétain des tse , et
aux poissons et au verseau de la dodécatomérie.
Ces deux signes mexicains sont Veau ( atl) elci-
paùtli, le monstre marin muni d'une corne. Cet
animal est à lu fois le poisson-gazelle des In-
dous, le capricorne de notre zodiaque , Deuca-
lion des Grecs et Nue {Coxcox) des Aztèques *.
' J,a ligure Je tenu même est souvent substituée à celle
du rat {Aivîcnla) dans le zodiaque tarlarc. Le rat prend la
place du verseau. { Gaubil , Obs. malhâm., Tom. m, p. 33.)
a Coxcox porte aussi la dénomination de Teo - CipactU ,
dans lequel la racine dieu on divin est ajoutée au iiora du
signe CipactU. C'est l'homme ilu quatrième âge, qui, lors de
la quai rit' me destruction du monde (au dernier renouvellement
de la nature) , se sauva avec sa femme en atteignant la mon-
Ugnc de Colhuaran. D'après le commentateur Germanicui,
CHAPITRE XXIV. Loi
C'est ainsi que Ton retrouve Je§ résultats géné-
raux de V Hydrographie comparée dans les mo-
numens astrologiques , les divisions du temps et
les traditions religieuses des peuples qui sont le
plus éloignés les uns des autres par leur position
et le degré de leur culture intellectuelle.
Gomme les pluies equatorial.es ont lieu dans
les plaines , lorsque le soleil passe par le zénith
du lieu , c'est-à-dire lorsque sa déclinaison de-
vient homonyme avec la zone comprise entre
l'équateur et un des tropiques, les eaux de
l'Amazone baissent, tandis que celles de l'Oré-
noque montent sensiblement. Daqs une discus-
Deucalion étoit placé dans le verseau ; mais les trois signes
des poissons , du verseau et du capricorne ( poisson - gazelle )
étoient jadis intimement liés ensemble. «Un animal qui,
après avoir long-temps habité les eaux , prend la forme d une
gazelle et gravit les montagnes , rappelle à des peuples , dont
l'imagination inquiète saisit les rapports les plus éloignés , les
traditions antiques de Menou , de Noé et de ces Deucalionà
célèbres parmi les Scythes et les Thessaliens. » Comme les
zodiaques tartare et mexicain renferment les signes du singe
et du tigre, ils ont pris sans doute naissance dans la zone
torride. Chez les Muyscas , habitons de Nouvelle-Grenade ,
le premier catastérisme étoit, comme dans F Asie orientale,
celui de leau , figuré par une grenouille. Il est remarquable
d'ailleurs que le culte astrologique $e$ Muyscas étoit venu
sur le plateau de $ogojta, du côté de Test, des plaines de
San Juan qui s'étendent Yen le Guaviare et lOrénoque. Voyez
plusieurs peintures hiéroglyphiques dans mes Monymens amer. ,
p. i5<), 207, 226, a52, 260, a63.
2$*
4t>/( LITRE Vnt.
sion très-judicieuse sur l'origine du Rio Congo ',
on a déjà fixe l'attention des physiciens sur les
modifications que doivent éprouver les époques
des crues dans le cours d'un fleuve dont les
sources et l'embouclnire ne sont pas du même
côté de la ligne équinoxiale a. Les systèmes
hydrauliques de l'Orénoque et de l'Amazone
offrent une combinaison de circonstances plus
extraordinaires encore. Ils sont réunis par le
Rio Negro etle Cassiquiarc, bras de l'Orénoque;
c'est une ligne navigable entre deux grands bas-
sins de fleuves, qui est traversée par l'Equateur.
La rivière de l'Amazone, d'après des rensei-
gnemens que j'ai obtenus sur ses rives, est
beaucoup moins réglée dans les époques de ses
oscillations que ne l'est l'Orénoque : cependant
elle commence généralement à croître en dé-
cembre , et elle atteint son maximum de hauteur
en mars3. Elle baisse dès le mois de mai, et se
trouve ou minimum de hauteur dans les mois
de juillet et d'août, au moment où le Bas-Oré-
noque inonde tous les terrains d'alentour.
Comme, par la configuration générale du sol,
' Voynge ta the '/.aire , p. xvjr.
1 Parmi les fleuves de l'Amérique, c'est le cas du Km
Negro, du Rio Branco cl du Jupura.
1 A peu près 70 aflo jours aprci notre solstice d hiver T11
«t le sulsiicc d'été de l'hémisphère amiral.
CHAPITRE XXIT. 4<>5
aucun fleuve de l'Amérique méridionale ne peut
traverser l'équateur du sud au nord , les crues
de l'Orénoque influent sur F Amazone; mais
celles de l'Amazone n'altèrent point la marche
des oscillations de l'Orénoque. 11 résulte de ces
données que, dans les deux bassins de l'Ama-
zone et de l'Orénoque , les sommets concaves et
convexes de la courbe des accroissemens et des
décroissemens progressifs l correspondent très-
régulièrement entre eux, puisqu'ils offrent la
1 Girard, Jîg. i , où Ton trouve la courbe des crues du
Nil. Yoici des résultats analogues pour deux grands fleuret
de l'Amérique méridionale comparés au Nil :
ORENOQUE.
(Lat. 5°— 8* bor.)
Commette, des crues. Avril.
Maximum. Août.
Minimum. Janv. , fév.
AMAZONE.
(Lat. 3° bor.— 169 austr.)
Décembre.
Mars.
Juillet, août.
NIL.
(Lat. il0-;— 3i°±bor.)
Avril ( Abyssinie ) , juin ( Caire ) .
Septembre. «
Avril.
L'Orénoque, comme le Nil , croît pendant ioo à n5 jours.
Le Rio del Norte a son maximum en mai. ( Essai poL, Tom 1 9
p. 3o3.)
4o6 LIVRE VIII.
différence de six mois qui résulte de la position
des fleuves dans des hémisphères opposés. Le
commencement seul des crues est moins tardif
dans l'Orénoque. Cette rivière augmente d'une
manière sensible dès que le soleil a traverse
l'équateur; dans l'Amazone, au contraire, les
crues ne commencent que deux mois après
l'équinoxe. On sait que , dans les forêts situées
au nord delà ligne, les pluies sont plus précoces
que dans les plaines moins boisées de la zone
torride australe. A cette cause locale s'en joint
une autre qui agit peut-être également sur les
crues tardives du Nil. La rivière des Amazones
reçoit une grande partie de ses eaux de la Cor-
dillère des Andes, oùlessaisons, comme partout
dans les montagnes, suivent un type particulier
et le plus souvent opposé à celui des basses
régions.
La loi de l'accroissement et du décroissement
de l'Orénoque est plus difficile ;\ déterminer par
rapport à l'espace ou à la grandeur des oscilla-
tions qu'au temps ou à l'époque des maxima et
des minirna. JN'ayant pu mesurer que d'une
manière imparfaite les crues du fleuve, je ne
rapporte qu'en hésitant des évaluations qui sont
i lès-différentes entre elles*. Les pilotes étrangers
■ Tuc/iey, Maritime geogr,, Tom. IV, p. '!og. Hippisley .
CHAPITRE XXIV. 4°7
admettent 90 pieds poyr les crues ordinaires
dans le Bas-Orénoque : M. de Pons , qui a re-
cueilli généralement des notions très - exactes
durant son se jour à Caracas, s'arrête à 1 3 brasses.
Les hauteurs varient naturellement d'après la
largeur du lit et le nombre des affluens que re-
çoit le tronc principal. Les crues du Nil sont,
dans la Haute-Egypte, de 3o à 35 pieds; au
Caire, de 2 3 pieds; dans la partie septentrionale
du Delta y de 4 pieds. 11 paroît qu'à l'Angostur$,
les crues moyennes n'excèdent pas 24à 26 pieds.
C'est dans cet endroit qu'une île, située au mi-
lieu du fleuve, pourroit présenter les mêmes
facilités pour les mesures des crues que celles
qu'offre le Nilomètre (Megjrâs) placé à la pointe
de l'île de Roudah. Un savant distingué, qui a ré-
sidé récemment sur les bords de l'Orénoque,
M. Zea,suppléeraà ce qui manque à mes observar
tions sur un point si important. Le peuple croit
que l'Orénoque éprouve tous les a 5 ans une crue
qui excède les autres de 3 pieds j mais l'idée de
ce cycle ne repose pas sur des mesures précises.
Expéd. à l'Orénoque , p. 38. Gumilla, Tora. I; p. 56-59.
Tom. III , p. 3oi . La plus grande hauteur des crues du Missis-
sipi est , à Natchez , de 55 pieds anglois. Cette rivière (la plus,
grande peut-être de toute la zone tempérée) a son maximum
de février en mai , son minimum d'août en septembre. EUicot^
Journal ofan Exped. to the Ohio> p. iao*
4o8 LIVRE VIII.
Nous savons, par le témoignage de l'antiquité,
que les oscillations du Nil sont sensiblement les
mêmes, quant à leur hauteur et à leur durée,
depuis des milliers d'années. C'est une preuve
bien digne d'attention, que l'état moyen de
l'humidité et de la température ne varie pas dans
le vaste bassin du Nd. Cette constance des phé-
nomènes physiques, cet équilibre des élémens,
se conserveront-ils aussi dans le Nouveau-Monde
après quelques siècles de culture? Je pense qu'on
peut répondre affirmativement à cette question;
car les efforts réunis de l'homme ne peuvent in-
fluer sur les causes générales desquelles dépend
le climat de la Guyane.
D'après la hauteur barométrique de San Fer-
nando de Apure, je trouve, depuis cette ville
jusqu'à \aJBoca de JYavios, la pente de l'A pure et
du lias- Orénoque de 5 -j pouces par mille marin
de f)5o toises '. On pourrait être surpris de la
forée du courant par nne pente si peu sen-
sible; mais je rappellerai à cette occasion que,
d'après des mesures faites par ordre de M. Has-
tings, on a trouvé que le Gange pendant 60 milles
(y compris les détours) n'a aussi que 4 pouces
de chute par mille, et que la vitesse moyenne de
ce fleuve est, dans le temps des sécheresses, de 5;
1 L'Apure seul a une pend' de i3 ponces p:ir mille. Voya
CHAPITRE XX IT. 4°9
dans le temps des pluies, de 6 à 8 milles par
heure. La force du courant dépend donc , dans
le Gange comme dans l'Orénoque, moins de la
pente du lit que de l'accumulation des eaux supé-
rieures causée par l'abondance des pluies et le
nombredesaffluens^Ily adéjà25o ans que des
colons européens sont établis près desbouches de
l'Orénoque; et, pendant ce long espace de temps,
d'après une tradition qui s'est propagée de géné-
ration en génération, les oscillations périodiques
du fleuve (l'époque du commencement des crues
et celle où elles atteignent le maximum ) n'ont
jamais retardé de plus de 12 à i5 jours.
Lorsque, pendant les mois de janvier et de
février, des bâtimens qui tirent beaucoup d'eau
remontent vers i'Angostura , à la faveur de la
brise el du flot, ils risquent de toucher dans la
vase. Le canal navigable change souvent de
largeur et de direction : cependant aucune balise
n'indique jusqu'ici les dépôts d'attérissement
qui se forment dans le lit du fleuve là où les
eaux ont perdu leur vitesse primitive. Il existe,
au sud du cap Barima, tant par la rivière de
ce nom que par le Rio Moroca et plusieurs
esteres*, une communication avec la colonie
angloise de l'Essequebo. On peut pénétrer , avec
' Barrow dans le Voyage to the Zaïre, Intr. , p. xvu*
3 jEstuaria,
4iO LIVRE VIII.
de petites embarcations , dans l'intérieur des
terres jusqu'au Rio Poumaron ', sur lequel sont
les anciens établissemens de Zélande et de Mi-
delbourg. Cette communication n'a intéressé
jadis le gouvernement de Caracas que par la
facilité qu'elle olfroit au commerce frauduleux :
depuis que Berbice, Demerary et Essequebo
sont tombés entre les mains d'un voisin plus
puissant, elle fixe l'attention des Espagnols-
Américains sous le rapport de la sûreté des li-
mites. Des rivières qui ont un cours parallèle
à la côte, et qui n'en restent constamment éloi-
gnées que de 5 à6 milles marins ', caractérisent
tout le littoral entre l'Orénoque et l'Amazone.
A dix lieues de distance du cap Barima, le
grand lit de l'Orénoque se divise pour la pre-
mière fois en deux bras de 2000 toises de lar-
geur*. Us sont connus sous les noms indiens de
Zucupana et d'Imataca. Le premier, qui est le
plus septentrional, communique à l'ouest des
îles Cangrejos et Burro avec les bocas chicas de
" ' Près du cap Nassau. Le colonel Ynciartc , avant d'être fixé
ù I'Angoslura , a été employé par le gouvernement espagnol à
relever le labyrinthe Je canaux (esteras y canas) entre la
grande emhouelmie de l'Oi éiioque ri celle de l'Essequebo. Cet
officier n'etoil malheureusement jias muni de chronomètres.
" Vnjrez , paï exemple . sur les belles cartes de M. Van der
Bosch , le cours du Coinoiewyrie qui s'unit au fleure de Suri-
nam . à an^le droit, comme le Cuvuni s'unît à l'Es cquebo.
CHAPITRE XXir. 4l!
Lauran l de Nuina et de Mariusas. Comme l'île
du Burro disparoît dans le temps des grandes
inondations, elle n'est malheureusement pas
propre à être fortifiée. La rive méridionale du
brazo Imataca est coupée par un dédale de petits
canaux dans lesquels se jettent le Rio Imataca
et le Rio Aquire a. Une longue série de mon-
ticules granitiques s'élève dans les savanes fer-
tiles entre l'Imataca et le Cuyuni : c'est une
prolongation de la Cordillère dé la Parime qui,
bordant l'horizon au sud de l'Àngostura, forme
les célèbres cataractes du Rio Caroni, et se
rapproche de l'Orénoque comme un cap avancé
près du fortin de la Vie] a Guayana. Lès missions
populeuses d'Indiens Caribes et Guayanbs, gou-
vernées par les Capucins catalans, se trouvent
vers -les sources de l'Imataca et de l'Aquire.
Parmi ces missions les plus orientales sont
celles de Miamu, Cumamu et Palmar placées
dans un terrain montueux qui s'étend vers
ïupuquen , Saiita-Maria et la Villa de Upàta.
En remontant le Ilio Aquire et en se dirigeant
à travers les pâturages vers le sud, on parvient
à la mission de Belem de Tumeremo et de là au
confluent du Curumii avec le Rio Cuyuni où se
1 Cano froncés. *>
a Ces canaux communiquent avec le Cano de Arecifes qui
débouche 2 lieues à l'ouest du cap Barima.
trouvait établi jadis le poste espagnol ou desta-
camento de Cuyuni*. J'entre dans ce détail to-
pograpbique , parce que le Rio Cuyuni ou Cudu-
■vini sur une'# étendue de 2° -f à 5° de longitude3,
se dirige parallèlement à l'Orénoque de l'ouest
à l'est, et offîre une excellente limite naturelle
entre le territoire de Caracas et celui de la
Guyane angloise.
Les deux grands bras de l'Orénoque, leZa-
CUpana et l'Imataca, restent séparés sur une
longueur de i/| lieues : en remontant plus loin,
on trouve les eaux du fleuve réunies3 dans un
seul canal extrêmement large. Ce canal a près
de 8 lieues de long; son extrémité occidentale
présente une seconde bifurcation; et, comme
c'est dans le bras septentrional de la rivière
bifurquêe qu'est placé le sommet Au Delta, cette
partie de l'Orénoque est d'un grand intérêt pour
la défense militaire du pays. Tous les canaux^qui
1 A l'est des montagnes de Kinoroto.
' En y comprenant le Itio Jurunm , une des branches prin-
cipales du Cuyuiii. Le poste militaire hollauduis se trouToil
5 lieues à l'ouest de la réunion du Cuyuni, avec l'Esse-
quebo, là où le premier de ces fleuves reçoit le Mazuruni.
1 C'est à ce point de réunion que sont placé) deux villages de
Guaraons. \h portent é^iil eul les noms d 'ImLitaca et de Za-
Cupaon. /'y)-csToin. III, p. iijS.
'■ Cann de Maman" grande, <". de Mananio chien, C- Pe-
Htrnales , C. Mttvttreo , C. Ctilupiti, C. Macuona , C. grande
CHAPITRE XXÎV. 4^
aboutissent aux bocas chicas naissent sur un
même point du tronc de l'Orénoque. Le bras
(CanoManamo), qui se sépare près du village de
San Rafaël, ne se ramifiequ'après un cours de 3 à
4 lieues; et, en plaçant un fortin au-dessus de
l'île Chaguanes, on défendrait PAngostura contre
un ennemi qui voudroit pénétrer par une des
bocas chicas. De mon temps la station des cha-
loupes canonnières se trouvoit à l'est de San
Rafaël , près de la rive septentrionale de l'Oré-
noque. C'est le site1 que doivent reconnoître les
bâtimens qui remontent à la voile versl'Angos-'
tura en passant par le canal septentrional, celui
de San Rafaël qui est le plus large, mais le moins
profond.
Six lieues au-dessus dix point où" l'Orénoque
envoie une branche aux bocas chicas est placé
l'ancien fortin (los Castillos de laVieja o\iAn~
tigua Guajana ) dont la première construction
remonte au 16e siècle. Dans cet endroit, le lit
de Mariusas, etc. Les trois derniers bras forment , en se réu-
niasaot , le cqnal'Stnueux' appelé .la Fuelta del Torno. Quoique
le dédale des petits bras paroisse sujet à de fréquens change -
mens, il n'en est pas moins certain qu'on pourrait exécuter
un relèvement exact des grands bras dû dèltd de FOrénoque.
Ce' travail seroit très-long sans cloute ; mais , "en rectifiant de
temps en temps l'indication des sondes marquées, il devièndroit
d'un grand secours pour' la navigation.
* Barancos , près de File Yaya.
h 1 \ LIVRE T1LI,
du fleuve est parsemé (Viles rocheuses ' : on
assure que sa largeur atteint près de 65o toises.
La ville est presque détruite, mais les fortifi-
cations ' subsistent et méritent toute l'attention
du gouvernement delà Terre-l'erme. On jouit
d'une v ne magnifique de la batterie établie sur
un morne, au nord-ouest de l'ancienne ville. A
l'époque des grandes inondations, celle-ci est
totalement environnée d'eau. Des mares qui
communiquent avec VOrcnoque forment des bas-
sins naturels propres à recevoir les vaisseaux
qui doivent être radoubés, il faut espérer que,
lorsque la paix sera rendue à ces belles contrées
et qu'une politique étroite n'arrêtera plus le dé-
veloppement de l'industrie, des cultes de cons-
truction entoureront ces bassins de la Vieja
ijtatjana. Après l'Amazone, il n'y a pas de ri-
vière qui, des forêts même qu'elle parcourt,
puisse fournir des bois de construction plus pré-
cieux pour l'architecture navale. Cesbois, ap-
partenant aux grandes familles des Laurinées,
des Ciuttifèrcs, des Rutacées et des Légumi-
neuses arborescentes, offrent toutes les variétés
1 A l'ouest des Iskis 1 guanos.
* Los Juertes de San Francisco de Asis y de! Padrasto.
■Fignore si, vis-à-vis de la t'ieja Guayani, sur la rive septentrio-
nale niaient encore les restes du Castillu de San Fermant»
ou de Umoncs.
CHAP1TKE XXIY. 4l5
désirables de densité, de pesanteur spécifique
et de qualités plus ou moins résineuses. On ne
manque dans ce pays que d'un bois de mature
léger , élastique et à fibres parallèles, comme en
fournissent les Conifères des régions tempérées
et des hautes montagnes des tropiques.
Après avoir passé les fortins de la Vieja Gua-
yana, le lit de i'Orénoque s'élargit de nouveau.
L'état de la culture du pays présente un con-
traste frappant sur les deux rives. On ne voit
au nord que la partie déserte de la province de
Cumana, des steppes (llanos) dépourvues d'ha-
bitations et qui s'étendent au-delà des sources
du Rio Mamo , vers le plateau ou mesa de Gua-
nipa. Au sud on trouve trois villages populeux
appartenant aux missions de Carony, savoir
San Miguel de Uriala 1 , San Félix et San Joaquin.
Ce dernier village, placé sur les rives du Ca-
rony, immédiatement au-dessous de la grande
cataracte , est considéré comme Y embarcadère
des missions catalanes. En continuant la navi*
gation plus à l'est, entre l'embouchure du Ca-
rony et l'Angostura, le pilote doit éviter les ro-
chers de Guarampo , le bas-fond du Mamo et la
Piedra del Rosario. J'ai construit, sur les maté-
riaux nombreux que j'ai rapportés et d'après
■ Voyez plus haut , p. 364.
4l6 L1VIIK VIII.
des discussions astronomiques dont j'ai indiqué
plus haut les principaux résultats, une carte du
pays limité par le delta de l'Oi'énoque, le Ca-
rony et le Cuyuni. C'est la partie de la Guyane
qui, par la proximité des côtes, oili'ira un jour
le plus d'appât aux colons européens.
Dans son état actuel, toute la population de
1 cette vaste province, à l'exception de quelques
paroisses espagnoles ', dispersées sur les rives
du IJas-Orénoque, est soumise à deux gouver-
nemens monastiques. Eu évaluant à 55,ooo le
nombre des habitons dclaGuyanequi ne vivent
pas dans une sauvage indépendance, on en
trouve près de a4,ooo établis dans les missions et
pour ainsi dire soustraits à l'influence directe
du bras séculier. À l'époque de mon voyage, le
territoire des religieux de l'Observance de St.-
François renfuimoit ^3oo liabitans, celui des
Capuchlnos catalanes 17,000; disproportion sur-
prenante, lorsqu'on réfléchit sur la petitesse du
dernier territoire comparé aux vastes rives du
Haut-Orénoque, de l'Atapabo, du Cassiquiare
et du Rio JNegro. Il résulte de ces données que
près de deux tiers de la population d'une pro-
vince qui a 16,800 lieues carrées, se trouvent
concentrés, entre le Rio Immataca et la ville de
' Puêhhu y villas de E.ipmtoles.
CHAPITRE XXIV. 4*7
Santo Thomè del Àngostura, sur un terrain qui
n'a que 55 lieues delong et 3o lieues de large. Ç$$
deux go uvernemens monastiques sont également
inaccessibles aux blancs et forment, status in
statu. J'ai décrit le premier, celui des Obswvan*
tins ,d'après mes propres recherches : il me reste
à consigner ici les notions que je me suis pro-
curées sur le second de ces gonvernemens , celui
des Capucins catalans. De funestes dissentions
civiles et des fièvres épidémiques ont diminué,
dans ces dernières années , la prospérité long-
temps croissante, des missions deCarony : mais,
malgré ces pertes , la région que nous allons
parcourir offre encore beaucoup d'intérêt, sous
le rapport de l'économie politique.
* Les missions des Capucins catalans renfer*»
moient,,en i8o4, pour le moins 60,000 têtes
de bœufs paissait dans les savanes; elles s'éten-
dent du bord oriental du Carony et duParagua
jusqu'aux rives de l'Imataca , du Curumu et du
Çuy uni ; elles confinent au sud-est , avec la
Guyane angloise ou colonie d'Essequebo; vers le
sud, en remontant les rives désertes du Paragua
^ et du Pâraguamusi, et en traversant la cordil-
lère de Pacaraimo, elles touchent aux établis^
semens portugais du Rio Branco. .Tout ce pays
est ouvert, rempli de belles savanes , Bt ne res-
semble guère à celui que nous venons de par-
Pelât, histor. Tarn. 8. % 7
y
£i8 livue vnr.
courir dans le Haut-Orénoque. Les forêts ne
deviennent impénétrables qu'à mesure qu'on
avance vers le sud : au nord, il y a des prairies
entrecoupées de collines boisées. Les sites les
plus pittoresques se trouvent près des chutes
du Carony et dans cette chaîne de montagnes,
de s5o toises de haut, qui sépare les affluens de
l'Orénoque de ceux du Cuyuni. C'est là que
sont placées la Villa de Upata', qui estle chef-
lieu des missions , Santa Maria et Cupapui. De
petits plateaux offrent un climat sain et tempéré;
le cacao, le riz, le coton, l'indigo et le sucre
viennent en abondance , partout où l'on soumet
à la culture un sol vierge et couvert d'une
bourre épaisse de graminées. Les premiers éta-
blissemens cbrétiensde ces contrées ne remon-
tent pas, je crois , au-delà de l'année 1721. Les
élémens dont se compose la population actuelle
sont les trois races d'Indiens Guayanos, Caribes
et Guaycas. Les derniers sont un peuple mon-
1 Fondée en 17 Pc. Population .65- aines en 179?; 769 aŒfJ
en i8o3. Les villages les pltu populeux de ces missioDS
{ Alta Gracia, Cupapui, Santa Rom de Cura et Guri ) Broient,
en 171J7, entre (ion à ijun h.iliiLius; m;ûs les fièvres épidtmiques
ont, en 181 S, diminué 1;< jinpul.-itiun de plu.-, d'nu liera. Dans quel-
ques missions, les maladies Mil en loi c près de la moitié des ht-
bitans. Vcjcï Tripfrom Ângottura ta the Capuchin Missîoni
af the Cartmi dans \cJourn. nj' the Royal Inst., 1830, n° iC,
p. 36(3-387, et n" 17, p. i-i3i.
CHAPITRE XKIY. 4*9
tagnard , et leur taille n'est pas à beaucoup près
aussi petite que celle des Guaycas que nous
avons trouvés à l' Es mer aida x. Ils sont diffi-
eiles à fixer au sol ; et Les trois missions les
plus modernes dans lesquelles on les a réunis,
celles de Cura, de Gurucuy et d'Arechica,
sont déjà détruites. Les Indiens Gtiayanos,
dès le seizième siècle , ont donné leur nom
à toute lette vaste province ; Us spnt moins
inielligens, mais plus doux et plus faciles, si*
non à civiliser , du moins à subjuguer , que les
Xlaribes. Leur langue paroît appartenir au grand
rameau des langues caribe et tamanaque. Elle
offre ces mêmes analogies de racines et de formes
grammaticales , qu'on ribserve entre le .sanskrit,
le persan, le grec et l'allemand. 11 n estopas aisé
de fixer les formes dç ce qui est indéfini par sa
nature ., et de .s'entendre sur les différences que
l'on doit adihettre entre des dialectes r des lan-
gues dérivées et des langues mères. Les jésuites
du Paraguay nous ont fait connoître, dans L'hér
misphère austral, une autre borde de Gqayanos \
vivant dans les forêts épaisses du 'Parana.XJuoi-
. qu'on ne puisse nier en général que , par l'effet
w . ' Voyez plus haut, p. 191» *
* On les appélleaussi Guananas du Ouataehas (Voyez Aiaïvu
Voyage au Paraguay, Tora. II, p. aai.
*7*
430 I.IVBF VIII-
des émigrations lointaines1, les peuples qui
sont établis au nord et au sud de l'Amazone
n'aient eu des communications, je ne déciderai
point si ces Guayanos du l'arana et de l'Uragay
offrent d'autres rapports avec ceux du Carony,
qu'une homonymie qui n'est peut-être qu'acci-
dentelle 9.
Les établissemens chrétiens les plus consi-
dérables sont concentrés aujourd'hui entre tes
montagnes de Santa Maria, la mission de San
Mîguel et la rive orientale du Carony, depuis
San Buenaventura jusqu'à Guri 3 , et Y embar-
cadère de San Joaquin; c'est un terrain qui n'a
pas plus de f\do lieues carrées de surface. Les
savanes , à l'est et au sud , sont à peu près inha-
bitées; on- n'y trouve que les missions isolées
de Bclem, de Tumuremo, de Tupuquen, de
Puedpa et de Santa Clara. 11 seroit à désirer que
' Comme I-.-s migrations célèbres tics Om-aguas ou Onte-
guas.
' Outre Ira Caribes, les Guayanos et las Gusycas, il y »
aussi, dans les missions de Carony, des Ind en» Pariagotos,
Gunrautins cl Aruncas. Voyez, sur ces races diverses, Tora. HT,
p. 3^i et 356.
' Etiri de la carte îiisûrée dan* le Journ. of the Royal
Inst.. a." 17. Le villa c du Ilosarîo de Guacipaù est appelé
dans celte carte /t'asipatî.
s
CHAPITRE XXIV. J^2l
la culture se fixât de préférence dans les lieux
•éloignés des fleuves, où le terrain est plus élevé
-et l'air plus favorable à la santé. Le Rio Carony,
dont les eaux d'une clarté admirable sont peu
poissonneuses , est libre d'écueils depuis la Villa
de Barceloneta, placée un peu au-dessus du con-
fluent du Paragua jusqu'au village de Guri. Plus
au nord , il serpente entre des îles et des ro-
chers sans nombre; il n'y a que les petits canots
des Garibes qui se hasardent de naviguer au
milieu de ces Raudales, ou rapides du Carony.
Heureusement le fleuve est souvent divisé en
plusieurs bras, de sorte que l'on peut choisir
. celui qui , selon la hauteur des eaux , offre te
moins de tournoiemens et d'écueils à découvert.
Le grand S alto , célèbre par les beautés pitto-
. resques de son site , est un peu au-dessus du
village d'Àguacàgua , . ou Carony , qui avoit de
mon temps une population de 700 Indiens. On
assigne à cette cascade i5 à 20 pieds de hauteur;
mais le barrage ne traverse pas tout le ht du
fleuve, qui a plus de 5oo pieds de large. Quand
la population se sera plus étendue vers l'est,
elle profitera du cours des petites rivières d'Ima-
taca et d'Aquire, dont la navigation est assez
libre de dangers. Les moines qui aiment à se
tenir isolés pour se soustraire à là surveillance
du pouvoir séculier, n'ont pas voulu s'établir ?
4as i-ivue vin.
jusqu'ici, sur les rives de l'Orénoqae. Ce m'est ',
cependant que par ce fleuve , ou par le Cuyuni
et l'Essequebo, que les missions de Carony peu-
vent exporter leurs productions. La dernière
voie n'a point encore été tentée, quoique plu-
sieurs établi ssemens chrétiens * soient déjà
placés sur un des afïluens principaux du Cuyiint,
le Rio Juruario a. Cet affluent offre , à l'époque
des grandes crues, le phénomène remarquable
d'une bifurcation. 11 communique par le Jura-
ricuiraa et l'Aurapa avec le Rio Carony 3, de
sorte que le terrain compris entre l'Orénoque,
la mer, le Cuyuni et te Carony, devient une
véritable île. De formidables rapides entravent
la navigation du Haut-Cuyuni; aussi a-t-on
cherché, dans ces derniers temps, à ouvrir «ne
route à la colonie d'Essequebo, beaucoup plus
vers le sud-est, pour atteindre le Cuyuni bien
au-dessous de la bouche dit Curumu.
Tout ce terrain méridional est traversé par
des hordes de Cnribes indépendansj'ce sont les
foibles restes de cette peuplade guerrière qui se
montra siformidable aux missionnaires, jusqu'en
Guac.ipalï, Tupuquco, Angol de la Custorlia et Cura.
i en t8oo, se trouvait le poste militaire des frontières, placé
s anciennement au confluent du Cuyuni et du Cunirou.
' Rio Yuaroare de la carte angloise rjufl je viens de riter,
' Cautin, p, 5j et i! p .
CHAPITRE XXIV. 4?$
173S et 1735; époque à laquelle le respectable
évêque Gervais de Labrid1 , chanoine du cha-
pitre métropolitain de Lyon, le père Lopez et
plusieurs autres religieux, périrent des mains
des Caribes. Ces dangers, assez fréquens autre*
fois, n'existent plus , ni dans les missions de Ga-
rony ni dans celles de l'Orénoque; mais les
Caribes indépendans continuent, par leurs bai-
ssons avec lès colons hollandois d'Essequebo, k
exciter la méfiance et la haine du gouverne-
ment de la Guyane. Ces tribus favorisent le
commerce de contrebande le long des côtes , et
parles canaux ou esteres qui unissent le Rio Ba-
rima au Rio Moroca j ils enlèvent le bétail aux
missionnaires , et engagent les Indiens récem-
ment convertis (vivant sous le son de lu cloche}
à retourner dans les forêts. Partout les hordes
libres ont un vif intérêt à s'opppser aux progrès
de la culture et aux envahissemens des blancs.
Les Caribes et les Aruacas se procurent des
armes à feu à Essequebo et à Demerary ; et r
lorsque la traite des esclaves américains (poitos}
. étoit dans la plus grande activité, des aventuriers
d'origine hollandoise prenoiebt part à ces in-
cursions dans le Paragua , l'Erevato et le Ven-
/ , * Consacré évêque pour les quatre parties du monde ( abispo
para las quatre partes del mundo} par le pape Benoit Xffl.^
4l4 LITHE TI1I.
tuario. La chasse aux hommes se faisoit sur ces
rives, comme elle se l'ail vraisemblablement en-
core sur celles du Sénégal et de la Gambie. Dans
les deux mondes, les Européens ont employé les
mêmes ruses , commis les mêmes forfaits, pour
alimenter un commerce, qui déshonore l'hu-
manité. Les missionnaires de Carony et de i'O-
rénoque attribuent tout le mal qu'ils souffrent
des Caribes indépendans à la haine de leurs
■voisins, les prédicans calvinistes d'Essequebo.
Aussi leurs ouvrages sont remplis de plaintes
contre la secta diabolica de Cnlvins y de Lufero
et contre les hérétiques de la Guyane hollan-
doise qui s'avisent quelquefois d'aller en mission
et de vouloir répandre 1j germe de la vie sociale
parmi les sauvages *.
De toutes les productions végétales de ces
contrées, celle que l'industrie des Capucins ca-
talans a rendue la plus célèbre, est l'arbre qui
fournit le Cortex Angosllirœ , et que l'on dé-
signe faussement sous le nom de quinquina de
Carony. Nous avons été les premiers à le faire
connoître, comme un nouveau genre très-dis-
tinct du Cliinchona, et appartenant à la fi mille
des Meliacées a. Jadis on avoit attribué ce|mé-
' ' C'aulin, p. 5;3. Humilia, Tom. I, p. ïo. Fray Pedro
•Simon, ]p. ail, Lettres cilif., Tom. XVI, n.° ao.
fiyci nos Plantes équin., Tom. I, p Hi, PI. ttttn-
CHAPITRE XXIT. /j25
dicament salutaire de TAmérique méridionale
au Brucea ferruginea , qui croît en Abyssinie ,
au Magnolia glaucaetau Magnoli Plumieri. Pen-
dant la maladie très-grave de mon compagnon
de voy.age, M. Ravago envoya un homme de
confiance dans les missions de Carony, pour
nous procurer, par les soins des capucins d'U-
pata, des branches fleuries de l'arbre que nous
désirions pouvoir décrire. Nous eûmes de très—
Willdenow, dans les Mémoires dfil 'académie de Berlin, 1802.
p. 24. De Candolle, Propriétés des plantes, p. g3. Richard,
dans les Mém. de llnst.. 181 1, P. I, p. 8a, PI. x. On a lieu de
croire qu'outre le Ticorea d'Aublet, seconde espèce du genre
Bonplandia, le véritable Bonplandia trifoliata végète aussi dans la
Guyane françoise. M. Kunth Ta reconnu parmi les plantes
de (Cayenne , envoyées par M. Martin. J'avois, à Guayaquil,
inscrit le Bonplandia sur mon Tableau de la géographie
des plantes 1 sous le nom provisoire de Cusparia Jebrifuga :
ce nom, qui étoit resté par mégardesur la planche publiée après
mon retour en Europe, se retrouve dans plusieurs ouvrages de
matière médicale. Le Bonplandia de Cavanilles est une plante
mexicaine que nous avons appelée Caldasia geminiflora , et
qui est devenue commune dans nos jardins. ( fViUd., Hortué
BeroL, Tom. I. p. 71.) L'abbé Cavanilles, en dédiant à M. Bon-
pland ce genre de la famille des Polémoniacées , n'avoitpas
eu connoissance du mémoire sur le Cortex Angosturœ que
M. Willdenow avoit présenté à l'académie de Berlin. Le nom
iïuëngostura, comme genre, est tout-à-fait inadmissible. Nom-
meroit-on Borna une plante qui, sans croître dans les en-
virons de cette tille, seroit un objet de commerce pour les
Romains? j— -
il 26 1.1VKE TI1I.
beaux échantillons, dont les feuilles, longues
de 18 pouces, cxhaloient une odeur ai-omatique
très-agréable. Nous reconnûmes bientôt que le
Cuspare (c'est le nom indigène de la Çasearilla
ou Corteza (tel Augostura ) forme un nouveau
genre;et,eu envoyant des plantes del'Orénoque
à M. Willdcnow, je le priai de dédier ce genre
à M. lïonpliuul. L'arbre connu aujourd'hui sous
le nom de lionplandia trifoliata végète à 5 ou
6 lieues de distance de la rive orientale du Ca-
rony, au pied des collines qui entourent les
missions deCupapui, d'Upata et d'Alta Gracia,
Les Indiens caribes l'ont usage d'une infusion
de l'écorce du Cuspare, qu'ils regardent comme
un remède fortifiant. M. Bonpland a découvert
ce même arbre à l'ouest de Cumana, dans le
golfe de Santa-Fe, où il peut devenir un des
objets d'exportation de la Nouvelle-Andalousie.
Les moines catalans préparent un extrait du
Cortex Angosturœ, qu'ils envoient aux couvens
de leur province, et qui mériterait d'être plus
connu dans le nord de l'Europe. 11 faut espérer
que l'écorce fébrifuge et anti-dyssentérique du
lionplandia continuera à être employée malgré
l'introduction d'une autre écorce décrite sous
le nom de fausse Angosture, et souvent con-
fondue avec la première. Cette fausse Angos-
ture ou Angosture pseudo -ferrugineuse est
CHAPITRE XXIV. 4*7
due , à ce qu'on assure , au Brucea anti-dyy-'
senterica ; elle agit fortement sur les nerfs * ,
produit de violentes attaques de tétanos, et
renferme , d'après les expériences de MM. Pel-
letier et Caventon, une substance alcaline par-
ticulière a , analogue à la morphine et à la stry-
chnine. Comme l'arbre qui donne le véritable
Cortex Angosturœ ne vient pas en grande abon-
dance , il est à désirer qu'on en fasse des plan-
tations. Les religieux catalans sont très-propres
à étendre ce genre de culture. Ils sont plus éco-
nomes , plus industrieux et plus actifs que les
autres missionnaires. Déjà ils ont établi des tan-
neries et des filatures de coton dans quelques vil-
lages *j et s'ils font jouir dorénavant les Indiens
du fruit de leurs travaux, ils trouveront de
grandes ressources dans la population indigène.
* D'après les expériences de MM. Emmert, Marc et Orfila.
3 La brucine. M. Pelletier a sagement évité le mot Angos-
turine, parce qu'il pourroit indiquer une matière tirée du vrai
Cortex Angosturœ ou Bonplandia trifoliata. ( Annales de
Chimie , Tom. XII, p. 117.) Au Pérou , nous avons vu aussi
mêler des écorces de deux nouvelles espèces de Wéinmannia
et de Wintera aux écorces de Cinchona , mélange moins
dangereux , mais toujours nuisible a cause de la surabondance
de tannin et de matière acre contenus dans les fausses Cas->
carillas.
{ a AMiamo, Tumeremo, etc.
4aS LIVRE VIII.
Concentrés sur un petit espace île terrain, ces
moines ont le sentiment de leur importance
politique; ils ont résisté de temps en temps et
à l'autorité civile et à celle de i'évêque. Les
gouverneurs qui résident à l'Angostura ont lutté
contre eux avec un succès très-inégal, selon
que le. ministère de Madrid montroit une com-
plaisante déférence pour la hiérarchie ecclésias-
tique, ou qu'il cherelioità en limiter le pouvoir.
En 17(18, Don Manuel Centurion fit enlever aux
missionnaires plus de 20,000 têtes debétailpour
les distribuer parmi les habitans les plus indi-
gens. Cette libéralité, exercée d'une manière
assez illégale, eut les suites les plus graves. Le
goirverneiirfut destitué sur la plainte des moines
catalans , quoiqu'il eût considérablement étendu
le territoire des missions vers le sud, et fondé,
au-dessus du confluent du Carony avec le Rio
Paragua, la Villa de Barceloneta, et, près de
la réunion du Rio Paragua et du Paraguamusi,
la Ciudad de Guirior. Depuis cette époque jus-
qu'aux troubles politiques qui agitent aujour-
d'hui les colonies espagnoles, l'administration
civile a soigneusement évité de s'immiscer dans
les affaires des Capucins. On s'est plu à exagérer
leur opulence comme on a exagéré celle des jé-
suites du Paraguay.
CHAPITRE XXIY. 4^9
Les missions du Carony réunissent, par la
configuration de leur sol l et le mélange de sa-
vanes et de terres labourables, les avantages des
JLlanosàe Calabozo et des vallées d'Aragua. La
véritable richesse de ce pays est fondée sur le
soin des troupeaux et sur la culture des pro*-
ductions coloniales. 11 est & désirer qu'ici, comme
dans la belle et fertile province de Venezuela ,.
les habitans, fidèles aux travaux des champs,
ne se livrent pas de sitôt à la recherche des
mines. L'exemple de l'Allemagne et du^exique
prouve sans doute que l'exploitation des mé-
taijx n'est aucunement incompatible avec un
état florissant de l'agriculture : mais , d'après des
traditions populaires , les rives du, Carony con-
duisent au lac Dorado et au palais de V Homme
Doré'1 y et, comme ce \ac et ce palais sont un
mythe local, iLseroit dangereux de réveiller des
souvenirs qui commencent à s'effacer peu à peu.
On m'a assuré que, jusqu'en 1760, lesCaribes
indépendans venoient au Cerro de Pajarcimay
montagne placée au sud de la Vieja Gûayana^
pour y. soumettre au lavage la roche décom-
s
■r
■ II parpît que de petits plateaux entre les montagnes
cTUpata, de Gumarau et de Tupuquen, ont plus de i5o toises
de hauteur au-dessus du niveau de la" mer.
* El Dorado, c'est-à-dire el rey à homhre dorado* Voyez
(lus haut, p. 21.
\
iJ3o LIVRE VIII.
posée. La poudre d'or,recueillie dans ce travail,
étoit renfermée dans des calebasses AeCrescen-
tta Cujete , et vendue aux Hollande» à Esse-
quebo. Plus récemment encore, des mineurs
mexicains qui abusoient de la crédulité de Don
José Avalo ' , intendant de Caracas, entrepri-
rent une exploitation très-considérable au cen-
tre des missions du Rio Carony , près de la ville
d'Upata , clans les Cerros del Potrero et Chirka.
Ils annoncoient que toute la roche étoit auri-
fère : on construisit des usines, des brocards
et des fours de fondage. Après avoir dépense
des sommes considérables, on découvrit que
les pyrites ne contenoient aucune trace |d*or.
Ces essais, quoique très-infructueux, firent re-
naître l'ancien, préjugé * «que dans la Guyane,
toute roche luisante est una madré del oro. a)i
On ne s'est pas borné à fondre le micaschiste;
près de l'Angostura, on m'a montré des couches
de schistes amphibolinues , sans mélange de subs-
tances hétérogènes, qu'on a exploitées sous le
nom bizarre d'un minerai d'or noir, oro negro.
C'est ici le heu de faire connoître , pour com-
pléter l;i description de l'Orénoque , les ré-
sultats principaux de mes recherches surXeDo-
' Voyez Tom. IV, p. 179.
' Halrgh , fliscnveiy "fl/11: Fi'iipin) nf Gtii(ina , p. 3 et î(.
CHAPITRE XXIV. 53l
rado , sur la mer Blanche ou Laguna Parime,
et sur les sourdes de l'Orénoque , telles qu'elles
se trouvent figurées dans les cartes les plus ré-
centes. L'idée d'un terrain aurifère', éminem-
ment riche, a été liée, dès la fin du i6.c siècle ,
à celle d'un grand lac intérieur qui donne à la
fois des eaux à l'Orénoque, au Rio Branco et
au Rio Essequebo. Je ci^ois être parvenu, par
une connoissance plus exacte des lieux, par
une étude longue el laborieuse des auteurs es-
pagnols qui traitent du Dorado , et surtout par
la comparaison d'un grand nombre de cartes
anciennes rangées par ordre chronologique , à
découvrir la source de ces erreurs. Toutes les
fables ont quelque fondement réel ; celle du Do*
rado ressemble à ces mythes de l'antiquité Iqui ,
voyageant de pays en pays , ont été successive-
ment adaptés à des localités différentes. Pour
distinguer la vérité de l'erreur , il suffit le plus
souvent, dans les sciences, de retracer l'his-
toire des opinions et de suivre leurs dévelop-
pemens successifs. La discussion à laquelle je
vais consacrer la fin de ce chapitre n'est pas
seulement importante, parce qu'elle jette dti
jour sur les événemens de la conquête et sur
cette longue série d'expéditions désastreuses
faites à la recherche du Dorado , et dont la der-
nière (on a honte de le dire) est de l'année 1775 :
elle offre , à côté de cet intérêt purement his-
45a LIVRE VIII.
torique , un autre intérêt plus réel et plus géné-
ralement senti, celui de rectifier la géographie
de l'Amérique méridionale et de débarrasser tes
cartes qu'on publie de nos jours, de ces grands
lacs et de ce réseau bizarre de rivières placés
comme au hasard entre les 6o° et 66° de lon-
gitude. Personne ne croit plus en Europe aux
richesses de la Guyane et à l'empire du grand
Patiti. La ville de Manoa et ses palais couverls
de lames d'or massif ont disparu depuis long-
temps ; mais l'appareil géographique servant
d'ornement à la fable du ûorado, ce lac Pa-
rime qui, semblable au lac de Mexico , réflétoit
limage de tant d'édiliccs somptueux, a été re-
ligieusement conservé par les géographes. Dans
l'espace de trois siècles, les mêmes traditions
ont été diversement modifiées; par ignorance
des langues américaines, on a pris des fleuves
pour des lacs, et des portages pour des em-
branehemens de fleuves; on a fait avancer un
lac (le CassipaJ de 5" de latitude vers le sud,
tandis que l'on a transporté un autre lac (le
Pttrune ou Dorado) à cent lieues de distance,
de la rive occidentale du Rio Braneo à la
rive orientale. C'est par ces ehangemens di-
vers que le problème que nous allons résoudre
esl devenu beaucoup plus compliqué qu'on ne
le pense généralement. Le nombre des géogra-
phes nui discutent les fondemens d'une carte,
CHAPITRE XXIY. ^SS
sous les trois rapports des mesures , de la cou*»
paraison des ouvrages descriptifs et de l'étude
étymologique l des noms, est extrêmement petit.
Presque toutes les cartes de l'Amérique mérir
• Je me sers de cette expression, impropre peut-être f
pour désigner une espèce d'examen philologique auquel il faut
soumettre les noms £es rivières , des lacs , des montagnes et des
peuplades , pour décourvir leur identité dans un grand nombre
de cartes. Cette diversité apparente des noms naît en partie
de la différence des dialectes que parle une même famille de
peuples, en partie de l'imperfection de notre orthographe eur0?
péenne , et de la négligence extrême avec laquelle les géo-
graphes se copient les uns les autres. On reconnoît avec peiné
le Rio Uaupe dans le Guapue ou Guape, le Xié dans le Guaicia,
le Raudal d'Atures dans Athule , les Garibes dans les Câlina?
et Galibis , le Guaraunos ou Uarau dans les Waraw-itcs , etc.
C'est cependant par des permutations de lettres toutes semblables
que les Espagnols ont fait de films, hijo; de famés, hambre;
et au conquistador Philippe de Hutten, Felipe de Urre, et
même Utre ; que les Tamanaques, en Amérique , ont substitué
chorapo à soldado ; et les juifs , en Chine, Ialemeiohang à Je?
rémie. ( Voyez plus haut , p. 1 1 S ; Tom. III , p. 3 1 5 , 3a 2 , 343 f
348=, et Tom. "VIT, p. 4!7*) L'analogie et un certain tact
étymologique doivent guider les géographes dans ce genre da
recherches qui les exposerait à de graves erreurs, s'ils n'étu?
jdioient<pas en même temps la position respective des affluent
supérieurs et inférieurs d'un même fleuve. Nos cartes d'Ame?
riquè' sont surchargées de rfoftig pour lesquels on a créé def
fleuves , comme dans le catalogue des êtres organisés y appelé
Systema Naturœ, on indique , comme deux ou trois espèces
distinctes , une plante ou un animal qui ont été décrits sous
différons7 noms. C'est ee désir de compiler, de remplir les
yides , et d'employer sans critk(uê deç matériaux hétérogènes ,
R$lat. histor. Tom. 8. 28
434 LIVRE VI 11.
dionale qui ont paru depuis l'année 1775 sont,
pour ce qui regarde l'intérieur du pays compris
entre les steppes de "Venezuela et le fleuve des
Amazones, entre le revers oriental des Indes
et les côtes de Cayenne, une simple copie de
la grande carte espagnole de la Cruz Oluiedilla.
Une ligne, qui indique l'étendue du pays que
Don José Solano se vantoit d'avoir découvert
qui a dorme à nos caries, dans les contrées les moins visitées,
une apparence d cxaeliludc dont on reconnoit la fausseté lors-
qu'on rient sur les lieux. M., de La Couda mine a- fuit celle
même observation : «Les cartes de la Guyane, dit-il, four-
millent de détails aussi faux que circonstanciés.» ( Voyei à
{Amazone , p. i «9. ) Tout en indiquant, dans le tente', les trois
foodemens principaux du travail géographique , j-' ai distingué
.■iii^ncusenieul la tlisi-tissiim des mesures (c'est-à-dire des obser-
vations astronomique» , des opérations géodesiques et des itiné-
raires ) , de l'étude qu'on doil faire des Voyages , des descrip-
tions de provinces , des caries anciennes et raodersesi Si tous
les pays étoient icicvia U tgimomélriquemeiïl , la construction
des cartes se rcduireil presque à une npcialton manuelle. Jj»
sagacité du géographe s'exerce sur ce qui est douteux ;. et , de
nos jours, une saine critique duii se fonder nécessairement sur'
dcili brandies de couuiiissi<i;ci:s entièrement distinctes, sur la
discussion tic la valeur relative des méthodes astronomiques
employées, et sur l'élude que l'on fait des ouvrages descriptifs
(Voyages, Statistiques, Histoires des Conquêtes) dans la
langues même dont leurs auteurs se sont servis. Celte lecture
des originaux est d'aulani plus indispensable que, dans la
plupart des ouvrages descriptifs (comme D'Anville l'a déji
judicieusement observé), les cartes annexées sont, sur plusieurs
points 1 eu contradiction directe avec le texte.
CHktlïKl xxir. 4'3
êi padifié pair sêô trouves et sèfs émissaires ^ut
prise pour la route de cet officier qui n'a ja-
mais été au-delà de San Fernando de Àtabapo,
village éloigné de 160 lieues du prétendu lace
Parime. On- négligea l'étude de l'ouvrage du
père Caulin, qui est l'historiographe de l'expér
dition de Solano, et qui expose très -claire-
ment , d'après le témoignage des Indiens , ce com-
ment le nom du fleuve Parime a donné heu à
la fable du Dorado et d'une mer intérieure. »
On ne fit en outre aucun usage d'une carte de
l'Orénoque , postérieure de trois ans à celle de
LaCruz, et tracée par Surville, d'après l'en-
semble des matériaux vrais et hypothétiques que
renferment les archivée du Despacho universal
de Indtas. Les progrès de la géographie, autant
qu'ils se manifestent sur le& cartes y sont beau-
coup plus lents qu'on ne devrait le supposer
par le nombre des résultats utiles qui se trou-
vent répandus dans les ouvrages des différentes
nations. Des observations astronomiques, des
renseignemens de topographie s'accumulent,
pendant une longue suite d'années , sans qu'on
en fasse usage; et, par un principe de stabilité
et de conservation, très-louable d'ailleurs ,iceux
qui construisent descartes aiment souvent mieux
ne i rien ajouter que de sacrifier un lae,'tme
chaîne de montagnes on un embranChemeat m
a&*
436 lithk v 1 1 r.
de civières que l'on a pris l'habitude de figura
depuis des siècles.
Comme les traductions fabuleuses du Dorado
et du lac Parime ont été diversement modifiées
d'après l'aspect des pays auxquels on a voulu les
adapter, il faut distinguer ce qu'elles renfer-
ment de réel et ce qui est purement imaginaire.
Pour éviter ici des notions détaillées qui seront
mieux placées dans X Analyse de V Allas géo-
graphique, je commencerai d'abord à fixer l'at-
tention du lecteur sur les lieux qui ont été, àdi-
verses époques , le théâtre des expéditions faites
pour la découverte du Doraelo. Lorsqu'on aura
appris à connoïtre l'aspect du pays , les circons-
tances locales, telles qde nous pouvons les dé-
crire aujourd'hui, il sera facile de concevoir
comment les différentes hypothèses retracées
sur nos cartes ont pris naissance peu à peu et se
sont modifiées les unes les autres. Pour com-
battre une erreur, il suffit de rappeler les formes
variables sous lesquelles on l'a vu paraître à di-
verses époques.
Jusqu'à la moitié du 1 8." siècle , tout le vaste
terrain compris entre les montagnes de la
Guyane franeoise et les forêts du Haut-Oré-
noque, entre les sources du Rio Curony et la
rivière des Amazones (de o" à h" de lat. bor.
-et de .I7' à 68" de long. ) , étoit si peu connu
CHAPITRE XXIV. 4^7
que les géographes pourvoient , à leur gré, y pla-
cer des lacs, y créer des communications de
rivières, y figurer des chaînes de montagnes
plus ou moins élevées. Ils ont pleinement usé
de cette liberté ; et la position des lacs comme
le cours et les embranchemens des fleuves ont
été variés de tant de manières < qu'il ne seroit
pas surprenant que, parmi le grand nombre des
cartes, il s'en trouvât quelques-unes qui retra-
çassent le véritable état des choses. Aujour-
d'hui le champ des hypothèses se trouve singu-
lièrement rétréci. J'ai déterminé la longitude
de l'Esmeralda dans le Haut-Orénoque ; plus à
Test, au milieu des plaines de la Parime (ter-
rain inconnu comme le Wangara et le Dar-Sa-
ley en Afrique), une bande de1 20 lieues de
large a été parcourue du nord au sud , le long
des rives du Rio Carony et du Rio Branco , par
les 65° de longitude. C'est le chemin périlleux
que don Antonio Santos a suivi pour venir de
Santo Thomè del Angostura au Rio Negro et à
l'Amazone j* c'est celui aussi par lequel , très-ré*
cemment encore, des colons de Surinam ont
communiqué avec les habitans du Grand-Para *.
Ce chemin divise la terra incognito de la Fâ-
' Voyet plus haut, p. 117.
£38 LIVRE VIII.
rime en deux portions inégales : il pose en même
temps des limites aux sources de l'Orénoque,
qu'il n'est plus possible de reculer indéfiniment
vers l'est sans faire traverser le lit du Rio
Braneo, qui coule du nord au sud, par le lit
du Haut-Orénoque , dont la direction est de l'est
à l'ouest. Si l'on suit le Rio Braneo ou cette
bande de terrain cultivé qui dépend de la Ca~
fjîtama gênerai du Grand-Para, on voit des lacs
en partie imaginés, en partie agrandis par les
géographes, Ibrmer deux groupes distincts. Le
premier de ces groupes embrasse les lacs que
l'on place entre rEsmeralda et le Rio Braneo:
au second appartiennent ceux que l'on s'oppose
dans le terrain entre le Rio Braneo et les mon-
tagnes des Guyanes hollandoise et françoise. 11
résulte de cet aperçu que la question s'il y a un
lac Parioie ù l'est du Rio Braneo, est tout-à-
fait étrangère au problème des sources de 10-
rénoque.
Outre le terrain que nous venons d'indiquer
(le porado de. la Parhne , traversé par le Rio
Braneo), il se trouve, à 260 lieues vers l'ouest,
près du revers oriental de la Cordillère des An-
des, une autre partie de l'Amérique également
célèbre dans les expédiions du Do/ado. C'est
la Mésopotamie entre le Caqueta p )e Rio ?fegro,
l'Daupès el le Juiiibesli, sur laquelle j'ai donne
CHAPITRE XX IT. 4?0
flus haut des renseignemens détailles l j c'est le
Dorado des Omaguas qui renferme le lac Ma-
noadw père Acuiïa, la Luguna de Oro des In-
itieras Guanes et le terrain aurifère duquel le
père Fritz a reçu des lames d'or battu dans
<sa mission sur l'Amazone, vers la fin du dix-
septième siècle.
Les premières, et surtout les plus célèbres
entreprises tentéqs pour la recherche du Z?o-
rado, ont été dirigées vers le revers oriental
ides Andes de la Nouvelle-Greiiade. Emerveillé
des notions qu'un Indien de Tacunga avait don-
nées sur les richesses du roi oij Zaque de Cun-
^dirumarca3, Sébastien de Belalcazaf ejivoya, en
j535, ses capitaines Anasco et Ampudia pour
découvrir la vallée du Dorado$ à douze journées
? Tora. VII, p. 384 , 393, 417, .
* Herera Dec. V, Lib. vn, Cap. Xiy(Tom. III, p. 178).
Ne seroit-ce pas là plutôt le vrai nom ancien de la Nouvelle-
Grenade, que d'autres écrivains de la Conquête appellent
Çundinamarca. C'est cependant la dernière forme que l'on
a fait revivre, de nos jours, dans la guerre dç l'indépendance des
colonies.
3 El valle del Dorado. Pineda rapporta « que mas ad el an te
de la provincia de la Cànela se hallan tierras roui ricas adonde
andaban los nombres armados de piecas y joyas de oro y
que no hdvia sierra, ni montana. » Herera Dec. V, Lib. x,
Cap. xiv ( Tom, IHj p. ^44 ), et Dec. VI, Lib. vin, Cap. vi
( Tpro. IV, p. 180). Geogr. hlaviana, roi. 1 1 , p. i§\.Southey,
Tom. I, p. :8 et 37a. ■ ■ • : -
44<> LIVRE VIII.
de chemin de Guallabamba, par conséquent
dans les montagnes entre Pasto et Popayan.
Les informations que Pedro de Anasco avoit
obtenues des indigènes, jointes à celles données
plus tard ( l53G) par Diaz de Pineda, qui avoit
découvert les provinces de Quixos et de la
Canela entre le Rio Napo et le Rio Pastaca,
firent naître l'idée qu'à l'est des Nevados de
Tungurugua, <hi Cayambe et de Popayan j «il
y avoit de vastes plaines, abondantes en métaux
précieux et dont les habitans étoient couverts
d'armures d'or massif. » C'est à l'occasion
de la recherche de ces trésors que Goncalo
Pizarro (i55g) découvrit accidentellement les
Cannetfiers de l'Amérique (Laurus cinnamo-
moides, Mut.), et que Francisco de Orellana
descendit le Napo pour parvenir au fleuve des
Amazones. Depuis cette époque, on fit à la fois
de Venezuela, de la JVouvelle-Grenade, de Quito'
et du Pérou, même du Brésil et du Rio de la
Plata * des expéditions à la conquête du Dorado.
Celles dont le souvenir s'est le plus conservé et
qui ont surtout contribué à répandre la fable de
la richesse des Manaos, des Omaguas et des
■ Nuflo rie C tiares snnil de la Ciiulad rie la AsiimpciôB
Minée sur le Rio Paraguay, pour die iun'ir, bous le iÇ* de
latitude méridionale, le raste empire du Dorado, qu'on sup-
posoit partout au revers oriental des Andes.
CHAPITRE XXI Y. 44*
Guaypes > comme l'existence des Lagunas de
orot et de la ville du Roi-Doré ( Grand Patiti,
Grand Mooco , Grand Paru ou Enim ) , sont les
incursions faites au sud du Guaviare, du Rio
Fragua et du Caqueta. Orellana, ayant trouvé
des idoles d'or massif, entre les confluens du
Jupura et du Rio Negro , «voit fixé les idées sur
un terrain aurifère entre le Papamene et le
Guaviare. Son récit et ceux des voyages de
Jorge de Espira (Georg vonSpeier), de Hernan
Perez de Quezada et de Felipe de Urre ( Philip
von Huten), entrepris en i53(>, i54* et îî>45,
offrent, au milieu de beaucoup d'exagérations ,
des preuves de connaissances locales très -pré-
cises z. En les examinant sous des rapports pure- .
ment géographiques, on reconnoît le désir cons-
tant des premiers conquistadores de parvenir au
terrain compris entre les sources du Rio Negro,
del'Uaupès (Guape) et du Jupura ou Caqueta.
C'est ce terrain que, pour le distinguer du
Dorado de lu Parime , nous avons appelç plus
haut le Dorado des Omaguas2. Sans doute que
1 On peut être surpris cté voir que l'expédition de Huten
Sdit entièrement passée sous silence par Herera. (Dec. VII,
liib. X, Cap. vu, Tora IV, p. a 58. ) Fray Pedro Simon eir
donne tous les détails vrais et fabuleux; mais il a composé
son ouvrage sûr des matériaux inconnus à Herera. ( Voyez
Tom. VII, p. 397.-
w .* Pedro de Urtua prit même (en i5fio) le titre de Qover*
\\l I.1VIIE VIII.
tout le pays entre l'Amazone et l'Orénoque fut
vaguement désigné sous le nom de Provincial
del Dorado* ; mais, dans cette vaste étendue de
forêts, de savanes et de montagnes, la marche
de ceux qui clierchoient le grand lac aux rivages
aurifères et la ville du Roi-Doré n'étoit dirigée
que sur deux points, au nord-est et au sud-ouest
du Rio ]\egro, savoir sur la Parime (ou l'isthme
entre le Carony , l'Essequebo et le Rio Bran*-
co) , et sur l'ancienne demeure des Manaos ,
habitans des rives du Jurubesh. Je viens de
rappeler la position de ce dernier terrain qui a
été célèbre dans l'histoire de la conquête , de-
puis 1 5.Ï5 jusqu'en 1 56o : il me reste à parler de
la configuration du pays entre les missions es-
pagnoles du Rio Carony et les missions portu-
gaises du Rio Branco ou Parime. C'est le pays,
voisin du Bas-Orénoque, de l'Esmeralda et des
Guyanes françoise et liollandoise, sur lequel,
depuis la lin du îG* siècle, les entreprises et les
récits exagérés de llalegh ont: jeté un si vif éclat.
L'Orénoque, pnr la disposition générale de
son cours, dirigé successivement vers l'ouest,
vers le nord et vers l'est, a son embouchure
tmdordel Doradoy de Omngua. ( Fraj Pedro Si/non. Npt. vj t
' Btrtnt. Dec, v, Lib, K,Chap. yi{Toio. Hl.p.ati).
CHAPITRE XXI T. l\l\S
presque dans le méridien de ses sources L; aussi
c'est en avançant de la Vieille-Guyane au sud
qu'on parcourt tout le pays, dans lequel les
géographes ont successivement placé une mer
intérieure ( Mar Blanco ) et les différens lacs qui
se lient à la fable du Dorado de la Parime. On
trouve d'abord le Rio (Carpny qui se forme de
la réunion3 de deux branches presque également
fortes , le Çapony , proprement dit , et le Rio
Paragua. Les missionnaires de Piritu appellent
ce dernier fleuve un Jac (Laguna) : il est rempli
d'écueils et de petites cascades; mais, « parcou-
rant un pays entièrement plat , il est en même
temps sujet à de grandes inQndations, pi l'on peut
à peine reconnoître son véritable lit ( su vevda-
dadera caxa) 3. Les indigènes lui ont donné le
' La différence n'excède vraisemblablement pas 5° de longir
iude .Le Kaudal du Guatharibos, à Test de l'Esmeralda, est par les
67 ° 58' de longitude. Je crois, par conséquent, que les sources de
TOrénoque sont un peu plus orientales que le méridien de
Santo Thomé del Angostura, qui, selon mon observation,
est par les 66° iô' 31^. U résulte de l'ensemble de mes dis?
eussions sur la géographie astronomique de la Guyane, que
la Vieja Guayana (long. 64° 430 et Ie confluent du Rio Branco
avec le Rio Negro ( long. 64° 34/)sont sensiblement sur un même
méridien.
3 Près de la mission du San Pedro de L«s Bocas ( entre
$an Sébastian de Abaratayme et de Santa Magdalena de,
Curucay ), G lieues au N. £. de la villa de Barceloneta.
* Caulin, p. 60. Ces observations de Fauteur delà Corognafiq
444 tlVKE VIII.
nom de Paragua ou Parava ' , qui veut dire,
en caribe, mer ou grand lac. Ces circonstances
locales et cette dénomination ont donné lieu,
sans aucun doute, à l'idée de transformer le
Rio Paragua, affluent du Carony , en un lac ap-
pelé Cassipa , à cause des Indiens Cassipagotos*
qui vivoient dans ces contrées. Ralegh donne à
ce bassin 1 5 lieues de large ; et , comme tous les
lacs de la Parime doivent avoir des sables au-
rifères, il ne manque pas d'assurer qu'en été,
lorsque les eaux se retirent, on y trouve des
pépites d'or d'un poids considérable.
•ont d'nutiiiit plus remarquables, qu'il ignorait entièrement
l'existence d'un lac Cassipa sur nus carte*.
' Gili. Toj.1. I, p. 3-;3.
1 Ralegh, p. C4, (><}. Je cile toujours, si le contraire n'est
pas expicssrmoni Indiqué, l'édition original* de i5g6. Ces
peuplades de Caseina^nlus, Kpnreinci et Orinoqueponi, sou-
vent cilées par Ralegh, on!-dles disparu, ou quelque maltn>
tendu a-t-d donné lieu à ces dénominalions? Je suis surprit
de trouver les mots indiens ( d'un des difleiens dialectes ea-
ribes?) Etrabeta Cas&ipttna Aquerewana, Iroduilspar Ralegh
n tlie greal princess orgieaics! conuimidei .» Comme Acarwana
sïgniiic fiieii cei'iaincniciit ( /ialeg/i, p. G et 7 ) un chef ou
toute ppr«niiiii'f]iii ri nu nia m le, mi pniirrnil nuire que Çassipuna
Veut dire grand, et que lac Cassipa es! synonyme de grand
tac. De la même manière, Cass-Iquiare pourrait bien être
grand fleure; car inuiare, comme veni, est, au nord de l'Ama-
zone, une terminaison commune à tous les (le 11 ves,' Cependant
goto dans Cassipa-gnto est une forme caribe indiqnant une
peuplade. Voyez plus haut, p. 'Jô.
CHAPITRE XXIT. 445
Les sources des afflueus du Carony, de l'Ami
et du Caura ( Carolî, Arvi et Çaora, x des an-
ciens géographes ) étant extrêmement rappro-
. citées a, on a imaginé de faire naître toutes ce$
rivières du prétendu lac Cassipa3. Sanson *
$e}lemeat agrandi ce lac, qu'il lui donne 4? lieues
de long sur 1 5 de large 4. Les anciens géographes
se soucient très-peu d'opposer toujours de JU
même manière les affluens des deux rives , et
ils indiquent l'embouchure du Carony et le lac
Cassipa', qui communique par le Carony avec
TOréfloque, quelquefois5 au-dessus du confluent
du Meta. C'est ainsi que Hondius le repousse
jusqu'aux parallèles de 2° et 5° de latitude, en
lui donnant la formé d'un rectangle , dont les
côtés les plus grands sont dirigés du nord au
«
* D'An ville nomme le Rio Caura, Coari, et le Rio Arui,
Aroay. Je n'ai pu deviner jusqu'ici ce que c'est que YAtoica
(/itocfc Atoica de Ralegh), qui sort du lac Cassipa, entre le
Caura et l'Arui.
* Voyez plus haut p. a5a, 536, 343.
3 Ralegh n'en fait naître que le Carony et F Arui ( Hondius,
Nieuwe Caerte van het wonderbare landt Guiana besocht
4oor Sir Water Ralegh, 1594-1596); mais dans les cartes
postérieures (par exemple celle de Sanson) , le $jo Caura sort
également du lac Cassipa.
, 4 Carte de la Terr^Ferme , x656.
5 Sanson, Cari» pour I4 voyage dAcyna* 1680. JtfM Amé-
rique méridionale > 16S9. Çofonelli, Indes occidentales, 1669*
<M6 livre vttx.
sud. Cette circonstance est digne de remarque,
parce que, en assignant peu à peu au lac Cassipa
une latitude plus méridionale, on l'a détaché dit
Carony et de l'Ami, et on lui a donné le nom
de Parime. Poursuivre cette métamorphose dans
son développement progressif, il faut comparer
les cartes qui ont paru depuis le voyage de
Raleglt jusqu'à nos jours. La Cruz, copié par
tous les géographes modernes, a conservé à son
lac Parime la forme oblongue du lac Cassipa,
quoique cette forme soit entièrement opposée à
celle de l'ancien lac Parime, ou Ropunuwini,'
dont le grand axe étoit dirigé de l'est à l'ouest.
De plus , cet ancien lac ( celui de Hondius , de
Sanson , et de Coronclli ) étoit entouré de mon-
tagnes et ne donnoit naissance k aucune rivière,
tandis que le lac Parime de La Cruz et des géo-
graphes modernes communique avec le Haut-
Orénoque, comme le Cassipa avec le Bas-Oré-
noqne *.
Je viens d'exposer l'origine de lit fable du lac
■ Ceux des KLOgraplifs <jui nul rayé Ae. leurs cartes l'ancien
lac Parime, par es e m pie Sanson ( 'Rivière des Amazones, 1G80),
Detisle ( Amer, me'riti., 1700), D'AnvilIe d'an» la première édi-
tion del' Amvriquc tiwritlionah; vA Robert de Vaugoodi (Nou-
veau-Monde, T77S), ont religieusement conservé un lac Cas-
sipa, source du Carony et Je l'Ami. Dans la seconde édition
de sa carte, D'AnvilIe indique à la fois les lacs Cassipa et
Pnrime. La Cruz étoit Irop bien instruit, par le récit dm
CHAPITRE XXIV. 447
Cassipa, et l'influence qu'elle a exercée sur l'idée
que le lac Parime est la source de l'Qrénoque.
Examinons à présent ce qui a rapport à ce dernier
bassin, à la prétendue mer intérieure , appelée
Rupunuwini par les géographes du i6.c siècle.
Sous les 4° ou 4° t de latitude ( on manque mal-
heureusement dans cette direction, ati sud de
Santo Thomè del Angbstura, sur une étendue
de 8°, de toute observation astronomique1), une
i
K
missionnaires, sur les sources du Catfra , pour ne pas* omettre
le Cassipa.
1 Lorsqu'on prolonge une ligne ( à l'ouest de Cayenne ) ,
par les sauts du Maroni et de l'Essequebo, par la Vieja Guayana',
la rive droite de l'Orénoqué jusqu'à F Es mer aida, et de là par
le confluent du Rio Blanco avec le Rio Negro, le long de ce
dernier fleuve jusqu'à Vis toza ( sur la rive gauche de l'Amazone)
et jusqu'aux sources de FOyapok, on trouve une area de
48,000 lieues carrées, sur laquelle il n'y a pas une seule posi-
tion astronomique. C'est le pays entre les missions' de FOré-
Btoque et les Guy ânes hollandoise et françoise. De même, à
l'ouest des missions de l'Orénoque , entre l'Atabapo et le revers
oriental des Andes, il y a 25, 000 lieues carrées dépourvues
de positions déterminées astronomiquement. Le géographe,
qui veut appuyer une carte' de l'Amérique méridionale sur
des observations de latitude et de longitude, trouve, au nord
de ï Amazone^ une fÊrra incognito, trois fois plus grande que
l'Espagne. Les lieux^que j'ai déterminés astronomiquement
entre San Fernando de Apure, Javita, San Carlos del Rio
JTegro, et Santo Thomas del Angostura, c'est-à-dire entre i°
iy et 8° 8' de latitude, et 66° i5ret 700 20' de longitude,
\
4/|8 LIVRE Vlll.
cordillère longue et étroite, celle Je Pacaraimo,
deQuimiropaca et d'Ucuçuamo, dirigée de t'est
ausiul-OLiest, réunitle groupe des montagnes de
la Parime aux montagnes des Guyanes liollau-
doise et Françoise. Elle partage les eaux entre le
Carony , le Rupunury ou Rupunuwini et le Rio
Branco, et par conséquent entre les vallées du
RasOrénoque, de PEsscquebo et du Rio Kegro*.
Au nord-ouestde cette cordillère dePacaraimo,
qui n'a été traversée que par un petit nombre
d'Européens en (1739) par le chirurgien aller
mand, Nicolas Ilortsmann; en 1775, par un offi-
cier espagnol. DonAntonjoSantos; en 1791, par
le colonel portugais Barata , et, en 1811, par plu-
sieurs colons anglois),descendentle!Nocapra, le
l'araguamusi et le Paragua qui tombent dans le
Rio Carony; au nord-est descend le Rupunuwini,
affluent du Rio Essequebo : vers le sud , le
Tacutu et l'Urariquera forment ensemble le
fameux Rio Parime ou Rio liranco1.
sont [rès-avantagciisemcnl pîan's , pui.-'|ii'il' partagent en tlcui
parties celte vaste étendue de terrain, et offrent des pointa
d'appui à l'est et a l'ouest de rO"cnoque.
' Payez plus haut , p 118,219.
' On scroit l'gak'meni l'gnrié à supposer que le Rio Branco
naît de la réunion du Jlahu ( Mao ) , et du Rio Faiime pn>
premenl dit ; car le Tacutu rcrnk les cauï du Mahu , et l'Ura-
CHAPITRE XXI y. 449
Cet isthme , entre les branches du Rio Esse-
quebo et du Rio Branco (c'est-à-dire entre le
Rupunuwini d'un côté, et le Pirara, le Mahu et
rtJraricuera ou Rio Parime de l'autre), peut
être considéré comme le sol classique du Do-
rado de la Parime. Au pied des montagnes de
pacaraimo, les rivières sont sujettes à de. fré-
quens debordemens. Au-dessus de Santa Rosa ,
ïa rive droite de l'Urariapara , affluent de l'Cra-
ricuera * , s'appelle El Vaïle de ht Inundacioh.
On trouve de même de grandes mares entre le
Rio Parime et le Xurumu. Elles sont indiquées
sur les cartes qui ont été récemment construite^
au Brésil, et qui offrent les plus grands détails
"sur ces contrées. Plus a l'ouest, le Caho Pïrara,
affluent du Mahu, sort d'un lac de joncs. C^est
le lac Amucu décrit par Nicolas Hortsmann,
c'est celui sur lequel des Portugais de Barcelos
riquera ceUes^du'Rio Parime. Lorsque plusieurs branches de
largeur à peu près égales se réunissent , les indigènes varient ,
comme les géographes , dans la dénomination du nouveau fleuve
qui naît de cette réunion.
1 Guraricara des journaux de route de Don Antonio Santos
et de Don Nicolas Rodriguez , que je possède. En traversant la
Cordillère de Quimiropaca , et- en passant par Santa Rosa , ces
voyageurs sont venus du Nocaprai , affluent du Paraguamusi ,
à TUrariapara : de là ils sont descendus de la forteresse portu-
gaise de San Joaquim , située au confluent de TUraricuera et
du Tacutu.
Relat. histor. Tom. 7. 29
/|5û LIVRE VIII.
cjui avoient visité le Rio Braneo ( Rio Parimc
ou Rio Paravigiana » ) m'ont donné des notions
précises pendant mon séjour à San Carlos del
Rio Negro. Le lac Amucu a plusieurs lieues de
large, et renferme deux petites îles , que Santos
a entendu nommer ïslas ïpomucena. Le Rupu-
nuwini (Rupunury) , sur les bords duquel
Hortsmann a découvert des rochers chargés de
figures hiéroglyphiques a , s'approche très-près
de ce lac, mais ne communique pas avec lui.
Le portage entre le Rupunuwini et le Mahu est
plus au nord, là où s'élève la montagne d'Ucu-
cuamo 3 , que les indigènes appellent encore au-
jourd'hui montagne d'or. Us conseillèrent à
Hortsmann de chercher autour du Rio Mahu
une mine (Forgent (sans doute du mica à grandes
lames ) , des diumans et des émeraudes. Le voya-
geur ne trouva que des cristaux de roche. Son
1 Ce nom , que j'ai cnlendu do la bouche des colon» por-
tugais, esl-il uric corruption de l'aravillaiias? La Cruz nomiot
ainsi l'embouchure la plus orientale du Rio Braneo. Voje:
plus haut . p. 3.
1 Voyez plus haut, p. a3S. Au sud du Rupuniiry , MM au-
dessous de l'Uariauhau (Aiiava), d'autres affluent du Rio
Braneo naissent des pelils lacs Curîucù, Uraricoiy cl Uudauhau.
Corogr. bras. , Tom. H, p. 347.
* Je suis l'orthographe du journal maliuscritdo Rodriguei:
c'est le Orro Acuquanio de Caulin, ou plutôt de son com-
mentateur. [SiSt, rorogr., p. i;6.)
CHAPITRE XXIV., 45 1
récit paroît indiquer que toute la prolongation
des montagnes du Haut-OrénOque {Sierra Pd-
rime ) vers l'est , est composée de roches gra-
nitiques remplies, comme au Pic de Diiida * , de
druses et de filons ouverts. Près de ces terrains
qoi jouissent constamment d'une grande célé-
brité de richesses , vivent , sur les limites occi-
dentales de la Guyane hollahdoise lés indiens
Macusis, ÀturajosetÀcuvajos. Plus tard Sàntos
trouva ces peuplades stationnées entre le Rupu-
nùwini, lfc\Mahu et la chaîne dé Pacâràimo. Ce
son les roches micacées de FUcucuanio, le norh
du Rio Parime, les inondations des rivières
Urariapara 9 Parime ; çt Xurwnu , et surtout
F existence du lac Àmucu (voisin du RioRuptl-
nuivini, et regardé contrite la source principale
du ïtio Parime ) qui ont donné lieu à la fable
de la Mer Blanche et du Dorado de la Parime.
Toutes ces circonstances (et par Ik même élïès
ont servi à corroborer une même opinion ) se
troijvent réunies sur un espace de terrain qui
a 8 à 9 lieues de large du nord au sud , et fa) de
long de l'est à l'ouest. C'est cette direction aussi
qvté, jusqu'au commencement du i6.e siècle, on â
assignée à là Mer Blanche , en l'alongeant dans
i rojrtz plus taut, p. i45, 5g3.
39*
45» LIVRE Vllt.
le sens d'un parallèle '. Gr, celte Mer Blanche
n'est autre chose que le Rio Parime qui s'ap-
pelle encore Rivière Blanche, Rio Branco ou
de Agitas blancas , et qui parcourt tout ce ter-
rain en l'inondant. Sur les plus ancieunes cartes,
on donne à la Mer Blanche le nom de Rupu-
nuwini* , ce qui constate le lieu de la fable,
puisque Rupuiiuwini est, de tous les aiiluens
de l'Essequebo , celui qui est le plus voisin du
lac AmucLi3. Ralegh, dans son premier voyage
(i5<)!i), ne se forma aucune idée précise de la
position du Dorado et du lac Parime, qu'il
' Les latitudes du lac Amncu et des confluons' de l'Urari-
cucra avec le lîio Parime et le Rio Xuruiim diffèrent très-peu
entre elles; mais, à cause de la direction <!e l'Urariciiera
(branche occidentale du Rio Hranro) qui coule de l'ouest à
l'est, les difi'i'n tu es lui longitude deviennent très-grandes. Le
Vallr tir ht. Iiiunditeioii , durit j';ii parte plus liant, se trouve
3° ~ à l'ouc»t du lac Anlueu et du Hupnrmwini , circonstance
qui » pu donner lieu ;i un agrandissement fabuleux àa-Mar
Idanco.
' Pôje;, par exemple, Terre-Ferme rie Sanson , i656.
(Hondius, dans la carte de la Guyane, i5p,i), écrit par
1 Celte identité de nom du lac Parime et d'un affluent de
l'Essequebo avoil dèj'i alliié l'attention de D'Aiivillc (Journal
des Savons , i;S<>, p. i8."i), mais elle n'a pas empêche ce
savant géographe do rétablir , dans la seconde édition de
son Amèi'ijuc méridionale , [i; i^Tniul lue l'jirimc. ('cite édition
est de i j6<>. ( Notice îles ouvrages de J) Anville, par M. Barbie
du Bocage, p. 98. )
CHAPITRE XXIV. 455
croyoit d'eau salée , et qu'il nomme ce une autre
Mer Caspienne. » Ce n'est que dans le second
■voyage ( i5g6), fait également aux frais de Ra-
legh, que Laurence Keymis fixa si bien les lo-
calités du Dorado, qu'il ne laissa aucun doute,
ce me semble , sur l'identité de la Parime de
Manoa avec le lac Amucu et avec l'isthme en-
tre le Rupunuwini (affluent de l'Essequebo) et
le Riofarime ou Rio Branco. «Les Indiens, dit
Keymis, remontent le Desckebe (Essequebo),
en vingt jours , vers le sud. Pour désigner la
grandeur de ce fleuve, ils l'appellent frère de*
VOrénoque. Après vingt jours de navigation,
ils conduisent leurs canots, par un portage, en
un seul jour , du fleuve Dessekebe à un lac que
les Jaos appellent Roponowinî, et les Caribes
Parime. Ce lac est grand comme une mer : il
porte une infinité de canots, et je suppose
( donc les indigènes ne lui en avoient rien dit)
que c'est le même lac qui renferme la ville de
Manoa x. y> Hondius a donné une figure curieuse
de ce portage ; et, comme on supposoit alors
l'embouchure du Car on y par les 4° de latitude
( au lieu de 8° 8 ' ) , on le plaça tout près de
3 Caylefs Life ofRalegk, Tom. I, p. i5g, 236, 285.
Masham , dans le troisième voyage de Ralegb ( 1 596 ) , répète
ces notices sur le lac Rupunuwini.
454 LIVRE Vllt.
l'aquateur '. A la même époque, on fit sortir le
Tiapoco (Oyapoc ) et le Rio Cayane (Maroni?)
6*e ce lac Parime^. Le même nom, donné par
lesCaribes à la branche oceientaleilu Rio Branco,
a peut-être tout autant contribué ù l'agrandisse-
ment imaginaire du lac Amucu que les inonda-
tions des divers afïïuens de l'Urarieuera depuis
le confluent du Tacutu jusqu'au fa/le de la
Jnuudiicion.
Nous avons développé plus baut que les Es-
pagnols ont pris pour uti lac le Rio Paragua
OU Parava, qui tombe dans le Carony, parce
que le mot pçrava signifie mer, lac , Jlewe.
De même Parîme semble désigner vaguement
grande eau; Car la racine par se retrouve dans
les mots caribes qui désignent les rivières, les
mares, les lacs, et Voce'an 3, En arabe et eD
persan, bulir et dévia sont aussi appliqués à la
fois à lu mer, aux lacs et aux fleuves; et cet
usage , qui est commun à beaucoup de peuples
dans les deux mondes, a converti, sur les cartes .
anciennes, les lacs en fleuves, et les fleuves
* Drcvii descriptio regni (imanœ , i5gg , p. i ) , tab- r».
' CnyUj, Tom. II , p. 46. Haklujt, Ton). Ht, p. 697.
■ Viîyt:z Tom. III , p. 5^3- En persan, la racine eau (ab)
se trouva aussi dans lac {ahdaii). Sur d'autres éljmologîei dci
nuits Vaiîme d Maiioa , voyez Cili, Tom. \, p. 81 et if' 1
et Gnmilla , Tom. I , p. \'<^.
CHAPITRE XXIV. 4^5
en lacs. Je citerai , à l'appui de ce que je viens
d'avancer, un témoignage très-respectable, ce-
»lui du père Caulin. ce Lorsque j'ai demandé aux
Indiens, dit ce missionnaire, qui a séjourné
plus long-temps que moi sur les rives du Bas-
Orénoque, ce qu'étoit la Parimeyi\s m'ont ré-
pondu que ce n'étoit autre chose qu'une rivière
qui sort d'une chaîne de montagnes dont le re-
, Ters opposé donne des eaux à l'Essequebo. »
Caulin, ne connaissant pas le lac Amucu, at-
tribue l'opinion de l'existence d'une mer inté-
rieure aux seules inondations des plaines , a las
inundaciones dilatadas por los bajos delpays x.y>
Selon lui, les méprises des géographes naissent
de la circonstance fâcheuse que toutes les ri-
vières de la Guyane ont d'autres noms à leur
embouchure que près de leur sources, ce Je ne
doute pas, ajoute- 1 -il, qu'une des branches
supérieures du Rio Branco est ce même Rio Pa-
rime que les Espagnols ont pris pour un lac
(a quien suponian laguna).y> Voilà les notions
que l'historiographe de l'expédition des limites
avoit recueillies sur les lieux a. Il ne devoit pas
a C'est aussi l'opinion émise par M. Walkenaer (Cosmologie,
p. 599), et par M. Malte-Brun (Geogr* Tom. V , p. 5a3).
3 Le Rio Trumbetas et le Saraca , deux afîluens de l'Ama-
zone , cnie^Caulin prend aussi pour des bras du Rio Branco , en
font entièrement indépendans. ( Hist% corogrt> p. 86. ) Si , dans
4 ** m ■ *
456 livre vnr.
s'attendre qu'en mêlant à des notions précises
de vieilles hypothèses, La Cruz et Surville fe-
roient reparaître sur leurs cartes le Mar Dovado
ou Mar Blanco. C'est ainsi que, maigre les
preuves multipliées que j'ai fournies depuis mon
retour de l'Amérique de la non-existence d'une
mer intérieure, comme origine de l'Orénoque,
on a publie récemment, sous mon nom * , une
carte sur laquelle figure de nouveau la Laguna
Pari/ne.
Il résulte de l'ensemble de ces données,
i .° que la Laguna Rupunuwini ou Parime du
voyage de Ralegli et des cartes d'Hondius est
un lac imaginaire formé par le lac Amucu*, et
les affluons souvent débordés de l'Uraricueraj
a.° que la Laguna Parime de la carte de Sur-
une des noies ajoutée! en 1759 . 'e V':tt Gaulin fait n
la Laguna Parime ( Lib. I, C. \ , p, Go ) , ce n'est que pour
désigner le Lie d'où sort le Pirara. (Gili , Tom. I, p. 5a5.)
* Carie de l ' Amérique , dressée sur les observations de
M. de HumbolAt , par Fried (Vienne, 1818.) Malgré mon
observation de Lililude au rocher de Culimacari , qui donne
pour San Carlos del Hio Negro i° 55 4* < oa ^3,t passer sur
cette carie l'équaîeur , non entre San Felipe et l'embouchure
du Guape , mais nu confluent de fUteta QU Xié. Cette erreur se
retrouve sur les cartes de Laurie et II hillte ( i Soo'J et sur celie
de Car/ (1817). Voyez plus haut . p. 4<î.
3 C'est le lac Amaca de Surville et La drus*. Par une
méprise singulière, le nom de ce lac est transforme" en village
«iris carte d'AiTowsmitb,
CHAPITRE XXI Y. 457
grille est le lac Amucu qui donne naissance
au Rio Pirara et (conjointement avec le Mahu,
le Tacutu , l'Uraricuera ou Rio Parime propre-
ment dit) au Rio Branco; 3.* que la Laguna
Parime de La Cruz est un renflement imagi-
naire du Rio 'Parime (confondu ayec FOréno-
<jue) au-dessous de la jonction du Mahu avec
îè Xurumu. La distance de la bouche du Mahu
à celle du Tacutu est à peine de o° 4o' : La
Cruz * l'agrandit jusqu'à 70 de latitude. Il ap-
pelle la partie supérieure du Rio Branco ( celle
gui reçoit le Mahu) Orénoque, ou Puruma.
C'est, sans aucun doute, le Xurumu^ affluent
4u Tacutu qui est très-connu aux habitans du
fort voisin de San Joaquim. Tous les nopis 2 qui
*[ L'embouchure du Tacutu, qui se trouve à peu près, par
les 3° de lat. nord, est (selonLa Cruz) par les 3° sud. D'An-
Ville avoit mieux deviné que ses successeurs. Il fait cette po-
sition i° 10' nord.
?£On place près du lac Parime et des sources imaginaires
de FOrénpque la Sierra Mey (Me/ii?) , et les Indiens Mures
{Caulin, p. 81.)* Le Çaratitimani , un. des affluens de la rive
orientale du Rio Branco, reçoit en effet le Cano Atûru, et
Santos a trouvé des Aturajos sur le. Mahu [Mao). Ce dernier
fleuve a peut-être donné son nom à la Sierra Mei dont les
Indiens de l'Esmcralda n'ont aucune notion. ( Voyez plus haut ,
*p, 224») Ralegh nomme fFacarima la chaîne de montagnes au
nord du lac Parime ou lac Rupunwwini. Nous venons de voir
que la Cordillère de Pacaraynvo s'étend en effet au nord du
Rupunutyïni , du Rio Xuruma et du Rio Parime, affluens de
/
458 LIVRE VIII.
figurent dans la fable du Dorado se retrouvent
parmi les afïluens dn Rio Branco. De très-
petites circonstances locales, jointes aux sou-
venirs du lac salé de Mexico, et surtout aux
souvenirs du lac Manoa dans le Dorado des
Omaguas , ont servi à compléter un tableau
créé par l'imagination de Ralegli et de ses
deux lieutenans, Kejmis et Masliam. Je pense
que les inondations du Rio Branco peuvent
au plus se comparer à celles de la rivière Rouge
de la Louisiane entre Piatcliitotcliés et Cados,
mais point à la Lagnna de los Xarayes qui est
un renflement temporaire du Rio Paraguay1.
l'Ura ri ruera. Les Indiens Majanaos (Maanaos?) qui errent
encore au juin -d'imi au sml-eM du lac Amacu, ont été confondus,
commel'a tii'.^ljiiin observé M.Ru.iche, avec les iWci«ûoi(Manoas)
du Jurubesh , célébi -<;s dans lïiisluirc du Dura do des Omaguas
et du lac Manoa, au sud du Rio Negrc. {Carte générale de la
Guyane, 1797.) L» Craz appelle la Mer Blanche (qui est une
dilatation imaginaire de la Rivière Blanche ou du Rio Branco)
Parana-Pitinga ; mais , chez les Omaguas du Haul-Maragnon,
chez les Brésiliens 1.111 Guaianvs septentrionaux, et chez les Ca-
nnes , par conséquent chez des peuples éloignes les uns des
autres de plus de 3Go lieue.1! , Pavana signifie à lu fois rivière et
lac. Les Européens appellent Rio Parana la branche orien-
tale du Rio de la Plate : c'est comme si l'on disoit Rio Flumen.
On appelle de même le fleuve qui sépare les provinces d'AI-
maguer et de Pasto Rio Maya , quoique nrnyu , dans la belle
langue de lTnca , signifie lleuve en général.
" Stiulhey , Tom. I,p. i3o. Ces déborde mens périodiques
du Rio Paragii.ij uni joué loiiy-leiiiris , dans l'hémisphère aus-
CHAPITRE XXIT. 4%
Nous venons d'examiner une Mer Blanche l
que l'on fait traverser par le tronc principal du
Rio Branco , et une autre a que l'on place à l'est
de ce fleuve, et qui communique avec lui par le
Caho Pirara. Il y a un troisième lac 3 que l'on
figure à l'ouest du Rio Branco, et sur lequel tout
récemment j'ai trouvé des renseignemens cu-
rieux dans le journal manuscrit du chirurgien
Hortsmann. ce À deux journées de distance au-
dessous du confluent du Mahu (Tacutu) avec
le Rio Parime ( Uraricuera ) se trouve un lac
sur la cime d'une montagne. Il y a dans ce lac
les mêmes poissons que dans le Rio Parime ;
mais les eaux du premier sont noires, celles
du second sont blanches 4. y> Ne seroit - ce pas
tral , le même rôle que Ton a fait jouer au lac Parime dans
l'hémisphère boréal. Hondius et Sanson faisoient sortir de la
Laguna de los Xarayes le Rio de la Plata , le Rio Topajos (a£*
fluent de l'Amazone ) , le Rio Tocantines et le Rio de San
Francisco .
' Celle de D'Aimlle et de La Ouz , et de la plupart des
cartes modernes,
9 Le lac de Surville , qui remplace le lac Amucu.
3 Le lac que Surville appelle Laguna tenida hqsla ahora
por la Laguna Parime.
5 « Aos 24 de junho 174°* Ri° Parima , no quai logo, 3 djas
deppis da minha entrada , esta hum monte , o quai tem hum
grande lago no cima ; 0 quai fiz ver e achei peixe , no dito lago »
da mesma sorte como se acham no mesmo Rio ; demais a agua
he prêta no lago , e no Rio. Branco. »
460 LIVRE VIII.
ville, dans la carte dressée pour l'ouvrage du
d'après une notion vague de ce bassin que Sur-
père Caulin , a imaginé un lac alpin de 10 lieues
de long, près duquel (vers Test) naissent à la
fois l'Orénoquc et le Rio Idapa, affluent du
Rio Negro? Quelque vague que soit le récit du
chrirurgien de Hildesheim , il est impossible
d'admettre que la montagne qui a un lac à son
sommet, soit au nord du parallèle de a" 4> et
cette latitude coïncide à peu près avec celle du
Cerro Unturan. 11 en résulte que le lac alpin de
Hortsmann qui a échappé à l'attention de D'An-
ville, et qui est peut-être situé au milieu d'un
groupe de montagnes, se trouve au nord-est
du portage de l'idapa au Mavaca et au sud-est
de l'Orénoque, là où il remonte au-dessus de
l'Esmeralda1.
La plupart des historiens qui ont décrit les
premiers siècles de la conquête semblent per-
1 f<yeî ma Carie itinéraire, PI. xvi, et plus haut, p. 5 et 19g.
Ce raisonnement se fonde sur la latitude de l'Esmeralda que
j'ai trouvée 3° ri'. Un lac, situé au nord du Cerro Unturan
et au bord duquel les colons |ioilu^: i.- recueillent la^/è'ee He
Pichurim , semble prouver qu'il existe des lacs alpins dans ce
terrain inconnu entre l'( Ircnorpiu et l'idapa. Il y a vraisembla-
blement. 4" tle longitude entre le point du Rio Braneo où Hoits-
m.inn se trouvoit le 24 juin 17^0 , et le Haut/ai des Cualta-
ribos , dei'uier point du Haut - Oi'énoquc donl nous ayons
aujourd'hui une connoissanec certaine.
CHAPITRE XXIV. 46l
Suadés que les noms Provincias et. Pais del Do-
rado désignoient originairement toute région
abondante en or. Oubliant l'étymologie précise
du mot Dorado (le Doré), ils n'ont pas senti
que cette tradition çst un mythe local, comme
l'ont été presque tous les mythes des Grecs , des
Hindous et des Persans. L'histoire de VHonime
Doré appartient primitivement aux Andes de la
Nouvelle -Grenade.* surtout aux plaines voisines
de leur revers oriental; c'est progressivement,
comme je l'ai fait observer plus haut, qu'on la
voit avancer, 5oo lieues vers l' est-nord-est, des
soqrces du Caqueta à celles du Rio Branco et
.de l'Essequebo. On a cherché de l'or dans dif-
férentes parties de l'Amérique du sud, jusr-
qu'en 16 36, sans que le mot Dorado y ait été
prononcé et sans que l'on ait cru à l'existence
de quelque autre centre de civilisation et de
richesses que l'ejnpire de l'Inca du Cuzco. Des
pays qui, aujourd'hui , ne versent plus la moin-
dre quantité de métaux précieux dans le com-
merce , la cote de Paria, la Terre-Ferme ( Cas*
tilla del Oro ) , les montagnes de Sainte-Marthe
et l'isthme de Darien, jouissoient alors de cette
même célébrité qu'ont acquise plus récemment
les terrains aurifères de la Senora, du Choco et
du Brésil x.
.' Jai développé les causes, de la richesse apparente des côtes
46a LIVRE VIII.
Diego de Ordaz (i63i) et Alonso de Hc-
rera ( i535) dirigèrent leurs voyages de décou*
vertes le long des rives du Bas-Orénoque. Le
premier est ce fameux Conquistador du Mexi-
que, qui se vantoit > d'avoir retiré du soufre du
cratère du Pic de Popocatepetl, et auquel l'em-
pereur Charles V pennit de placer un volcan
enflammé dans ses aimes. Ordaz , nommé /f(/e-
lantado de tout le pays qu'il pourrait conquérir
entre le Brésil et le Venezuela, qu'on appeloit
alors le pays de la Compagnie allemande des
Welsers (lielzares), commença son expédi-
par l'embouchure du Maragnon. 11 y vit, entre
les mains desindigènes, des « émeraudes grosses
comme le poing. » C'étoient sans doute des
morceaux de jade-saussurite , de ce feldspath
compacte que nous avons rapporté de l'Oré-
noque, et que M. de La Condamine a trouvé
abondamment à l'embouchure du Rio Topayos5.
Les Indiens annoncèrent à Diego de Ordaz
«qu'en remontant, pendant un certain nombre
de soleils, vers l'ouest, il découvrirait un grand
rocher (peria) de pierre verte; » mais, avant
récemment découvertes, ilanj un ouvrage qui traile particu-
lièrement de l' accumula lion des niéluui précieux eu Europe tt
eu Asie. (Essai poli tit/ue sur la Nouv. Esp. ,Tom. H, p. 646.)
' f..r.,p. 4*4-
' l'oyez plus haut, p. 13 , ai.
CHAPITRE XXI Y. 465
d'atteindre cette prétendue montagne d'éme-
raude (des rochers d'Euphotide?), un naufrage
mit fin à toute découverte ultérieure. Les Es-
pagnols se sauvèrent avec peine dans deux
petites embarcations. Ils se hâtèrent de sortir
de l'embouchure de F Amazone; et les cou-
rans qui, dans ces parages, portent avec force
au nord* ouest, conduisirent Ordàz à la côte
de Paria , ou dans le territoire du cacique Yu-
ripâri ( Uriapari, Viapari). Sedeno avoit cons-
truit la Casafuertede Paria * . Comme ce poste
étoit très-rapproché de l'embouchure de l'Oré-
noque, le Conquistador mexicain résolut de
tenter une expédition' dans ce grand fleuve. Il
séjourna d'abord à Carao (Caroa, Carora), grand
village indien qui me paroît avoir été placé un
peu à l'est du confluent du Carony ; puis il re-
monta à Gabruta (Cabuta , Cabritu) et à la bou-
che du Meta(Metacuyu), où, avec beaucoup
de dangers > il fit passer ses embarcations à tra-
1 Cette station, celles de Cubagua, d'Araya et de Macarapana
( Amaracapan) , étoient célèbres au 16" siècle , comme le sont
aujourd'hui Sierra Leone et le port Jackson Le site de Iayb/*»
teresse de Paria me paroît avoir été , non sur la côte de Paria ,
mais au sud , entre le Guarapiche et l'embouchure du Cano
Manamo. Des carte» très - anciennes placent même quelquefois
le Fuerte dans le delta de l'Orénoque. Il faut remarquer
d'ailleurs que le nom de Paria étoit appliqué alors à une grande
partie de l'Amérique du sud.
/jGi LIVRE VIII,
vers le Raudal de Cariven. JVous avons vu plus
haut que le lit île l'Orénoque, près de l'embou-
chure du Meta, est rempli d'e'cueils. Les In-
diens Aruacas qui servoieut de guides à Ordaz,
lui conseillèrent de remonter le Meta -.'ils affir-
mèrent qu'en avançant vers l'ouest, il trouverait
des hommes vu tus etdc l'or enahondance. Ordaz
préfera de poursuivre la navigation de l'Oréno-
que, mais lès cataractes de Tabajè (peut-être
même celles d'Attirés) le forcèrent de mettre un
terme à ses découvertes '.
C'est dans ce voyage, beaucoup antérieur à
celui d'Orellana, et par conséquent le plus grand
que les Espagnols eussent exécuté jusque-là sur
une rivière du Nouveau-Monde, qu'on a en-
tendu prononcer pour la première fois le nom
iXOrénoque. Ordaz, le chef de l'expédition, af-
' Herera ,/Dec. IV, p. S19. Dec. V, p. as. Fray Pedro
.Simon, p. 1071-aS. Caulin, p. 143. Southey, Tom. I, p. 78.
Ordaz 11e donne pas de nom aux eataractea qui l'arrêtèrent,
mais celles que je désigne dans le texte me semblent clairement
indiquées par leur posiLion géographique. Voyez Tom, VI,
p. ÏSa et 390. Le père Caulin confond le Raudal de Carken
avec celui de Camisela , et le Raudal de Tabaiè, près San
Borja, avec celui de Cariehana, quoique les historiens placent
le premier (1111a cinla de penas) an-dessous de Cnbriila, et la
cataracte, qui empêcha toute navi-alion ultérieure , au-dcssUJ
du confluent de Meta, En admettant que les dislances ne sont
pis très-exagérées dans Ils l'i-cils des Conquistadores, on pour-
roîl croire qii'Ordaz est parvenu jusqu'au Raudal d'Alurès.
CHAPITRE XXIV. 465
firme que la rivière, depuis son embouchure
jusqu'au confluent du Meta, s'appelle Vriaparia,
mais qu'au-dessus de ce confluent elle porte le
nom dïOrinucu. Ce mot (formé d'après l'ana-
logie des mots Tamanacu, Otorfiacu, Sinarucu)
est effectivement de la langue tàmanaque; et,
comme les Tamanaques demeurent au sud- est
de l'Encaramada , il est naturel que les Conquis-
tadores n'ont appris à conndître le nom actuel
Aix fleuve qu'en se rapprochant du Rio Meta *.
3 GiU, Tora. ni, p. 38 1. Voici les plus anciens noms du
Bas-Orénoque , ceux qui connoissoieet les peuples indigènes
prés de son embouchure , et que les historiens nous rapportent
altérés par les doubles défauts de la prononciation et de l'or-
tographe : Yuyapari , Yjupari, Iluriaparia, Uriapari , Via-
pari, Rio de Paria, Le mot tàmanaque Orinucu a été défiguré
par les pilotes hollandois en Worinoque. Les Otomaques disent
Joga-apurura (grand fleuve) ; les Cabres et Guaypunabys , Pa-
ragua , Bazagua , Parava , trois mots qui signifient grande
eau , fleuve , mer. La partie de FOrénoque entre les confluens
de l'Apure et du Guavrare , est souvent désignée sous le nom
de Baraguan. Un fameux détroit, que nous avons décrit plus
haut , s'appelle encore ainsi ; c'est sans doute le mot Paragua
altéré. Sous toutes les zones , les grands fleuves sont nommés ,
par les riverains, le fleuve , sans antre dénomination particu-
lière. Si Ton ajoute d'autres noms , ces noms changent à chaque
province. C'est ainsi que le petit Rio Turiva , près de l'Enca-
ramada , a cinq noms dans les différentes parties de son cours.
Le Haut-Orénoque , ou Paragua, est appelé (près de l'Esme-
Talda) , par les Maqukïtares , Maraguaca, à causes des hautes
montagnes de ce nom , voisines du Duida. ( Voyez plus haut ,
p. n5; Tom. m, p. 342; Tom. VI, p. 3o$; Tom, VU,
Relut, histor. Tom. 8. 3o
^GQ mvre rit i
C'est dam ce dernier affluent que Diego de Or-
daz eut par les indigènes les premières notions
des peuples civilisés qui habitoient les plateaux
des Andes de la Nouvelle-Grenade, « d'un prince
très-puissant qui était borgne ( indîo ttterto), et
d'animaux plus petits que des cerfs, mais pro-
pres h être montés comme les chevaux des Es-
pagnols. « Ordaz ne doutait point que ces ani-
maux étoient des Hamas on Ovefas del Peru.
Doit-on admettre que les Marnas , dont on se
servoil dans les Andes pour conduire la charrue
et comme bêtes de somme, mais point la mon-
ture, étoient jadis répandus au nord et à Test
de Quito? Je trouve en effet qu'Orellana en a
vu dans la rivières des Amazones, au-dessus du
conlluent du Kio Kegro, par conséquent dans
un climat bien différent de celui du plateau des
Andes1, La fable d'une armée d'Omaguas, mon-
tée siu' des Manias, a servi à embellir le récit
que firent les compagnons de Felipe de Urre
p. »70. Cili, Tum. I, p. %i et 364. Oiiih'n, p. ;S.) Dans la
plupart Jes noms Je rivières en Amérique , on reconnoît h
racine rail, t'est ainsi qu'en péruvien j-acu , et en ma y pure
1H9II, signifient cou ciy/euM?. En Lnle , je tlouve/ô, cau-^/èja-
vallo, rivière \jhysi, lac; comme en persan, on dit ci, eau;
abij'ivt, rivière de l'Euphrate ; abdan , lac. La racine eau W
, Dx. VI, P. >95,
CHAPITRE XXIV. Afy
de leur expédition chevaleresque au Haut-Ca-
quêta. Ou ne sauroit être assez attentif à. cqs
traditions qui paroissent prouver que les ani-
maux domestiques de Quito et du Pérou a voient
déjà commence à descendre des Cordillères et h
répandre peu à peu dans les régions orientales
de l'Amérique du sud.
En i533 , Herera , le trésorier de l'expédition
d'Ordaz, fut envoyé par le gouverneur Geronimo
de Ortal pour continuer la découverte de
l'Orénoque et du Meta. Jl perdit près de i 3 mois
jentre Punta Barima et le confluent du Quroni ,
en s'occupant à construire des bateaux plats et
à faire les préparatifs indispensables pour un
long voyage. On ne peut lire sans étonnement
le récit de ces entreprises courageuses, dans
lesquelles on embarquoit trois à quatre cents
,chevaux pour les mettre à terre chaque fois que
la cavalerie pouvoit agir sur une des deux ri-
ves. Nous retrouvoEis dans l'expédition d'He-
rera les mêmes stations que nous connaissions
déjà : la forteresse de Paria, le village indien
d'Uria paria (sans doute au-dessous d'Imataca r
sur un point où les inondations du Delta ea\r
pêchoient les Espagnols de se procurer du bois
à brûler), Caroa dans la province de Carora1;
VrAittmblablem«nt U ttrritoir* 4u miitiott* dt<€kro»y u
3e>*
4^0 &IV&E riir.'
ces contrées aurifères. George de Speier sortit
de Côro ( 1 535) , et pénétra, par tes montagnes de
Merida, aux rires de l'Apure et du Meta. H passa
ces deux fleuves près de leurs sources où ils
n'ont encore que peu de largeur. Les Indiens
lui contèrent que , plus en ayant , des hommes
blancs erroient dans les plaines. Speier, qui se
croy oit assez près des rives de l'Amazone , ne
dolrtoit pas que ces Espagnols errans étoient
de malheureux naufragés de l'expédition <FOr-
daz. Il traversa les savanes de San Juan de los
Ltanos qu'on disqit abondantes en or , et il fit
un long séjour dans un village indien, appelé
El Pueblo de Nuestra Sehora , et plus tard la
Fragua*, au sud-est du Paramo de la Suma
Paz. J'ai été sur le revers occidental de ce groupe
de montagnes , à Fusagasuga , et j'y ai appris que
les plaines «çui bordent les montagnes vers l*est>
jouissent encore de quelque célébrité de ri-
chesses pâtfEaii les indigènes. Dans le village po-
puleux de la fwgua , Speier trouve une Casa
del soi (temple du soleil) et un couvent Ae vier-
ges semblable à ceux du Pérou et de la $ ou-
velte-Gftmadë. Seroit-ce l'effet d'une migration
1 Cç village indien, dont les Espagnols changèrent de nom ,
n est pas situé Sur le Rio Fragua même , une des branches du
Caqueta ; car Speier passa le Rio Ariare après avoir séjourne
dans le village de Fragua.
C H API TES XX ir. 47*
des cultes vers l'est , ou doit-on admettre que
les plaines de San Juan en sont le premier ber-
cçau? La tradition disoit en effet que Bochica,
législateur de la Nouvelle -Grenade et grand-
prêtre d'Iraca , étoit monté des plaines de Fest
sur \d plateau de Bogota. Mais comme Bochica
est à la fois fils et symbole du soleil , son histoire
peut renfermer des allégories purement astrolo-
giques l. En suivant sa marche vers le sud et en
traversant les deux branches du Guaviare , qui
sont PAriare et le Guayavero a , (Guayare ou
Canicamare ) , Speier arriva sur les rives du
grand Rio Papamene 3 ou Caqueta» La résistance
i
' Voyez mes Vues des Cordillères et Monumens améric,
p. 260.
* Voyez mon Atlas géogr., P. xxi.
3 Poyez plus haut , Tom#II , p. 45 1 . Le géographe La Crue
Olmedilla donne le nom de Papemene à la petite rivière do
Timana, qui tombe dans le Rio Magdelena, au-dessus du Rio
Sùaza : mais Fray Pedro Simon ne laisse aucun doute sur le
véritable court du Papamene (nom qui signifie rivière et argent) «
U dit tout exprès (p. 33a et 666.) : «nace este grau rio a la'
parte del este de las Cordilleras de Timana , como las aguas del
oeste caen al rio de la Magdaîena. » Le provincial de la Nou-
velle - Grenade , Fray Pedro Simon , a composé ses mémoire*
sur ceux de l'Adelantado Gonzalo Ximenez de Quesada , dont
le gouvernement « ténia por terminos por la parte del este la
provincia de Papamene. » Il devoit donc être bieu instruit des
localités. Ralegh croit, par erreur, que le Rio Papamene est
le fleuve par lequel Orellana descendit à l'Amazon*. Il confond
'9 Napo avec le Caqueta (Ralegh, p. i3v^
4;S T.IYJIE VIII.
qu'il trouva pendant une année entière dans la
province de los Choques , mit fin ( i Ifi-j ) à cette
mémorable expédition '. Nicolas Federmann et
Geronimo de Ortal ( i536), qui étoient partis
de Macarapana et de l'embouchure du Rio Ne-
veri, suivirent (i555) les traces de Jorge de
Espira. Le premier chercha de l'or dans le Rio
grande de la Magdalena ; le second voulut dé-
f "Ouvrir un temple du soleil ( Casa del sol) sur
les bords du Meta. Comme on ignorait l'idiome
des naturels, on crut voir partout, au pied des
Cordillères , le reflet de la grandeur des tem-
ples d'Iraca ( Sogamozo ) , où étoit alors le cen-
ire de la civilisation de Cundinaniarca.
Je viens d'examiner, sous le rapport géogra-
phique , les voyages faits par l'Orénoque et daus
les directions vers l'ouest et le sud au revers
orienta] des Andes, avant que la tradition du
Dorcido se fût répandue parmi les Conquistado-
res. Cette tradition , comme nous l'avons indi-
qué plus haut, eut son origine dans le royaume de
Quito, où Luis Daca rencontra (i555) un Indien
delà ÎSoiivellc-Grenade, qui a voit été envoyépar
son prince (sans doute le Zippa de Bogota ou
!c Zaque de Tuuja) pour demander du secours
' Praj Pedro Simon, p. iji , i-g, iSS, joa, 2?8; et
CHAPITRE XXIV. 473
à Atahualpa, Inca du Pérou. Cet ambassa-*
deur vanta , comme de coutume , les richesses
de sa patrie ; mais ce qui fixa surtout l'attention
des Espagnols réunis avec Daça dans la ville
de Tacunga (Llactaconga) fut l'histoire d'un
seigneur ce qui , le corps couvert de poudre d'or,
entroit dans un lac situé au milieu des monta-
gnes. x » Ce lac pourroit être la Laguna de Tottâ
un peu à l'est de Sogamozo ( Iraca ) et Tunja
(Hunca, la ville d'Huncahua), où résidoient
les deux chefs ecclésiastique et séculier de l'em-
pire de Cundinamarca ou Cundirumarca ; mais ,
comme aucun souvenir historique n'est attaché .
à ce lac de montagne, je suppose plutôt que ce-
lui dans lequel on faisoit entrer le seigneur doré
étoit le Lac sacré de Guatavita a à l'est des mi-
nes du sel gemme de Zipaquira. J'ai vu sur les
bords de ce bassin les restes d'un escalier taillé
dans le roc et servant à des cérémonies d'ablu-
tion. Les Iadiens racontent qu'on y jetoit de
l'or en poudre et de la vaisselle d'or pour sa-
crifier aux idoles de Yadoratorio de Guatavita,
1 Herera Dec. V , p. 179 et i^S. Fray Pedro Simon , p. 337.
Piedrahita, p. 75.Lettera di Fernando Oviedo al Cardinale
Berabo de* 10 Gennajo i543 dans Ramusio Coll., Tom. III,
p. 4*6.
a Pues des Cordillères, PL lxvii. Herera, Descrn geogr:,
p. 3a,
V
474 LIVRE Y If I.
On trouve encore les vestiges d'une brèche qui a
été creusée parles Espagnols, dans le desseùi de
dessécher le lac. Le temple du soleil de Soga-
mozo étant assez rapproché des côtes septen-
trionales de la Terre-Ferme, les notions de
Y homme doré furent bientôt appliqués à un
grand-prêtre de la secte de Bôclùca ou Idacan-
zas , qui , pour faire le sacrifice , se faisoit aussi
coller, tous les matins, de la poudre d'or sur
les mains et le visage après s'être enduit d'une
matière grasse. D'autres rapports, conservés
dans une lettre d'Ovîedo adressée au célèbre
cardinal Bemho, disent que Gonçalo Pizarro ,
lorsqu'il découvrit la province des Cannelhers,
« chercha en même temps un grand prince dont
on fait beaucoup de bruit dans ces contrées , et
qui va toujours couvert de poudre d'or, de
sorte que du pied à la tête il ressemble a una
figura d'oro lavorata di mano d'un buonîssimo
orifice- La poudre d'or est fixée sur. Le corps au
moyen d'une résine odoriférante; mais , comme
ce genre de vêtement le gêneroit pendant le
sommeil, le prince se lave tous les soirs et se
fait dorer de nouveau le matin, ce qui prouve
que l'empire du Dorado est infiniment riche en
mines. « Rien ne s'oppose à ce qu'on admette
que, dans les cérémonies du culte introduit par
Bochica , quelque chose ait donné lieu à mie
çHÀrirni xxiy. 475
tradition si généralement répandue. Les usages
les plus bizarres se sont trouvés dans le Nou-
veau-Monde. Au Mexique, les sacrificateurs se
peignoient le corjps : ils portoient même des es-
pèces de chasubles à manches pendantes qui
étoient des peaux humaines tannées. J'en ai pu-
blié des dessins faits par les anciens habitans
d'Anahuac et conservés dans leurs livres ri-
tuels. «
Sur les rivetf du Caura et dans d'autres parties
sauvages de la Guyane où la peinture du corps
supplée au tatouage , les indigènes s'enduisent
de graisse de tortue et se Collent sur la peau des
paillettes de mica à éclat métallique , blanc d'ar-
gent et rouge de cuivre. En les voyant de loin,
on croit qu'ils portent des habits galonnés. Le
mythe de l'homme doré est peut-être fondé sur
un usage analogue; et, comme dans la Nouvelle-
Grenade, il y avoit deux princes souverains x, le
Lama d'Iraca et le chef séculier ou Zaque de
Tunja; on ne doit pas être surpris que la même
cérémonie fut attribuée tantôt au roi, tantôt
au grand-prêtre. Il est plus extraordinaire que
dès l'année i535 on ait cherché le pays du Do-,
rado à l'est des Andes. Robèrtsôn a admet dans
1 D'après l'analogie de F ancien gouvernement de Meroé % de
celui du Thibet et des Daïri et Kubo au Japon.
,» Hist* ùf America, Tom. H?p. ax5.
tyf) L1VRK Yli (.
son histoire du Nouveau-Continent qu'Orellana
(i54o) en eut les premières notions sur les rives
lïe l'Amazone; mais l'ouvrage de Fray Pedro
Simon, fondé sur les mémoires de Quesada , le
conquérant de Cundirumarca , prouve direc-
tement le contraire; et, dés Tannée i536 ,
Gonçalo Diaz de Pineda chercha V homme doré
au-delà des plaines de la province de Quixos.
L'ambassadeur de Bogota, que Daça avoit ren-
contré dans le royaume de Quito , avoit parlé
d'un pays situé vers Test. Etoit-ce parce que le
plateau de la Nouvelle-Grenade se trouve non
au nord, mais au nord-est de Quito? on pourroit
dire que la tradition d'un homme nu, couvert
de poudre d'or, doit appartenir originairement
à une région chaude et non aux plateaux froids
de Cundirumarca où j'ai vu descendre souvent
le thermomètre au-dessous de 4° et 5"; ce-
pendant, à cause de la configuration extraordi-
naire du pays, le climat dîllere aussi beaucoup
àGuatavita, à Tunis, à Iraca et sur les rives
du Sogamozo. Quelquefois on conserve des cé-
rémonies religieuses qui ont pi is naissance sous
une autre zone, et les Muyseas, selon d'antiques
traditions, faisoient arriver Bochica, leur pre-
mier législateur et le fondateur de leur culte ,
des plaines situées à l'est des Cordillères. Je ne
déciderai pas si ces traditions cxprimoienl nu
CHAPITRE XXI Y. 4?7
fait historique , ou si, comme nous Pavons déjà
fait observer dans un autre endroit, elles indi-
quoient seulement que le premier Lama , qui
étoit fils et symbole du soleil , devoit nécessai-
rement venir des contrées de l'Orient. Quoi
qu'il en soit , il n'en est pas moins certain que la
célébrité que les expéditions d'Ordaz , d'Herera
et de Speier avoienj; déjà donnée à l'Orénoque ,
au Meta et à la province de Papamene , située
entre les sources du Guaviarie et du Caqueta ,
contribuèrent à fixer le mythe du Doradô près
du revers oriental des Cordillères.
La réunion des trois corps d'armée sur le
plateau de la Nouvelle-Grenade répandoit dans
toute la partie de l'Amérique , occupée par les
Espagnols, la nouvelle d'un pays riche et po-
puleux qui restoit à conquérir. Sébastien de
Belalcaçar marcha de Quito par Popayan (i 536)
à Bogota : Nicolas Federmann , venant de Vene-
zuala , arriva du côté de l'est par les plaines du
Meta. Ces deux capitaines trouvèrent déjà éta-
bli sur le plateau de Cundirumarca le fameux
Adelantado Gonzalo Ximenez de Quesada , dont
j'ai vu, près deZipaquira, un des descendans,
pieds nus et surveillant des troupeaux. La reiv-
contre fortuite des trois Conquistadores, un des
événemens les plus extraordinaires et les plus
dramatiques de l'histoire de la Conquête, eut
4}8 L1VRI v'ilt.
lieu en 1 538. Belalcaçar enflamma par ses réciu
l'imagination de guerriers avides d'entreprises
aventureuses; on rapprocha les notions com-
muniquées à Luis Dura par l'Indien de Tacunga
des idées confuses •qu'Ordaz avoit recueillies
dans le Meta sur les trésors d'un grand roi bor-
gne {Indio luerlo) et sur un peuple vêtu auquel
'des Hamas servoienl de monture. Pedro de
IJrapias, vieux soldat, qui avoit accompagné
Federmann au plateau de Bogota , porta les pre-
mières nouvelles du Dorado à Coro, où le sou-
venir de l'expédition de Speier ( i555-i537 ) au
Rio Papamene étoit encore tout récent. C'est
de cette même ville de Coro que Felipe de
Huten (Urre , L'Ire) entreprit son fameux voyage
à la province des Omaguas , tandis que Pizarro,
Orellana et Hernan Perez de Quesada , frère de
XjdtlclantadO) cherchèrent le pays de l'or au
Rio Napo, le long du fleuve des Amazones et
dans la chaîne orientale des Andes de la iVou-
velle-Grcnade. Les peuples, indigènes pour se
défaire de leurs hôtes incommodes , dépei-
gnoient sans cesse le Dorado comme facile à
atteindre, et situé à une distance peu considé-
rable. C'étoit comme un fantôme qui sembloil
fuir devant les Lspagnols et qui les appeloit sans
cesse. Il est de la nature de l'homme errant sut-
la terre , de se figurer le bonheur au-delà de ce
CHAPITRE XXIV. 479
qu'il Cohnoît. Le Dorado semblable à l'Atlas et
aux îles Hespérides , sorti peu à peu du domaine
de la géographie et entra dans celui des fictions
mythologiques.
Je ne donnerai point ici la relation des nom-*
breuses entreprises faites pour la conquête de
•ce pays imaginaire. On leur doit sans doute en
•grande partie la connoissance de l'intérieur de
l'Amérique; elles ont été utiles à la géographie,
comme l'erreur ou des hypothèses téméraires
le sont souvent à la recherche de la vérité :
mais , dans la discussion qui nous occupe , je ne
dois m'arrêter qu'aux faits qui ont influé direc-
tement sur la construction des cartes anciennes
«t modernes. Hernan Perez de Quesada, après
le départ de son frère X Adelantado pour l'Eu-
rope , chercha de nouveau ( 1 539 ) , mais cette
fois-ci dans le terrain montueux au nord-est
de Bogota, le temple du soleil (Casa de l sol) ,
dont Geronimo de Ortal ( 1 536 ) avoit entendu
parler sur les rives du Meta. Le culte (ïu soleil,
introduit par Bochica , et la célébrité du sanc-
tuaire d'iraca ou Sogamozo donnoient lieu à
ces bruits confus de temples et d'idoles en or
massif; cependant, sur les montagnes comme
dans les plaines, on s'en croyoit constamment
éloigné , parce que la réalité ne répondoit point
aux rêves chimériques de l'imagination Fran^
48o ■ LIVRE VIII.
cisco de Orellana, après avoir cherché vaine-
ment le Dorado avec Pizarro dans la Provincia
de los Canelos et sur les rives aurifères du IN'apo,
descendit( i54o) le grand fleuve des Amazones.
11 y trouva, entre les bouches du Javari et du
Rio de la Trinidad (Yupura?) une province
riche en or, appelée Macliiparo (Muchifaro),
et voisine de celle des Aomaguas ou Omaguas.
Ces notions contribuèrent à porter le Dorado
vers le sud-est, car les noms Omaguas (Om-
aguas, Aguas) Dit-aguas et Papamene, dési-
gnoient un même pays, celui que Jorge de Es-
pira avoit découvert dans son expédition au
Caqueta*. Au milieu des plaines qui s'étendent
au nord de l'Amazone vi voient les Omaguas,
lesManaos ou fflanoas etles Guajpes-1 (Uaupès
ou Guayupes) , trois nations puissantes dont la
dernière s'étendant vers l'ouest, le long des
rives du Guape ou Uaupè , so trouve déjà men-
tionnée dans les voyages de Quesada de 1 ltilun.
Ces deux Conquistadores, également célèbres
dans l'histoire de l'Amérique, parvinrent, par
des chemins diiïerens , aux Llanos de San Juan,
appelés alors Polie de IVuestra Senora. Her-
nan Perez de Quesada passa ( i54i), les Cor-
' Her-era, Dec VI, p. iSa, ig5. Dec. VII, p. 'i3g. Lacl,
p d-id. rayez plus haut, Tom. II, p. Gu.
-' !.. c. p. (6a, Herere, Dec. VII , p. 78.
CHAPITRE XXIV 4&1
dillères de Gujadîrumarea , f^obahletttent entré
les Paramos d« «(Jbi^ga^ et 4e Sjuaaa P«&; tandis
qiie Felipe de Hutft», ^ceooapâgBe de Pedro ge
Lûnpias {le mêtfu? q*i du plateau de Bogota
avoit porté à Yçnetui&l* la £jre*n«re atMtvelte
du Dorade )9 &e* dirigea du nord au sud par le
chemiu qu'avoit suivi Spfter au rerott oriental
jfes montagnes. Hutea quitta Corp* siège prin-
cipal de la factorerie allemande ou darapagnie
des Welser, lorsque Heinrich Remboldt en étoit
le directeur. Après avoif traversé (i54i)* les
plaines de Casaoare , du Meta et du Cagûàn , • il
arriva aux rives du Haut-Guaviare, (Gkiay uare),
Ûeuve que l'on a, cru long-temps être l'origine
de l'Orénoque v et <dont j'ai vu l'embouchure «n
me rendant pat San Fernando de Àtabapo au
Rio Negro. JNon loin de la rive droite du <5ua-
viare, Huten entra à Macatoa, la ville des
Guaypes. .Le peuple y étoit vêtu, les champs
paroissoient bien cultives ; tout anixmçoit une
culture inconnue dans cette région chaude de
l'Amérique qtgî. s'étend à l'est des-GtodiHères.
Il est probable que Speier , lors de son expédz-
tition au Rio Caqueta et à la province de Papa-
mené, avoit traversé teGwàviare beaucoup au--
dessus de Macatoa, avant la jonction de!» deux
branchasse c? flouve^rAxiari et Jb {rtra^veso.
Huten Apprit qu'e** avançant plus au sud-est ,
Relat. hist. tom. 8. 3i
-'rôa i.ivue vin.
iJ trouveroit le territoire de la grande nation
des Omaguas, dont le prêtre-roi s'appeloit
Quareca, et qui avoit de nombreux troupeaux
de Llanias. Ces traces de culture, ces anciens
rapports avec le plateau de Quito, me paraissent
très-remarquables. Nous avons déjà indiqué plus
baut qu'Orellana avoit vu des Hamas cbez un
cbef indien sur les rives do l'Amazone, et qu'Or-
daz en avoit entendu parler dans les plaines du
Meta.
Je m'arrête à ce qui est du domaine de la géo-
grapbie, et je ne suivrai Huten ni dans la des-
cription de cette ville d'une immense étendue
qu'/V vit de loin, ni dans la bataille des Omaguas
où 3(j Espagnols (le nom de i4 en est consigné
dans les annales du temps) combattirent contre
i 5,ooo Indiens. Ces rapports mensongers ont
beaucoup contribué à embelbr la fable du Do-
rado. Le nom de la ville des Omaguas ne se
trouve pas dans le récit de Huten, mais les
Manaas, dont le père Fritz reçut encore , au
1 7 ,* siècle, des lames d'or battu, dans sa mission
de \urmi-aguas, sont voisins des Om-aguas-
Plus tard le nom de Manon a passé du pays des
Amazones à une ville imaginaire placée dans le
Dorade de. lu Barime. C'est la célébrité attachât:
à ces pays entre le Caqueta (Papamene) et le
Guaupe (un des allluens du Rio INegio), qui
N
CHAPITRE XXIY. 4^3
rengagea en ( 1 36o ) Pedro de Ursfcaà cette fu-
neste expédition qui- finit pat la révolte du tyran
rAguirre * * En descendant le Caqueta pour entrer
dans la rivière des Amazones , Ursua -entendit
.parler de la province de Caricupi%. Cette dénô-
<mîpation indique clairement le pays de Vor^ car
je trouve que ce métal s'appelle caricuri en ta-
manaque, et carucuru en caribe. Le mot qui
désigne Yor seroit-il chez les peuples de l'Oré-
noque un mot étranger, comme le sont dans nos
langues européennes les mots sucre et coton?
cela prouveroit que ces peuples ont appris à
eonnoitre les métaux précieux parmi les produits
étrangers qui leur venoient des Cordillères3 ou
des plaines situées au revers oriental des Andes.
Nous arrivons à l'époque où le mythe du
Dorado se fixa dans la partie orientale de la
Guyane , d'abord au prétendu lac Cassipa (sur
. les rives du Paragua , affluent du Garony) , et puis
entre les sources du Rio Essequebo et du Rio
t Branco~ C'est cette circonstance qui a le plus in-
• flué sur l'état de la géographie de ces contrées.
•
1 , Voyez Tam. I , p. 277 , où* nous, avons donné la traduction
de la lettre d'Aguirre au Vpi Philippe II.
,A * Fmy Pedro Simon, p. 4*2. ....
3 En péruvien ou q^iùchua. (Lenguacfellnga), ïqr s'appelle '
e$ri, d'où dérivent cAichfCori, or en poudre, ef corikoym,
rom&ai d'or.
• • • ( * . t
3i*
484 i.rvuF vin.
Antonio de Berno , gendre ' çt unique héritier du
grand Adelanlado Gonzalo Ximenez de Quesa-
do, passa les Cordillères à l'est de Tunja a, s'em-
barqua sur le Rio Casanore,et descendit par cette
rivière, par le Meta et par l'Orénoque , à l'île de la
Trinité. Nous ne connoissons presque ce voyage
que par le récit de Itulegli : il paroit avoir pré-
cédé de peu d'années la première fondation de
la Viejn Guayu/ia, qui est de i5gi. Quelques
années plus tard ( 1 6o,5 ) , lienio lit préparer en
Europe, par son, Maese de Campa, Domingo
de A'era, une expédition de 2000 hommes des-
tinée à remonter l'Orénoque et à conquérir le
Dnrado qu'on commencoit dès-lors à appeler
' Proprement a casado cou ima sobrinn. « (Fray Pedro
Simon, p. S97 et 0û8, Barris, Coll., Vol. II , p. si 2. Lact,
p. Gfo. Cautin, p. 175.) Ralegh appelle Quesada Cemenes
de Casada. Il confond aussi los époques des voyages d'Ordai
( Ordace ) , d'Orellana ( Oreliana ) , et d'Ursua. Voyez Empire
o/Guiana, p. iî-jo.
1 Sans doulc entre les Paramos de t'hiln cl de Zoraca , en
prenant 1« chemin de Claie et île Fore. Uerrio avoil dit à
Rnlegll qu'il éloit tenu du llio Caisnare dans le Pato, du
Tato dans le Mêla, cl du Met» dans le Baroguan (Omioque).
Il ne faut pu COtdeiïBxt Ce îlio Pato (nom qui tient sans dmile
à celui de fanneivue mission de Palvlo) avec le Rio Paille.
(Voyez mon Atlas, P). six.) I.« Meta porte, sur les cartes du
1 ; .• siècle , faussement le nom de taragtum ( Churchill , 0>i/..
Tom. VIII, p. t5S.), de San Pedro et de ÎUo Ba rq de c imite
O dernier e-l un affluent de 1t PnrliigiieM el de l'Aptfre.
fe J?^* <k Uê Afjtvwa 9 même la Laguna de là
Gf#n Manda. De riches propriétaires tendirent
\evus fermes pour prendre part à une croisade
4 laquelle on agrégea 12 religieux Observan-
tinf et 10 ecclésiastiques séculiers. Les conte»
faits par un certain Martiriez s ( Juan Martin chi
• T Je crois pouvoir établir que la fable de Juan Martinet, •
répandue par le récit de Ralegb « a. été calquée aur l'his toirt-
des aventures de Juan Martin de Albujar, très -connue aux
historiens espagnols de la Conquête , et qui , dans l'expédition
4e Pedro de Silva (1570) , tomba entre les mains des Caribea
du Bas-Orénoque. Cet Albujar s'étoit marié à une femme
indienne , et se fit sauvage lui-même , comme cela arrive quel*
que (bis de nos jours sur les limites occidentales du Canada €4
des États-Unis. Après avoir voyagé long-temps avec les Ca-
ribeé , le désir de rejoindre les blancs le conduisit par le Rio
Éssequebe à l'île de la Trinité. U fit plusieurs excursions à
Santa-Fe de Bogota, et s'établit à la an à Carora. (Simon,
p. 591.) J'ignore s'il est mort à Portorico, mais on ne peut
révoquer en doute que cvest lui qui apprit de la bouché des maiv
chands caribea kê nom des Mcrhoas (du Jurubesh). Comme il
habitoit les rives du Haut-Carony, et qu'il reparut par le Rio
Essequebo, il peut avoir contribué aussi à placer le lac tyanqai
F isthme du Rupunuwini. Rale^h lait « prendre terre à soç
Juan Martine % au-dessous de Morequito , village placé à Tes}
du confluent du Carony et de l'Qrénoque. De là il le fait
traîner par les Caribes de ville en ville, jusqu'à ce qu'il trouve
dans celle; de Manoa un parent de l'Ince Atabalipa (Atahualpa)^
qu'il a voit déjà çoiom à Caxamarca , et qui a voit fui devant lé*
Espagnols r* H paraît que Ralegb avoit oublié que le voyage^Qr-
$a$ ( 1 J5 1 ) gtoil 4e deux ans antérieur k la mort d'Ataltaalpfc et
à la destruction eoiière de l'empire du Pérou I tt aura <*»•
486 livre vin.
Albujar?) , qui prétendoit avoir été abandonné
dans l'expédition de Diego de Ordaz et con-
duit de ville en ville à 1» capitale du Dorado ;
avoit enflammé l'imagination de Berrio. 11 est
difficile de distinguer ce que ce Conquistador
avoit observé lui-même en descendant l'Oréno-
que , de ce qu'il disoit avoir puisé dans un pré-
tendu journal de Martinez, déposé à Portorico.
On voit qu'à cette époque, on avoit, en générai,
sur le Nouveau Continent , les mêmes idées que
nous avons eues long-temps sur l'Afrique. On
s'imaginoit trouver plus de civilisation vers le
centre que sur les côtes. Déjà Juan Gonzalez,
que Diego de Ordaz ( 1 55 1 ) avoit envoyé pour
explorer les rives de l'Orénoque, annoncoit
« que plus on remontoit ce fleuve et plus on
voyoît augmenter la population '. » Berrio nom-
me , entre le confluent du Meta et du Cuchivero ,
la province souvent inondée d'Amapaja, où il
fondu l'expédition d'Ordai avec celle de Silva ( iS?!)), 'dont
lîtoit Juan Mai lin dp Albujar. Ce dernier , qui faisoit ces contes
à Santa -Fc, à Venezuela, et peut -fore à Poilorico, aura
combiné ce qu'il avoit entendu des Caribes avec ce qu'il avoit
appris des Espagnols sur la ville des Omaguas, vue par Huteti,
sur Vhomme doré qui sacrifie dans im lac, et sur la fuite de
la famille d'Atabualpa dans lesforélsde Vilrabamba c! la Cor-
dillère orientale des Ande^. (Grtralasso , Toni. II, p. ig^.)
' «Mientras mos se subia cl Rio Viapari fOrinoco), mayorw
H baliahan las pobUciones. - H?rera, Dec, IV, p. =îo.
\
CHAPITRE xx ir. 4&£
trouva beaucoup de petite» idoles <en or fondu,
semblables à celles qu'onfebriquoità Cauchieto ,
afest de Coro. II. crut cet or un produit du
sol granitique qui courre le pays, montueux»
entre Caiichana , Uruana et le Cucbivero. En
effet r récemment encore, dans la Quebrada dei
Tigre, près de la mission del'Encaramada, fea
indigènes ont découvert une pépite d'or *. A l'esté
de la province d'Amapaja, Berrio cite le Rio
Cjarony (Caroly), que l'on faisait ëortir d'un
grand lac , parce qji'un des affluens du Carony ,
\& Jlio Paragua (Rivière de la grande eau)^
a#oit été pris, par ignorance des langues in-
djenn&s, pour une mer intérieure. Plusieurs
bjstfOrien^ espagnols a ont cru que ce lac , source
di* Carony, étoit le Grand Manoa de Berrio;
uxais qn. voit, par les notions que celui-ci a com-
muniquées àRalegh, qu'on supposoit la Laguna
tfe^Manpa (del Dùrpdo ou de Horme} placée
au, sijid du Rio Paragua travesti en Laguna
Çassipa. « JJan et l'autre de ces bassins avoient
des sables aurifères; mais, aux bords du Gassipa,
éjpit situé Macureguaira (Margurçguaira) , ca-
' Voyez plus haut, p. 3 12.
*r > « Le Gran. Manoa es una gran; laguna que da principe à un
HQy<jue entra^por fo vpnda del sur en ei Orinoco cerca 1a
Ctudad de San Thomé.» Sfmon, p. 608.
* •
'j!JS I. IVRR VIII,
pitale du Cacique d'Àromaja ' et première ville
«Je l'empire imaginaire de la Guyane. »
Comme ces régions souvent inondées ont été
èe tout temps habitées par des peuples de race
eai'ibe qui faisoient, par l'intérieur des terres,
un commerce extrêmement actif avec les ré-
gions les plus éloignées, il ne faut pas être sur-
pris (fiTon y ait trouvé entre les mains des In-
diens plus d'or que partout ailleurs. Les indi-
gents du littoral n euiployoïenl pas .seulement
co métal sous la forme d'ornemens ou d'amu-
fèLes, ils s'en servoient aussi dans de certains
cas a comme moyen d'échange. 11 paroît donc
très-naturel que l'or ait disparu sur les côtes de
Paria et chez les peuples de l'Orénoque , depuis
que les communications intérieures ont été en-
travées par les buropéens. Les indigènes res-
tés indépendaiis sont, de nos jours, à n'en pas
douter, plus misérables, plus indolens, pins
abrutis qu'ils ne l'étaient avant la conquête. Le
roi de Morequito , le même dont Ralegli a voit
conduit le (ils en Angleterre, avoit visité Cu-
mana en ï5j)4 pour échanger nue grande qunii-
lilé de figures cm or massif contre des outils de
' .4nt~Moy\r? Ce nom tlWlt-iï a clddS du Rio Ai-ul . doDl
kl smircPs soril si inisincs du Rio Psra-iia. qu'on Inmvnit
sorti d'un même lac avec cfe (fHffc!
5 t bez les Tcquw. Voyez Tnm. IV. p. :î;S.
CHAPITRE XXIV.' 4*9
fer et contre des marcliaa&ses d; Europe. Cette
apparition inattendue d'un chef indien awgwtetiW
la célébrité des richesses de l'Orëtto^ue. On
supposoit que le Dorado dey oit être voisin- dur
pay s d?cù venoit le roi de Morequito ; et ; comme
ce pays* étoit souvent mondé et que les rivières
y étaient appelées vaguement de grandes mers y
de grands bassins d'eau, le Dorado de voit êti^
situé aux bords d'ui* lac. On oubliait que l'or
apporté par les Caribes et d'autres peuples mat*-'
chands étoit aussi peu le produit de leur sol que
les diamans du Brésil e€ d& l'Inde ne sont le
produit des régions de l'Europe où ils sont le
plus accumulés. L'expédition de Berrio r dere->
sue très-nombreuse pendant le séjour des vais-1
seaux à Cumana, à la Marguerite et à l'ile'de la
Trinité , se dirigea par M&re^uito^près la Vie'fa
Guyana) vers le Rifr Paragufa, affluent du Ga->
rony *rmais les makdié^ la férocité dés indigè-
nes et le manque deviv**es opposèrent des tobs*
tacles invincibles à la marche des Espagnols.
Tous périrept , à l'exception d'une trentaine qui
retournèrent, dws rmétrt déplorée, auposie
de Sanèo Tbotnè. i
Ces malheurs né tfalntfèrenf jiàs l'ardeùt dé-
ployée Jusqu'à la première moitié du \J.e siècle
dans la recherche dut MorajLp, \e gouverneur
de la Trinité, Antonio de -Berrio, devint le
\ i } i> L 1 V il t V 1 1 1 .
prisonnier du sir Walter Ralegh , dans la fameuse
incursion que lit ce navigateur, en i5t)5, sur les
côtes de Venezuela et aux bouches de l'Oréno-
que. C'est par Berrio i-\ par d'autres prisonniers
tombes entre les mains du capitaine Preston '
lors de la prise de Caracas, que Ralegh put re-
cueillir tous les renseigneniens qu'on avoit à
cette époque sur les pays situés au sud de la
P ieja Guayana. 11 ajouta foi aux fables our-
dies par Juan Martin de Albujar, et ne révoqua
en doute ni l'existence des deux lacs Cassipa
et Ropunuwiui, ni celle du grand empire de
l'Inca, que des princes fugitifs dévoient avoir
fondé (après la mort d'Atuhualpu) près des sour-
ces du Rio Essequebo. Nous ne possédons pas
la carte que Ralcgli avoit construite , et qu'il re-
commande à lord Charles Howard de tenir se-
crète. Le géographe Hondius a suppléé à cette
lacune : il a même ajouté à sa carte un tableau
de lougiludes et de latitudes, parmi lesquelles
figurent la Lagiirta del Dorado et la ville impé-
' Ce» prisonniers étaient de l'expédition de Berrio et de
TTernandoï de Serpa. Les Auglnis diMiiinjuêrcnt i'i Maculo
(alors Guayca Macuto), d'où un homme blanc, ViUalp.-iudo,
les conduisit par un sentier de montagnes , entre la Ctimbrt
et la Sitla ( peut-être en passant la crête du Galipaiio ), »
la ville de Caracas. {Simon, p. S,,.',. Ralegh, p. 19. ) Il faut
l'omioltre les localités |>nur sentir combien celle entreprise
»toii difficile et audacieuse.
CHAPITRE XXIV. /f£*
riale de Manoas \ Tandis que Ralegh setrou-
voit près de Punia del Gallo a ( à l'île de ta
Trinité), il fit explorer par ses lieutenans les
bouches de FOrénoque, principalement celles
* Jodocus Hondius rbrevis et admirandm Descript. RegHÏ
Quianœr 1699, p. i3. Ralegh, p. 31, a S, 46, 5*, 65, 69, 79,
gfS, 108.
* Partie septentrionale de la Punta de Icacos , qui est U
cap sud-est de l'île de la Trinité. C'est là que Christophe
Colomb mouilla le 3 août 1498. Il existe une grande con-
fusion dans la dénomination des différeras caps de l'île de la
Trinité ; et comme récemment , depuis l'expédition de Fidalgo
et de Churruca , les Espagnols comptent les longitudes dans
l'Amérique méridionale à l'ouest de la. Punta de la Galera
(lat. io° Sor, long. 63° 20'. Voyez mes Observ. astr., Tom. I ?
p. 39.), il est important de fixer l'attention des géographe2!
sur cet objet. Voici le résultat de mes recherches : Colomb
appela Punta Galera le cap sud-est de l'île , à cause de la
forme d'un rocher a que desde lexos parecia galera que iba
a la vêla. »( Histoire de l'Amiral par son fils Ferdinand Colomb ,
dans Churchill, Collect., Tom. H, p. 587; Herera, Dec. Ij
p. 80. ) On voit clairement , par le récit de Colomb , que de
Punta de la Galera il a cinglé à Y ouest pour atterrer à un cap
très-bas qu'il nomme Punta del Arenal : c'est notre Punta de
Icacos. Dans ce trajet, près d'un endroit ( Punta delà Playa)
611 il fit de l'eau ( peut-être à l'embouchure du Rio Erin), il vit
au sud pour la première fois le continent de F Amérique ,
qu'il appela Jsla Santa. C'est donc la côte orientale de la pro-
vince de Cumana , à Test du Cano Macareo , près de Punta
Redonda, et non la côte montagneuse de Paria (Isîa de Gracia
de Colomb), qui fut découverte la première. Colomb raconte
qu'après avoir été mouillé près de l'Islote del Gallo , appelé
40* LlTftE Tlll.
de Capuri S GraDd Aman* ( Manama grande}
et Maepeo (Macareo). Connue ses narâw
broient beaucoup d'eau, il eut beaucoup de
oeine à entrer par les locas cfucas, et il fut forcé
affoqrdbt* {i $dU*4» , ci après avoir passés* Boca de Saerpe f
entre. Puma dd Arenal et le confÎMcs*, il navigua mm mmmÉ
par le Golfo de la Balena (G. de Paria, GoTfo triste, G. 4»
la» Perlas), et ri*, dans cette direction , la Boca deDragps.
Sur les cartes de La Ouz (177S} et de Canlin (177*)» on a
continué de nommer, avec Colomb , Punta Gèlera le cap sud*
est (laU io° o/) de la Trinité, qui est la Punta GalooU des
na?iga leurs modernes. Mais déjà Hondius ( dans les cartes
de 1S98), Herera (Descripcion de las Indias% 161s), Sanson
(carte de 1669), D'ÂnTiDe et tons lès géographes modernes
angiois et François , à l'exception de Bonne (dans l'Atlas de
Raynal ), désignent sous le nom de Punta de la Galera le
cap nord-est de la Trinité (Iat. io° 5o'), celui que Ton croit
faussement avoir été ru le premier par Colomb.
' Voyez plus haut, p. $79 et ^\i , où j'ai donné la topo-
graphie du delta de rOrénoque. Capure s'appelle aujourd'hui
une de^ bocas chicas, entre Pederoales et Macareo. Les géo-
graphes du i6.e siècle sont convenus de désigner par ce même
nom la Boca de Navios. Le récit de Ralegh (p. 381-42) laisse
beaucoup de doute à ce sujet. Le mot de Capure est-i|
significatif? Ralegh (p. 72) donne ce nom à une branche
septentrionale du Meta , qui , pendant plus d'un demi-siècle , se
trouve désignée ainsi sur toutes les cartes de Sanson et de
ceux qui l'ont copié. Or, ce Rio Capuri qui débouche prés
de Cabruta n'est, selon moi , autre chose que le Rio Apure
roeme, que les Indiens appellent Apuri. Un affluent du Capuri,
le Voari de Ralegh, est probablement le Rio Guampu ou
Vari eu des Indiens. ( Voyez mon Atlas, PI. xvii.)
chapitre xxry. 4gS
de se .faire construire des embarcations plate*.
Il remarqua les feux des Tivitiras (Tibitibies) ,
de la race des Indiens Guaraons , au haut des
Palmiers Mauritia, dont le premier il a rap-
porté le fruit ' en Europe jfructum squamosum ,
similem Palmœ Pini. Je suis surpris qu'il est à
peine parlé a de l'établissement que Berrio avoit
fait , sous le nom de Santo Thomè ( la Vieja
Guayana). Cet établissement datoit cependant
de l'année 1 59 1 ; et, quoique , selon Fray Pedro
Simon , a la religion et la politique défendent
toute relation mercantile entre des chrétiens
( espagnols ) et des hérétiques ( hollandois et an-
glois ) » , on faisoit alors , à la fin du 16/ siècle,
comme de nos jours, un commerce actif de
contrebande par les bouches de l'Orénoque,
Ralegh dépassa le fleuve Europa ( Guarapo ) et
<c les plaines des Saymas (Cbaymas3) qui s'é-
tendent, en conservant un même niveau, jus-
qu'à Gumana et Caracas; » il s'arrêta à More-
quito (peut-être un peu au nord du site de la
Villa de Upata , dans les missions de Carony ) ,
* Voyez 'plus haut, p. 177.
» Il dit simplement ( p. 46 ) s Those Spaaiai'ds trhîeh flett
ffora Triniado aad «ko those that reraained with Carapate
ta £j»ittfe (aujourd'hui Us missions dat Capucins de Garbny),
*rere -joined m somê viitage 4ipon ths Qrinoco. »
1 r*y*% TmH. nf'^ vjMifi.
4y.'( LIVRE Vllt.
où un vieux Cacique lui continua toutes les
rêveries de Berrio sur l'irruption (le peuples
étrangers { Orejones et Epuremei) dans la
Guyane. Les Raudales ou Cataractes du Caroli
( Carony ), fleuve qu'on regardoit à cette épo-
que comme le chemin le plus court pour par-
venir aux. deux villes de Macureguarai et de
Manon, situées sur les bords du lac Gassipa et
du lac Rupunuwhii ou Dorado , mirent fin à
cette expédition.
Raletdt a parcouru l'Orénoque à peine sur une
distance de fio lieues ; mais il nomme, d'après
les notions values qu il a recueillies, les aflluens
supérieurs, le Cari, lePao, l'Apure (Capuri?),le
Guarico (Voari?), le Meta ', et même, « dans
'î Ralenti distingue le Meta du Beta , qui entre dam le
liaraguan ( < )i éuiique ) , conjointement avec le Daune, près
d'Atlnile, comme il distingue aussi le Casanare , affluent du
Meta , et le C::sncro , qui vient du sud et qui paroît être le
Rio Cucliivcrn. Ou connowsovt alors tri s -confusément tout
ce qui est au-dessus du confluent de l'Apure, et l'on prcnoit
pour aflluens de l'Oi éuoquc les aflluens de ses aflluens. L'Apure
( Capuri ) et le Meta pai uissoient long-temps une même ritière,
à cause de leur proximité et à cause des embranebemeus
multipliés qui réunissent l'Arauca à l'Apure. Le nom du Rio
Beta est-il lié pcut-élre à celui de la nation des Belojes des
plaines de CiiiauflW et du ft'eta? Hondius et tes géographe»
qui l'ont suivi, à l 'exception de De L'Isle (1700) etdeSanwn
( iGSij ), placent par erreur la proviuce d'Amapaja à l'est de
rOrén que. On *oit clairement, par le récit de Halcgb 1 p. 16
CHAPITRE XXIV. IfaS
la province de Baraguan, la grande cataracte
d'Athule ( Àtures ) qui empêche toute navi-
gation ultérieure» Malgré les exagérations de
Ralegh , si peu dignes d'an homme d'état , ses
récits- renferment des matériaux importans pour
l'histoire de la géographie. L'Orénoque , au-des-
sus du confluent de l'Apure, n'étoit, à cette
époque , pas plus connu aux Européens que l'est
de nos temps le cours du Niger au-dessous de
Sego. On avoit appris les noms de plusieurs a£
fluens très-éloignés, mais on ignoroit leur posi-
tion; on en multiplient le nombre, lorsque le
même nom, diversement prononcé ou mal saisi
par l'oreille , ofiroit des sons différens. D'autres
erreurs ont eu leur source peut-être dan» le
peu d'intérêt qu'avoit le gouverneur espagnol ,
Antonio de Berrio, de communiquer* à Ralegh
des notions vraies et précises ; aussi celui-ci se
plaint-il de son prisonnier cr comme d'un homme
sans culture et incapable de s'orienter f. » Quaht
à la croyance vraie ou simulée de Ralegh, en
tout ce qu'il rapporte sur des mers intérieures ,
semblables à la Mer Caspienne , sur la ville im-
et 7a), qtr Amapaja est le pays inondé .entre le. Meta et le
Guarico. Qu'est-ce <jue les fleuves Datmey et Uharro£ Le
Guaviare me paroft être le Goavar de Ralegh.
1 « Beîng utterly indearned and not knowing tj*e eait from
49''' Livnt vin.
pénale de Mauoa impérial { and gulden atj )
sur des palais magnifiques, construits parl'iîJ»-
peieur In _■•( de la Guyane , à l'imitation de ceux
de ces ancêtres du Pérou, je n'entreprendrai pas
de la discuter ici. Le savant historien du Brésil,
M.SoutlieY,etlebiographedelîalegh,M.Cayley,
ont jeté récemment beaucoup de lumière sur
cet objet. 11 me paroit diilicile de douter de
l'extrême crédulité du chef de l'expédition el
de celle de ses lieulcnans. On voit que Ralegh
adaptoit tout à des hypothèses forcées d'avance,
lié toit certainement déçu lui-même; mais quaml
il s'agissoit d'enflammer 1 imagination de la reine
Elisabeth, et d'exécuter les projets dj sa poli-
litjue ambitieuse, il ne ncgligeoit aucun des ar-
tifices de la flatterie. Il dépeignoit à la reine
« les transports de ces peuples barbares à la
vue de son portrait; il veut que le nom de la
vierge auguste qui sait conquérir des empires
parvienne jusqu'au pays des femmes belliqueu-
ses de l'Oiéiioque et de l'Amazone; il assure
qu'à l'époque où les Espagnols ont renversé le
trône du Çuzco , on a trouvé une ancienne
prophétie, d'après laquelle la dynastie des încas
devra un jour sa restauration à la Grande-Bre-
tagne ; il conseille de placer , sous le prétexte de
défendre le territoire contre des ennemis exté-
rieurs, des garnisons de trois à quatre mille
CHAPITRE XXIV. 497
Ànglois dans les villes de l'Inca, en obligeant
ce prince à payer annuellement à la reine Eli-
sabeth une contribution de 3oo,ooo livres ster-
ling; enfin il ajoute, comme un homme qui
prévoit l'avenir, que toutes ces vastes contrées
de l'Amérique méridionale appartiendront un
joui* à la nation angloise f. »
Les quatre voyages de Ralegh au Bas-Oré-
noque se succédèrent depuis i5qS jusqu'en
1617. Après toutes ces tentatives inutiles, l'ar-
deur, dans la recherche du Dorado , a diminué
peu à peu. H n'y a plus eu d'expéditions formées
par un concours nombreux de colons , mais il
y a eu des entreprises isolées et souvent en-
couragées par les gouverneurs des provinces.
4 I shewed them her Majesties picture which the Casigui
80 admid and honoured , as it had been easy to hâve brought
them idolatrous thereof. — And I further rcmember thât
Berreo confessed to me and others (which I protest before
the Majesty of God to be true ) that there was found among
prophecies in Peru ( at such time as the Empire was reduced
to the Spanish obédience) in thier chiefest temples, amongst
divers others which foreshewed the losse of the said Eropyrè,
that from Inglatierra those Ingas should be again in time
to corne restored.— The Inga would yield to her Majesty by
composition many hundred thousand pounds yearely, a$ to
défend him against ail enemies abroad and defray the expences
of agarrison of 3ooo or 4000 saldiers. — It seemeth to me that
this Empvre of Guiana is rçserved for the English nation.
(Ralegh, p. 7, 17, Si, 100,) ;
Relut, histor. Tom. 8. a 3 a
4gS livre vin
Les notions que répandirent les voyages des
pères Acuûa ( 1688) et Fritz ( 1637 ) sur le ter-
rain aurifère des IndiensManoas du Jurubesh et
sur la Laguni de Oro », ont contribué à re-
nouveler les idées du Do/ado dans les colonies
portugaises et espagnoles au nord et au sud de
réqualeur. A Cuenca, dans le royaume de
Quito, j'ai rencontré des hommes que t'évêque
Marfil avoit employés pour chercher, à Test
des Cordillères , dans les plaines de Macas, les
ruines de la ville de Logroûo que l'on crovoit
située dans un pays riche en or. Parle journal
de Hortsmann, que j ai cité plusieurs fois, nous
apprenons qu'en i~4o on crovoit pénétrer de
la Guyane hollandoise dans le Dorado en re-
montant le Rio Essequebo. A Santo Thomè. del
Angostuia, le gouverneur Don Manuel Cen-
tui'ioiimo ntra une excessive ardeur pour par-
venir au lac imaginaire de Manoa. Arimuicaipi,
Indien de la nation des Ipurucotos, descendit
le Rio Carony, et enflamma, par des récits
mensongers , l'imagination des colons espa-
gnols. Il leur montra dans le ciel austral les
■ foy-e:- Tarn. Vit, p. 3fij. J'ai trouvé, parmi les collections
précieuses ilcD'Amîl!ECDDsci'n'(.'S(liiTislcs.f/r/(i'c('ïrfeiCT^ô('nîs
étrangères a Paris (sous le h" g54S ), une carie manuscrite
curieuse, qui retrace le voyage dii péri: Fritz, Tabula geo-
çraficfi d,-t Jfifl MaranoH, ifi^-
CHAPITRE XXIV. 499
nuées de Magellan dont la lumière blanchâtre
étoit, selon lui, le reflet des rochers argentifères
situés au milieu de la Laguna Parime. Çétoit
décrire d'une manière bien poétique l'éclat des
schistes micacés et talqueux de son pays ! Un
autre chef indien, connu parmi les Caribes
d'Essequebo sous le nom de Capitaine Juvado,
essaya vainement de détromper le gouverneur
Centurion, On fit des tentatives inutiles par le
Caura et le Rio Paragua, Plusieurs centaines de
personnes périrent misérablement dans ces
folles entreprises. Cependant la géographie en a
retiré quelque fruit. Nicolas Rodrigue*; et An-
tonio Santos (1775-1780 ) furent employés par
le gouverneur espagnol. Le dernier parvint , en
suivant le Carony , le Paragua, le Paraguamusi^
l'Ànocapra et les montagnes de Pacaraymo et
Quimiropaca,à rUraricuera et au RioBranco. J'ai
trouvé d'exceUens renseignemens dans les jour-
naux de route de ces expéditions hasardeuses.
Les fcaîrtès marine* ^tte te tbyageuî- florentin,
Àmérigo Vespïicci *.; a construites (W$ lep
premières années du 16e siècte, comme pilote
mayor de la Casa ctè €&nûmt4aiùn de Séville ,
* Mort en i5ia, comme M. M«oo« Fa prouvé jter ifs
éèiayjmiVÈià»mâxw&t 4e Swiattca». {His^ deiNuevo Muhdo.
PL 1, p. 179, 190,
3a*
5oo LIVRE Y tir.
et dans lesquelles 11 plaça, peut-être avec ruse,
le mot Tierra de Amerigo, ne sont point par-
venues jusqu'à nous. Le plus ancien monument
que nous possédions de la géographie du Nou-
veau-Continent * est la mappemonde de Jean
Ruysch annexée à une édition romaine dePto-
lémée de i5o8. On y reconnoîtle Yucatan et
Honduras ( la partie la plus méridionale du
Mexique 2 ), figurés comme une île sous le nom
de Culicar. 11 n'y a pas d'isthme de Panama ,
mais un passage qui permet une navigation
directe d'Europe aux Indes. La grande île mé -
ridionale (l'Amérique du sud) présente le nom
de Terra de Careas , limitée par deux rivières,
le Rio Lareno et le Rio Formoso. Ces Careas
sont, à n'en pas douter, les liabitans de Caria,
nom que Christophe Colomb avoit déjà entendu3
en 1498) et qui, pendant long-temps, fut ap-
pliqué à une grande partie de l'Amérique.
" Voyez les savantes recherches de Walclsenaer dans la
Bibliographie univ., Tom. VI, p. 209, art. Buckinck. Sur
les cartes ajoutées au Ptoléniéc de 1S06, on ne trouve encore
aucune trace des découvertes de Colomb.
1 Sans doute les terres entre le Yucatan , le Cap Gracias
a Dios et \ eivi«»;i, clikouverlci jiar Colomb ( 1 5oa et i5o3),
par Solis et par Pinçon (i5o6).
3 m Indigeua? sine ullo metu ad nostros (estinant, a quibui
Pariam vocari lerram illam collegerunt. Petr. Mari- Océan.,
CHAPITRE XXIII. 5*1
X/évëque Geraldini dit clairement dans une
lettre adressée au pape Léon X, en i5 16 : Insula
Ma, quœ Europa et Asia est major, quam in-
docti Continentem Asiœ appellant, et alii Amé-
ricain vel Pariam nuncupant '. Je ne trouve
encore, sur la mappemonde de i5o8, aucune
trace de l'Orénoque. Ce fleuye paroît pour la
première fois, sous le nom de Rio dulce, sur la
carte célèbre que Diego Ribero, cosmographe
de l'empereur Charles V, construisit en i529, et
qui a été publiée , avec un savant commentaire
de M. Sprengel, en 1795. Ni Colomb (1498), ni
Alonso de Ojeda, accompagné d'Amerigo Ves-
pucci ( x499) 9 n'avoient vu la véritable em-
bouchure de l'Orénoque. Usl'avoient confondue
avec l'ouverture septentrionale du golfe de Paria
auquel on attribuoit, par une exagération si
commune aux navigateurs de ce temps , un
énorme volume d'eaux douces. C'est Vicente
Yanez Pinçon qui , après avoir découvert l'em-
bouchure du Rio Maragnon a , vit aussi le pre-
1 Alexandri Geraldini Itinerarium , p. aôo.
9 Le nom de Maragnon étoit connu cinquante-neuf ans ayant
l'expédition deLope de Aguirre : c'est donc par erreur, que l'oit
attribue la dénomination du fleuve au sobriquet de maranQS
(cochons) que cet aventurier donnoit à ses compagnons en
\
boa livue viîi.
inier ( i5oo) celle de l'Orénoque. Il appela ce
fleuve Rio i/i/fce, nom qui, depuis Ribero ,
s'est conservé long-temps sur les cartes, et qui
a été donné quelquefois par erreur au Maroni
et à l'Essequebo '.
Le grand lac Parime ne paroît 3 sur les cartes
qu'après le premier voyage de Ralegh. C'est Jo-
docus Hondius qui, dès Tannée 1399, a fixe les
idées des géographes, et figuré, comme un pavs
entièrement connu, l'intérieur delà Guyane es-
pagnole. 1/istlime entre le Rio Branco et le Rio
Rupimuwini (un des allluens de 1 Essequebo )
est transformé par lui en lac Rupumnvini , Cm~
rùne ou Doratlo , de 200 lieues de Ions et de
4o de larce , et limité par les parallèles de I" 45'
sud et de a° nord. Cette mer intérieure, plus
glande que la Caspienne, est tantôt tracée au
milieiurunpaysmontueuy.sans comraunicatioD
descendinl 1* n> -iit" des Arvia: "^es. Cetle pla'sanleiic srassitsr
ne fa^so l-el!e pas pltllSl aljusico au ddiu indien du fleure_
' /'nvn plus haut . Ton. II . p. Swj, L'Or-éHoqae nnmjw
aussi sur nue iarlc liô^-rnrc qui porte le litre de Dtdma**
cl.', rviù per.'.-f .-"-.i ■'-.'. ,; . an \hi rr .frr.okh Fioreiato « Itr
p m i",illfcii.n dtsinBiius,-ii-5 deD'AciiHe. n[ ■ ç-.-. .
drdie> i Rirh Haklny L M rrastruite sur le jneridiej) àt Tolède
(JCamu Qrt ■ y /ir/j i5»K Cette eartf. piikke* «Tarn Ir
Hunp4>QnrH Ttiarqu; lie croupî d'îles Jmft>>-/iMMto Jr-
CHA^PIERg XXIV. 5o5
avec aucun autre fleuve *, tantôt on en fait sortir
le Rio Oyappk (Waiapago , Joapoc Yiapoco) et
le Rio de Gayana a. \q prendre de ces rivières,
confondue dans le 8.e article du traité d'Utrecht
avec le Rio de Vicente Pinçom (Rio Calsoënp
ou Mayacari?), a été, jusqu'au dernier congrès
de Vienne, l'objet d'interminables discussions
entre les diplomates françois et portugais 3. La
seconde est une prolongation imaginaire 4 , soit
du Tonnegrande, soit de l'Oy^c (Wia?). La
mer intérieure ( Laguna Parime ) fut dabord
sulœ) là où sont placées les îles de la Société. Ortelius (1670 )
les connoissoit déjà. Sont-ce des îles yues par Magellan?
* Voyez 9 par exempte , Hondius , Nieuwe Caerte van het
goudrycke landt Guiana , 1 599 , et les cartes de l'Amérique de
Sanson , de i656 et 1669.
a Brasilia et Caribana , auct. Hondio et Hûlsen, 1599.
3 J'ai traité cette question dans un Mémoire sur la fixation
des limites de la Guyane françoise , dressée, d'après là de*-
mande du gouvernement portugais , pendant les négociations
de Paris , en 1817. (Voyez Sçhœll, Archives polit, ou Pièces
inédites , Tom. I, p. 48-58.) Ribero, dans la célèbre map-
pemonde de 1S29, place le Rio de Vicente Pinçon au sud de
l'Amazone , près du golfe de Maranhao. C'est l'endroit où ce
navigateur débarqua après avoir été au cap Saint-Augustin ,
et avant d'avoir atteint l'embouchure de l'Amazone. Herera,
Dec. I , p. 107. Le récit de Gomara, Hist. nat., iô53 , p. 48 .
est très-confus sous le rapport géographique.
4 ce Cujanae flumen longe altius pénétrât in Continentem. »
(Lœt, p. 640.) En comparant les cartes de la Guyane fran-
çoise , on obserre , depuis D'An ville , une grande confusion
,104 LIVRE V11I.
placée de manière que son extrémité occi-
tlentale coïncidât avec le méridien du confluent
de l'Apure et de l'Orénoque , Peu à peu on
l'avança vers Test ', l'extrémité occidentale se
trouvant au sud des bouches de l'Orénoque. Ce
changement en produisit d'autres dans la po-
sition respective du lac Parime et du lac Cas-
sipa, de même que dans la direction du cours
de l'Orénoque. On représente ce grand fleuve,
dirige depuis son delta jusqu'au-delà du Meta,
comme la rivière de la Madeleine, du sud au
nord. Les alïluens que l'on faisoit sortir du lac
Cassipa, le Carony, l'Arui et le Caura prirent
dès-lors la direction d'un parallèle, tandis que
dans la nature ils suivent la direction d'un mé-
ridien. Outre la Parime et le Cassipa , on figu-
rait sur les cartes un troisième lac d'où l'on
faisoit sortir l'Aprouague ( Apurwaca). C'étoit
alors un usage généralement répandu parmi les
géographes de rattacher toutes les rivières à de
grands lacs. Ortelius joignit par ce moyen le Fïil
au /.aire ou Rio Congo, laVistule au Wolgaet
au Dnieper. Au nord du Mexique , dans les pré-
ilnns la dénomination dus peliles rivières entre l'Ap:
le Maroni.
' Comparez le; carte
■ Bla-im (i63it),
CHAPITRE XXIV. 5o5
tendus royaumes de Quivira et de Cibola, rendus
célèbres par les mensonges du moine Marcos-de
Wiza , on avoit établi une grande mer intérieure
de laquelle on faisoit sortir le Rio Colorado de
Californie l. Le Rio Magdalena donnoit un bras
à la Laguna de Maracaybo; et le lac de Xaray es
près de laquelle on plaçoit un Dorado méridio-
nal*, communiquent avec l'Amazone, avec le
Miari3 (Meary) et le Rio de San Francisco.
*
' C'est le Dorado mexicain où, sur les côtes (de la Nouvelle-
Albion? ) , on prétendoit avoir trouvé des vaisseaux pleins de
marchandises du Catayo et de la Chine ( Gomara Hist. gen. ,
p. 1 17 ) , et où Fray Marcos (semblable à Huten dans le pays
des Omaguas) a vu de loin les toits dorés d'une grande ville ,
une des Siete Oudades. Les habitans ont de grands chiens , en
los quales quando se mudan cargan su ménage. (Herera ,
Dec. Yf, p. 157, ao6. ) Des découvertes postérieures ne
laissent cependant aucun doute quily a eu dans ces contrées
un centre de civilisation. ( Voyez mon Essai politique sur la
Nouvelle-Espagne , Tom. I, p. 298, 3 10. Tom. II, p. 582. )
3 Herera, Descripciôn de las Indias, p. 53.
3 Comme ce fleuve débouche dans le golfe de Maranliao
( nommé ainsi parce que des colons François , Rifault , de Vaux
et Ravardière , se croyoient vis-à-vis de l'embouchure du Ma-*
rognon ou Amazone) , les anciennes cartes appellent le Meary
Maragnon ou Maranham. ( Voyez les cartes de Hondius et de
Paulo de Forlani.) Peut-être l'idée que Pinçon, auquel on
doit la découverte du véritable Maragnon , avoit pris terre
dans ces parages , devenus plus tard célèbres par le naufrage
d'Ayres dé Cunha, a-t-elle aussi contribué à cette confusion.
Le Meary me paroît identique avec le Rio de Vicente Pinçon
5()6 LIVRE VIII.
La plupart de ces rêveries hydrographiques ont
disparu ; mais les lacs Cassipa et Durado se sont
conservés long-temps simultanément sur nos
cartes.
En suivant l'histoire de la géographie, on
voit le Cassipa , figuré comme un parallélo-
gramme rectangle, s'agrandir peu à peu aux
dépens du Dorado. En supprimant quelquefois
le second, on ne se hasarde pas de toucher au
premier1, qui est le Rio Paragua (affluent du
Carony) agrandi par des inondations tempo-
raires. Lorsque D'Anville apprit, par l'expédi-
tion de Solano, que l'Oténoqïie, loiu d'avoir
ses sources à l'ouest, sur le revers des Andes
de Pasto, venoit de l'est, des montagnes de la
Parime, il rétablit, dans la seconde édition de
sa belle carte de l'Amérique (17G0), la Laguna
Pai'imç, et la fit communiquer très -arbitraire-
ment avec trois rivières (l'Orénoquc, le Rio
Branco et l'Essequebo) par le Mazimmi et le
de Diego Rihmo qui est éloigne Je plus de i.jo lieues de celui
de> g(j[n;i'ii|iln;s modernes. ( Foye* plus haut, p. 10S.) Au-
jourd'hui ie nom de Slanigiioii est resté à l;i fois à la Rivière
des Amazones el li une pruvirn-e beaucoup plus orientale, donl
la capitale est Marauhaa ou Saint-Louis de Maragnao.
1 Santon, Cours île t Amazone, 1GB0. De Vlsle, Amé-
rique méridionale , 1700. D'Anville. première édition de t ' A-
nièrique , 1 7^B.
CHAPITRE XXIV. 5*7
Cujuni. Il lui assigna la latitude de 3° à 4* nord
que jusqu'alors on avoit donnée au lac Cassipa.
Le géographe espagnol, La Çruz (Mme-
dilla ( 1 775 ), suivit l'exemple donné par D'An-
Ville. L'ancien lac Parime , situé sous l'équateur,
étoit entièrement indépendant de l'Orénoque; le
nouveau qui parut à la place du Gassipa et sous
la même forme d'un quadrilatère, dont les cotés
les plus grands sont dirigés du sud au nord * , of-
fre les communications hydrauliques les plus
bizarres. Chez La Cruz , l'Orténoque , sous les
noms de Parime et de Puruma (Xuruma? ), nak
du terrain monttieux, entre les sources du Yenr
tuari et du Caura (par les £° de latitude dans le
méridien de la mission de l'Esmeralda), d'un
petit lac appelé Ipava. Ce lac seroit placé , dans
ina Carte itinéraire, au nord-est des montagnes
granitiques de Cunevo, position qui prouve su£
fisanunent qu'il pourvoit bien être l'origine d'un
affluent du Rio Branca ou de l'Orénoque, mais
non l'origine de l'Orénoque même. Ce Rio Pa-
rime ou Puruma , après un cours de 4o lieues à
l'est-nord-est, et de 60 lieues au sud-est, reçoit
le Rio Mahu , que nous connoissons déjà comme
une des branches principales du Rio Branco;
puis il entre dans le lac Parime que l'on suppose
1 Le grand axe du vrai lac Parime étoit dirigé de Test &
l'ouest.
3l)8 LIVRE VIII.
de 3o lieues cïe long et de 30 lieues de large.
De ce lac sortent immédiatement trois rivières,
le Rio Ucamu (Ocamo), le Itio Idapa (Siapa)
et le Rio Branco. L'Orénoque ou Puruma est
indiquée, comme une filtra tion souterraine, au
revers occidental de la Sierra Mei, qui borde
le lac ou la Mer Blanche à l'ouest. Cette se-
conde source de l'Orénoque se trouve par
les 2° de latitude nord et 3° ■[■ à l'est du mé-
ridien de PEsmeralda. Le nouveau fleuve, après
5o lieues de cours, à l'ouest nord-ouest, reçoit
d'abord l'Ucamu qui sort du lac Parime, puis
le Rio Maquiritari (Padamo) qui naît entre le lac
lpava, et un autre lac alpin, appelé par La Cruz
Laguna Cavija. Comme le mot lac est en may-
pure Cavia, la dénomination de Laguna Cavia
signifie, comme Laguna Parime, simplement
bassin d'eau, Laguna de agita. Cette disposi-
tion bizarre des rivières est devenue le type de
presque toutes les cartes modernes de la Guyane.
Un malentendu , fondé sur l'ignorance de la lan-
gue espagnole, acoutribuéidonnerune grande
autorité à la carte de La Cruz, dans laquelle
des notions exactes ont été mêlées à des idées
systématiques, tirées des cartes anciennes. Une
ligue ponctuéit entoure le pays sur lequel Sôlano
a pu se procurai" quelques renseignemens ; on a
pris cette ligne pour la J ton le de Soluno qui,
chapitre xxtr. 5og
par conséquent , auroit vu l'extrémité sud-ouest
de la Mer Blanche. Sur la carte de La Cruz, on
lit : ce Ce chemin détermine ce qui a été décou-
vert et pacifié par le gouverneur de Caracas,
Don José Solano. j> On sait , dans les missions ,
que Solano n'a jamais quitté San Feryando de
Atahapo , qu'il n'a pas vu l'Orénoque à l'est du
confluent du Guaviari, et qu'il n'a pu avoir des
renseignemens sur ces contrées que par de sim-
ples soldats qui ignoroient l'idiome des naturels.
L'ouvrage du père Caulin, qui étoit l'historio-
graphe de l'expédition, le témoignage de Don
Apollinario Diez de la Fuente , et le voyage de
Santos prouvent suffisamment que personne n'a
jamais vu la Mer Blanche de La Cruz , qui est,
comme l'indiquent les noms des affluens, un
renflement imaginaire de la branche occiden-
tale du Rio Branco , au-dessus du confluent du
Tacutu et de TUraricuera ou Rio Parime. Mais,
en admettant même des faits dont la fausseté
est aujourd'hui suffisamment prouvée, on ne
concevrait guère , d'après des principes d'hy-
drographie généralement reçus, de quel droit
le lac Ipava pourroit être nommé la source de
l'Orénoque. Lorsqu'une rivière se jette dans un
lac, et que de ce même bassin il en sort trois
autres , on ne sait à laquelle de ces rivières on
[
J)10 LIVRE VIII.
donner le nom de la première. A plus forte
raison aucun motif ne peut justifier le géographe
qui conserve le même nom aune rivière dont
la source est séparée du lac par une haute
chaîne de montagnes, et que l'on suppose être
l'effet d'une infiltration souterraine.
Quatre années après la grande carte de La
Cruz Olmeilitla, a paru l'ouvrage du père Cau-
lin , qui avoit suivi l'expédition des limites. Ce
livre a été écrit sur les bords même de l'Oré-
noque , en 1 75o>; quelques notes j ont été ajou-
tées plus tard en Europe. L'auteur, moine de
l'Observance de Saint -François, se distingue
par sa candeur et par un esprit de critique su-
périeur à celui de tous ses prédécesseurs. Il n'a
pas dépassé lui-même la Grande Cataracte d'A-
turès , mais il a eu à sa disposition tout ce que
Solano et ïturiaga avoient recueilli de vrai et
d'incertain. Deux cartes que le père Caulin avoit
tracées en 1^56 furent réduites ( 1778) en une
seule , et complétées , d'après de prétendues
découvertes, par les soins de M. Surville, un
des archivistes de la Secrétairerie d'Etat. J'ai
déjà rappelé plus haut, en parlant de notre sé-
jour à l'Esmeralda (point, le plus rapproché des
sources inconnues de l'Orénoque) , combien ces
c hangemens ont été arbitraires. Ils étoient fon-
CHAPITRE XXIV. 5l 1
dés sur les rapports mensongers par lesquel soù
flattoit journellement la crédulité du gôuver-
peur Centurion et de Don Apollinario Diez de
laFueate, cosinographe dépourvu d'instrument,
de connoissances et de livres.
Le journal du père Caulin est dans une con-
tradiction perpétuelle avec la carte qui l'accom*
pagne. L'auteur développe les circonstances qui
ont donné lieu à la fable du lac Parime ; mais
la carte rétablit ce lac en le rejetant toutefois
loin des sources de l'Orénoque , à l'est du Rio
Branco. D'après le père Caulin, l'Orénoque s'ap-
pelle Rio Maraguaca dans le méridien de la
montagne granitique de ce nom qui ^e trouve
figurée sur ma carte itinéraire. « C'est plutôt un
torrent qu'un fleuve j il sort conjointement avec
le Rio Omaguaca et le Macoma, sous les 2°Tde
latitude du petit lac Cabiya (en cabre, Mano-
maname ; en guaypunabi , Garicha). !» C'est ce
lac que La Cruz désigne comme source du Ma*
quiritari (Padamo), et qu'il place par les 5° 4 de
latitude au nord du lac Ipava. L'existence du
Rio Macoma de Caulin paroît se fonder sur une
idée confuse du Padamo de XOcamo et du Ma-
tacona , qu'avant ïnon voyage on croyoit com-
muniquer entre eux. Peut-être aussi le lac,
duquel sort le Mavaca ( un peu à l'ouest de i'A-
maguaca)^ a-t-il donné lieu à ces erreurs sur
5i a i.ivbk viir.
l'origine de l'Orenoque et les sources voisiner
de l'Idapa'.
Surville substitue, sous les 2» 1 o ' de latitude,
au lac Parûne de La CruZ, un autre lac sans
nom, qu'il regarde comme la source de l'U-
camu (Ocamo). Près de ce lac alpin naissent
d'une même source l'Orenoque et le Rio Idapa ,
affluent duCassiqmare. Le lac Amucu, source
du Mahu, est agrandi en Mar Dorado ou La-
guna Par/me. Le Rio Branco ne tient plus que
par deux de ses aflluens les plus foibles au bassin
d'où sort l'Ucamu. 11 résulte de cet arrange-
ment entièrement hypothétique qu'aucun lac
n'est l'origine de l'Orenoque, et que les sources
de celui-ci sont entièrement indépendantes du
lac Parime et du Rio Branco. Malgré la source
bifurquée, le système hydrographique de la
carte de Surville est moins absurde que celui
tracé sur ht carte de La Cruz. Si les géographes
modernes se sont obstinés si long-temps à suivre
les cartes espagnoles, sans les comparer entre
elles, on doit s'étonner du moins qu'ils n' .lient
pas donné la préférence à la carte la moins an-
cienne , à celle de Surville , publiée aux frais du
roi et par ordre du ministre de l'Inde > Don José
de Galvez.
■ Caulin, p. 5l-8l, fnye: plus haut, p. 5 el 199.
CHAPITRE JÇ*1V. ' 5a5
Je viens déposer, comme je l'avois an-
noncé plus haut, les formes variables qu'ont
prises Us erretu^ géographiques k différentes
époques fj'ai développé ce qui v d$ns. la confir
gW&Uon du soi, dans le cours des rivières, dans
les nçfms des aflluens et dans la multiplicité de»
portages, a pu donner lieu à l'hypothè$e d'une
nier intérieure , dans le centre de la Guyane»
Quelque arides que soient des discussions de
ce genre , on ne doit point les regarder ^eomme
stères et infructueuses. Elles montrant <ce qui
reste * découvrir aux voyageurs j elles font
oonnoître le degré de certitude que rauéritent
des %s$erti,ops. long- temps répétées. Si en est
d$s cartes comme de ces tableaux de positions
astronomiques que renferment ^os Ephéméri-
des d£$tinée$ à l'usage des navigateurs. Depuis
un long espace de temps, les matériaux les
plus hétérogènes ont été employés à leur vé-
diction ; et ., sans le aecoitrs de l'histoire de la
géographie, on ne powrroit guère se flatter de
découvrir un jour jsur quelle autorité repose
chaque donnée partielle. . ; ; ,
Avant de reprendre le fil de km narration,
il me reste à ajouter quelques, véfksmos géné-
rales sur les terrains; aurifères , situés entaé.TA-
mazowe et l'Orénoque. ^foua/veqons aKétahtir
que le rç^fettib Donado f cônriae les mythes lies
Relat. histov. Tom. 7. 35
r
Sl4 LIVRE VIII.
plus célèbres des peuples de l'ancien monde , a
été appliqué progressivement à différentes loca-
lités. Nous l'avons vu avancer du sud-ouest au
nord-est, de la pente orientale des Andes vers
les plaines du Rio Branco et de J'Essequebo,
direction identique avec celle dans laquelle les
Caribes, pendant des siècles, faisoient leurs ex-
péditions guerrières et mercantiles. On conçoit
que l'or des Cordillères pouvoit parvenir, à tra-
vers une infinité de peuplades, de main en main,
jusqu'au littoral de la Guyane; car, long-temps
avant que le commerce des fourrures eût attiré
des vaisseaux an g] ois, russes et américains sur
les côtes nord-ouest de l'Amérique, des outils
de fer avoient été portés du Nouveau-Mexique
et du Canada jusqu'au-delà des Montagnes Ro-
cheuses. Par une erreur de longitude, dont on
trouve les traces dans toutes les cartes du
16.° siècle, on supposoit les montagnes auri-
fères du Pérou et de la Nouvelle-Grenade beau-
coup plus rapprochées des Louches de l'Oré-
noque et de l'Amazone qu'elles ne le sont
effectivement. C'est l'habitude des géographes
d'agrandir et d'étendre outre mesure des pays
récemment découverts. Dans la carte du Pérou,
publiée à Vérone par Paulo di Forlani, la ville
de Quito est placée à 400 lieues de distance des
côtes de la Mer du Sud , sur le méridien de Cu-
CHAPITRE XXIY. Sl5
mana ; b Cordillère des Andes y remplit pres-
que toute la surface des Gujanes espagnole,
françoise et hollandoise f . Cette fausse opinion*,
sur la largeur des Andes , à contribué sans doute
à donner tant d'importance aux plaines graniti-
ques qui s'étendent à leur revers oriental. Con-
fondant sans cesse les affluens de l'Amazone
avec ceux de l'Qrénoque2, ou (comme disoient
les lieutenans de Ralegh, par flatterie pour leur
chef) du Rio Rateana , on rapporta à celuiréi
toutes les traditions recueillies sur le Dorado de
Quixos, sur les Omaguas et les Manaos3. Le
1 La Descrittione di tutlo il Peru. Dans cette carte très-rare,
Cumana est situé à 5o lieues~dans l'intérieur des terres ; la ville
de Quito par 4° de latitude sud ; Pasto dans le méridien de Su-
rinam , et le Cuzco au sud-ouest de Quito. Un petit lac alpin
que j'ai tu entre Otavalo et la Villa de Ibarra est figuré là où
les cartes modernes placent la Laguha de Parime. Lorsque les
Espagnols commencèrent à pénétrer dans la Guyane , en venant
de l'est , les noms des lieux voisins de la Mer du Sud furent
transférés vers l'ouest. De plus Sanson ( 1669 ) appelle Province
de Paria le pays entre le Meta et le Guaviare. •
3 On confondit T Amazone avec l'Orénoque à la même époque
où d'autres géographes distinguèrent entre* l'Amazone l'Orel-
lana et le Maragnon. «Fluvius Orénoque Andalusiam novam
a Gujana dirimens , alias ab Hispanis OreUana vocatus fuit.
(Blaeuw, p. 17.
3 Dans la carte de P. du Val d'Abbeville (n« 956 1 de la
collection de D'Anville conservée aux archives du Ministère
des affaires étrangères) on lit , près du lac Parime-: Ofiefùnès
( nobles du Pérou ) et Établissement des Inoas. QFbyek aussi
53*
5l€ LIVRE VIII.
géograpge Hondius supposa que les Amies de
Loxa, célèbres par leurs forets <fe quinquina,
n'étoieut qu'à 20 lieues de distance du lac Pa-
rime ou des rives du Rio Branco. C'est cette
Description [générale de l Amérique par Pierre dAvity , sei-
gneur de Montmartin, revue par J.B. deRocoles, 1660, p. i36.)
C'est, sans aucun doute, la fuite de Manco-ïnca , frère cPÀ-
trîuialpa , à Test des Cordillère*, qui a donné lieu à cette tra-
dition d'un nouvel empire des Incas dans le Dorado. On oublia
que Caxamarca et le Cuzco, deux villes où se trpuvoient les
princes de cette malheureuse famille , lors de leur émigration,
sont situées au sud de l'Amazone par les 70 8' et t3° ai' de
latitude méridionale , par conséquent 400 lieues au sud-ouest
de la prétendue ville de.Manoa sur le lac Parime (lat. 3° ^
lat, .bor«). Il est probable , d'après l'extrême difficulté de pé-
nétrer dans les plaines à Test des Andes , hérissées de forets ,
qpe les princes fugitifs n'ont jamais dépassé les rives du Béni.
Ifoftla ce que j'ai appris de certain sur -cette émigration de k
famille de l'Inca dont j ai vu quelques tristes débris à mom
passage par Caxamarca. Mancù-Inca, reconnu successeur lé-
gitime d'Atahualpa , guerroya sans succès contre les Espagnols.
H -se retira à la fin dans les montagnes et dans les forêts épaisses
de Yilcabamba auxquelles on parvient , soit, par Huamanga et
Antahuaylla, soit par la vallée de Yucay, au nord du Cuzco.
Des deux fils de MaMcorJnca, l'aîné, Sayri Tupac , se rendit
aux Espagnols , d'après l'invitation du vice-roi du Pérou , Hur-
tado de Mendoza. Il fut reçu avec beaucoup de magnificence
à lima , s'y 4k baptiser , et mourut tranquillement dans la
belle vallée de Yucay. Le fils cadet de Mancodnea » Tupac*
Jmaru, fut enlevé par rusé dans les forêts de Vilcàbamba , et
décapité sous le prétexte d'une conspiration ourdie contre les
usurpateurs espagnols* Ala nvpme époque , on arrêta 35 parens
éloignés de l'Inca Atahualpa et les transféra à Li«a pour y
CHAPITRE XXIV. £17
proximité qui accrédita la nouvelle de la fuite
de l'Inca dans les forêts de la Guyane , et de
la translation de* trésors du Cuzco dans les
parties les plus orientales de la Guyane. Sans
doute qu'en remontant vers l'est, soit par le
Meta, soit par l'Amazone, on voyoit, entre le
Puru&, le Jupura et l'Iquiari , augmenter la ci-
vilisation des indigènes; On y trouvoit des amu-
lettes y de petites idoles d'or fondu , des chaises
artistement sculptées ; mais il y a bien loin des
traces d'une culture naissante à ces villes et
k ces habitations en pierre décrites par Ralegh
et par ceux qui l'ont suivi. Nous avons dessiné
des ruines de grands* édifices , à l'est des Cor-
dillères, en descendant de Loxa vers l'Amazone
dans lia province de Jaen de Bracamoros ; c'est
roter sous la surr eâlfance de YJtudiencia.(GarcilaA$or Tom. II,
p. 194 , 480 et Soi . ) On se demande avec intérêt si quelques
autres princes de la famille de Manco-Capac ne sont pas resté»
dans les forêts de Yilcabamba , et s'il existe encore des des-
éénddns des Incas du Pérou entre les rires de rApurimac et du
Béni? Cette supposition a donné lieu , en 1741 , à la fameuse
rébellion des Chuncos et à celle des Amajes et Campos con-
duits par' leur cnéf Juan Santos, appelé le faux Àtahualpa.
L'es derniers événemens politiques de l'Espagne ont fait sortir
dé prison lès restes de la famille de José Gabriel Condor-
canqui , homme intrépide et rusé , qui , sous le nom de llnca
Tupac-Amaru, tenta , en 1781 , cette même restauration de
la dynastie ancienne que Ralegh a voit projetée du temps de
ta reine Elisabeth.
.'il B F.IYRE TtU.
jusque-ls que les Incas avoient porté leurs
armes, leur religion et leurs arts. Les habitons de
l Orénoque, abandonnés à eux-mêmes , étoient,
avant la conquête, un peu plus civilisés que ne
le sont de nos jours les hordes indépendantes.
Ils ;noicnt des villages populeux le long du
fleuve, et faisoient un commerce régulier avec
des nations plus méridionales : mais rien n'an-
nonce qu'ils aient jamais construit un édifice
en pierre. Nous n'en avons vu aucun vestige
pendant le cours de notre navigation.
Quoique la célébrité des richesses de la
Guyane espagnole soit due en grande partie
à la position géographique du pays et aux er-
reurs des cartes anciennes, on n'est cependant
pas fondé à nier l'existence de tout terrain au-
rifère dans cette étendue de pays de 82,000 lieues
cariées qui se prolonge entre l'Orénoque et l'A-
mazone, à l'est des Andes de Quito et de la
Nouvelle-Grenade, Ce que j'ai vu de ce pays
outre les 2 et 8 degrés de latitude et les 66 et
yi degrés de longitude, est entièrement com-
poséde granité et d'un gneis qui passe au mica-
schiste et au schiste talqueux. Ces roches pa-
roissent au jour dans les hautes montagnes de
la Parime, comme dans les plaines de l'Atabapo
ri du Gassiquiare. Le granité y domine sur les
aulres roches: et, quoique dans les deux con-
CHAPITRE XXIV. 5ig
tinens le granatique d'ancienne formation soit
assez généralement dépourvu de minerais d'or,
on ne saurait en conclure que celui de la Pa~
rime ne contient aucun filon , aucune couche de
quarz aurifère. À l'est du Cassiquiare, vers les
sources de l'Orénoque, nous ayons vu aug-
menter le nombre de ces couches et de ces
filons. Le granité de ces contrées , par sa struc-
ture, son mélange d'amphibole et d'autres ca-
ractères géologiques également important, me
paroît appartenir à une formation plus récente,
peut-être postérieure au gneis et analogue aui
granités stannifères, auxhyalomicteset aux peg-
matites. Or, les granités moins anciens sont
aussi moins dépourvus de métaux; et plusieurs
fleuves et torrens aurifères dans les Andes,
daps le Salzbourg, le Fichtelgebirge et le pla-
teau des deux Gastilles , font croire que ces
granités renferment quelquefois de L'or natif et
des parcelles de pjrites et de galène aurifères
disséminés dans toute la roche, comme c'est
le ca&jle l'étain , du fer magnétique et du fer
micacé. Le groupe des montagnes de la Parime,
dont plusieurs cimes atteignent 1 3oo toises x de
* Au Brésil , lés plus hautes montagnes qu'on ait mesurées
jusqu'ici n'ont que 900 toises; telles sont , dans la Capitania
5aè livre vin.
hauteur, a été presque entièrement inconnu
avant notre voyage à l'Orénoque. Il a cepen-
dant près de 100 lieues de long sur 80 de large;
et, quoique, partout où nous l'avons traversé
M. Bonpknd et moi , sa structure nous ait sem-
hlé extrêmement uniforme, on auroit tort d'af-
firmer qu'au milieu de ce vaste groupe de mon-
tagnes il ne puisse y avoir des schistes micacés
et des roches de transition très - métallifères
superposées au granité.
J'ai fait remarquer plus haut que le lustre ar-
genté et la fréquence du mica ont contribué à
donner à la Guyane une grande célébrité de
richesses métalliques. Le pic Calitamini , brillant
tous les soirs au coucher du soleil d'un feu
rougeàtre, attire encore aujourd'hui l'attention
des habitans de Maypiues ' . Ce sont des îlots
de micaschiste situés dans: le lac Amucu qui?
d'après les récits mensongers des indigènes,
augmentent, par leur reflet, l'éclat des nébu-
leuses du ciel austral 2. a Chaque montagne , dit
Ralegli , chaque pierre dans les forêts de l'Oré-
noque brille comme les métaux précieux : si ce
(L'Minas-Gwiics.ritacolmiiifpri» Villarifa), la Serra «Tltambe,
la Serra rie Ciras, etc. Voyez les cxcellurjs mémoires de
Sf. dlEÏÏft$Se.(io«/-rt. vwiBmsilïen, .8>8,Toin. I , p.a3.t.)
' F.,y,-z Tom.' Vil, p, ao'fi.
CHAPITRE XXIV. 5*1
n^st de' Ter , c'est ia madré del oro. y> Ce tiati-1-
gateur assure avoir rapporté des gangues' de
quare blanc aurifière (harde wkhesparr) , et il
cite y pour prouver la richesse déterminerai^
les essais firits par les officiers de la monnoie de
Londres x. » Je n'ai aucune raison de ci*oire
•
que les chimistes de té temps aient voulu in-
duire en erreur la reine' Elisabeth ; je ne ferai
point, à là mémoire de Ralegh, l'outrage de sup-
poser , comme le firent ses contemporains * ,tjûe
les cpiarz aurifères qu'il a voit apportés n'àvoient
point été recueillis en Amérique. Or* ne pfcut
fugér;dé choses -dent on est séparé par un long
eSpâfeé de temps. Le gneis de \&chaînedu itttoraP
contient des traces de métaux précieux : bri à'
trouvé quelques grains d'or dans les môttt&gùéS'
dé H Pàrrrhe, près de la mission de FEncara-
màxh. Gomment inférer la stérilité absolue dés
rocîhes primitives de la Guyane d'un témoignage
purement négatif, de cette circonstance que ,
pendant :ùh voyage de trois mois, nous n'ayons'
1 MM. Westewood , Dimocke et Bulmar.
* * *
* Voyez la défense de Ralegh dans la préface du Disçav*
q/Gûiàna, i5$, p. 2-4.
3 Dans le rameau méridional de cette chaîne qui passe
par Yusma, Villa de Cura et Ocuraare, surtout près de Buria,
los Tequcs et los Mariches. Voyez plus haut, p. 3o7-3i4-
6aa i-iv ut v m.
vu aucun filon qui se montrât aurifère dans son
itffteurement ?
Pour reunir ici tout ce qui peut éclairer le
gouvernement de ce pays, sur un objet si long-
temps contesté, je me livrerai à quelques con-
sidérations géologiques plus générales. Les mon-
tagnes du Brésil, malgré les traces nombreuses
de gîtes de minerais qu'elles offrent entre Saint-
Paul et Villarica , ne fournissent jusqu'ici que
de l'or de lavage. Des 78,000 marcs ■ de ce
métal qu'au commencement du 19.0 siècle,
l'Amérique a versés annuellement dans le com-
merce de l'Europe, plus de sis septièmes sont
dus , non à la haute Cordillère des Andes , mais
à des terrains d'alluvion , situés à l'est et à l'ouest
des Cordillères. Ces terrains sont peu élevés au-
dessus du niveau de la mer, comme ceux de la
Sonora ( au Mexique ) et du CUoco et de Bai-
bacoas (dans la ]Nouvelle-Grenade ), ou bien
ils s'étendent en plateaux comme dans l'inté-
rieur du Brésil 2. N'est-il pas probable que quel-
' Valeur de 65,8;8,O0O fr.
' La liauLeur de Vill.niia es! île (j!ïo luises; mais le grand
plateau de la Capilania de Minas Gcracs n'a que 3oo toises
d'élévation absolue, f'uj.:. le profil i|ue M le roloneld'F.schwege
en a puliliê ù Weimar, avec indication des roches, à f imi-
tation île mon profil du plateau mexicain.
CHAPITRE XXIT. 5^3
•
ques autres dépôts d'attérissement aurifères se
prolongent vers l'hémisphère boréal jusqu'aux
rives du Haut-Orénoque et du Rio Negro , deux
fleuves qui ne forment qu'un même bassin avec
celui de l'Amazone ? J'ai rappelé , en parlant du
Dorado de Çanelas , des Omaguas et de l'Iquiare,
que presque toutes les rivières qui viennent de
l'ouest charient de l'or en abondance , et qu'elles
en charient très - loin des Cordillères. Depuis
Loxa jusqu'à Popayan, ces Cordillères sont
alternativement composées de trachytes et de
roches primitives.. Les plaines de Zamora, de
Logrono et de Macas (Se villa del Oro ) , le grand
Rio Napo avec ses affluens l (l'Ansupi et le Coca ,
dans la proyince de Quixos ) , le Caqueta de
Mocoa jusqu'à l'embouchure du Fragua , "enfin
tout le pays compris entre Jaen de Bracamoros
1 Les petite* rivières de Cosanga , de Quixos et de Papallacta
ou Maspa , qui forment le Coca, naissent à la pente orientale
du Nevado de Antisana. Le Rio Ansupi charie les pépites
d'or les plus grosses ; il débouche dans le* Napo , au sud
d'Archidona, au-dessus de l'embouchure du Misagualli. Entre
le Misagualli et le Rio Coca , dans la province d'Avila ,
cinq autres affluens septentrionaux du Napo ( Siguna , Munino,
Suno , Guataracu et Pucuno ) sont aussi connus comme sin-
gulièrement aurifères. Ces 'détails de localités sont tirés de
plusieurs rapports manuscrits du gouverneur de Quixos, d'après
lesquels j'ai tracé la carte des pays situés à Test d1 Antisana.
**
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..^1 La [*=££ *ffÇVD^w><a»ic rewfermek
J.,/ AuoL'n . U: Ù'jrad; de ftJwt «i des IW-
1 1*»/)';] s. risttun* entre le Rjuponuri (Rupunu-
■ :.>., , H k Rio Habu. Bien ne s'oppose à a*l-
M*f*J H m S»w» bgn . i* jet* «1b Hfcrf-Wwazw» - pwpVwui
CHAPITRE XXI\V. 5a5
mettre qu'il y ait des terrains d'attérissement
aurifères loin de la Cordillère des Andes], au
nord de l'Amazone , comme il y en a au sud ,
dans les montagnes du Brésil. Les Caribes du
Garony , du Cuyuni et de l'Essequebo ont pra-
tiqué en petit le lavage des terres d'alluvion,
depuis les temps les plus anciens z. Lorsqu'on
examine la structure des montagnes et qu'on
embrasse sous un même point de vue ime grande
surface du globe, les distances dis parois sent, et
les lieux les plus éloignés se rapprochent insen-
siblement. Le bassin du Haut - Orénoque , du
Rio Negro ,et de l'Amazone est limité au nord
par les montagnes de la Parime, au sud par
celles de Minas-Geraes et de Matogrosso. Sou-
vent les pentes opposées d'une même vallée
offrent de l'analogie dans leurs rapports géolo-
giques.
J'ai décrit dans ce volume^les vastes provin-
ces de Venezuela et de la Guyane espagnole.
En examinant leurs limites naturelles , leur cli-
mat et leurs productions , j'ai discuté l'influence
qu'exerce la configuration du sol sur l'agricul-
ture , le commerce et les progrès plus ou moins
lents de la société. J'ai parcouru successivement
les trois zones qui se suivent du nord au sud >
depuis la Méditerranée des Antilles jnsqu'au*
* Voyez la note A à la fin du huitième Livre'
5a6 livue vdi.
forêts du Haut-Oiénoque et de l'Amazone. A la
bande fertile du littoral, centre de la richesse
agricole, succèdent les steppes, habitées par des
peuples pasteurs. Ces steppes, à leur tour, sont
bordées par la région des forêts , dont les habi-
tans jouissent, je ne dirai pas de la liberté (qui
est toujours le produit de la civilisation) , mais
d'une sauvage indépendance. La limite des deux
dernières zones est aujourd'hui le théâtre de
cette guerre qui va décider de l'indépendance
et de la prospérité de l'Amérique. Les change-
mens qui se préparent ne pourront point eflacer
le caractère individuel de chaque région ; cepen-
dant les mœurs et l'état des habitans vont pren-
dre une teinte plus uniforme. Cette considéra-
tion ajoute peut-être à l'intérêt d'un voyage fait
au commencement du 1 9." siècle. On aime à voir
dépeints dans un même tableau les peuples civi-
lisés du littoral et ce foible reste des indigènes
de TOrénoque qui ne conuoissent d'autre culte
(pie celui des forces de la nature, et qui, sem-
blables aux Germains de Tacite , deorum nomï-
tubas appeUtmt secretum illud, quod sola re-
l'erentta vident.
PIS DU HUITIÈME VOLUME.
NOTES DU LIVBE VIII.
Note A.
u Au nord du confluent du Curupatuba avec l'Ama-
zone , dit Acuna (Tom. V, p. g4), est située la montagne de
Paraguaxo qui, éclairée par le soleil , brille des plus belles
couleurs. Elle fait entendre de temps en temps un bruit
épouvantable {repienta con grandes estruenos). » Y au-
roit-il un phénomène volcanique dans cette partie
orientale du Nouveau-Continent, ou est-ce l'amour du
merveilleux qui a fait naître la tradition des rugissemens
(bramidos) du Paraguaxo? L'éclat que jettent les flancs
de la montagne rappelle ce que nous avons rapporté plus
haut des roches micacées du Calitamini et de l'île Ipo-
mucena, située dans le prétendu lac Dorado. Quant
aux lavages des terres aurifères , il est rapporté dans une
des lettres espagnoles interceptées sur mer par le capi-
taine George Popham, en 1594 : « Ayant demandé aux
indigènes d'où ils tiroient les paillettes et la poudre d'or
que nons vîmes dans leurs cabanes , et qu'ils se collent
sur la peau par le moyen de quelques substances grasses ,
ils nous dirent que dans une certaine plaine ils arra-
choient l'herbe et recueilloient la terre dans des paniers
pour la soumettre au lavage. » [Ralegh, p. 109.) Peut-on
expliquer cette phrase, en supposant que les Indiens cher-
choient laborieusement , non de l'or, mais des paillettes
de mica qui servent encore aujourd'hui d'ornement aux
naturels du Rio Caura , lorsqu'ils se peignent le corps ?
ERRATA.
tome vn.
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TOME VIII.
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